A la RTS, la panne du journal de 6h du 1er octobre a fait déborder le vase. Ce matin-là, un incident technique majeur au Studio 10 a empêché la diffusion normale du rendez-vous d’information et contraint les équipes de La Matinale à changer de studio en urgence.
L’épisode a surtout fait monter d’un cran une grogne qui couvait déjà à l’interne. Car selon plusieurs collaborateurs contactés par Blick, les difficultés techniques n’ont pas commencé avec cette panne spectaculaire. «Ça fait depuis le mois de janvier qu’on constate les bugs. Celui de l’info fait enfin réagir», salue une collaboratrice.
Des flashs au milieu des concerts
Les exemples racontés par les employés touchent l’ensemble des chaînes radio. «Certaines émissions s'arrêtent trop tôt», regrettent certains salariés. Un autre évoque «des rediffusions avec des temporalités fausses, style 'on vient de passer à l’heure d’été' alors que c’est diffusé au mois de septembre».
Un auditeur nous explique avoir été surpris d'entendre un concert, diffusé en direct sur Espace 2, interrompu en plein milieu par un flash info. «Cela vient d'une mise à jour automatique qui a déclenché le flash», expliquent des employés, qui souhaitent rester anonyme, à l'instar de tous nos interlocuteurs au sein du média de service public.
Task force mise en palce
D'autres s'inquiètent d'une pratique de plus en plus courante, consistant à confier aux journalistes et aux animateurs l'aspect technique de la diffusion des émissions de radio. «Le self, instaurés pour les soirées de RTS Première et les flashs, comprend son lot de mauvaises manipulations. A ceci s’ajoute une infrastructure technique régulièrement défaillante qui déclenche le programme automatique de secours après quelques secondes de blanc à l'antenne. Ou, c'est anecdotique mais tout de même, des horloges qui n’indiquent pas la bonne heure dans la régie.»
La RTS a annoncé la création d’une task force réunissant également des collègues d’autres régions de la SSR afin de répertorier ces erreurs. Contacté par Blick, le média de service public reconnaît «pleinement les difficultés techniques», tout en soulignant qu'elles sont «de différents degrés d’importance» et habituelles lors du lancement de nouvelles infrastructures. «Nous avons par exemple rencontré des problèmes avec trois flashs la semaine dernière. Nous prenons la situation très au sérieux», répond son porte-parole Marco Ferrara.
Demande de moratoire
Ces dysfonctionnements sont désormais au cœur d’un courrier d’alerte lancé le 1er octobre par des collaborateurs de différents secteurs de la RTS, que Blick a pu consulter. Les auteurs y évoquent les pannes à répétition, mais aussi des problèmes de son, des studios mal insonorisés, des retards et des erreurs à l’antenne depuis l’installation de l’actualité radio à Ecublens.
Ils demandent un moratoire sur la fusion des rédactions TV-radio et sur le lancement des nouveaux formats, notamment le temps de résoudre les problèmes techniques et de permettre aux équipes de trouver leurs marques à Ecublens. Le Syndicat suisse des mass media (SSM), qui n’est pas à l’origine de la démarche mais vérifie les signatures, indiquait que 202 salariés avaient déjà soutenu l’appel en une semaine.
La RTS relativise toutefois la portée de cette revendication. Marco Ferrara souligne que «le moratoire est un point listé dans une pétition anonyme» et précise que la direction dialogue parallèlement avec la Communauté de l'information, la société des journalistes de la RTS, sur l'organisation des rédactions. «Nous relevons qu'une telle revendication n'a pas été portée dans ce cadre», ajoute-t-il. Quant à la fusion des rédactions, elle serait désormais «à bout touchant».
Moins pire qu'ailleurs
A l’interne, le constat demeure très sévère. «Le bateau prend l’eau et on colmate de partout. La task force va répertorier les bugs, mais pas les résoudre. On ne sait pas si c'est même faisable.»
La RTS conteste implicitement cette lecture et assure faire de ces problèmes sa «priorité absolue». «Nous concentrons nos efforts sur la résolution des difficultés techniques rencontrées sur les nouveaux outils, en étroite collaboration avec les fournisseurs, les intégrateurs et les experts mobilisés dans le cadre de la task force», indique Marco Ferrara. L'objectif, assure-t-il, est de permettre aux équipes de retrouver «des conditions fiables pour assurer leur travail».
Concernant les raisons de ces bugs, les analyses techniques sont toujours en cours. La RTS compare cette phase aux «erreurs de jeunesse» que peuvent connaître de nouveaux modèles de véhicules: l'adoption de nouvelles technologies nécessiterait, selon elle, «un apprentissage et une compréhension progressive» aussi bien chez les équipes qui les exploitent que chez les partenaires chargés du support.
Des équipes déjà épuisées
Mais le courrier d’alerte ne porte pas uniquement sur la technique. Ses auteurs décrivent aussi des équipes épuisées par trois années de suppressions de postes, des départs non remplacés et une accumulation de nouvelles tâches. Ils déplorent produire autant avec moins.
Une autre inquiétude les anime: l’absentéisme. Le courrier du 1er octobre affirme que les arrêts maladie se multiplient, que certains collègues partent en burn-out et que leur charge retombe sur ceux qui restent.
Sollicitée sur l'évolution de l'absentéisme et des arrêts maladie, la RTS ne communique pas de chiffres. La direction reconnaît néanmoins que «les difficultés techniques liées au déménagement et à l'adoption de nouveaux outils ont un impact sur le quotidien des équipes». Elle assure avoir renforcé ses dispositifs d'accompagnement et vouloir mobiliser «des ressources supplémentaires afin d'améliorer la situation».
Technique et éditorial séparés
Certains collaborateurs pointent aussi une organisation qu’ils jugent source de dysfonctionnements: la séparation entre les équipes éditoriales romandes et les services techniques, pilotés au niveau national. Selon eux, cette distance complique la coordination entre ceux qui conçoivent les outils, ceux qui les exploitent et les journalistes qui doivent les utiliser à l’antenne. En cas de problème, les responsabilités seraient plus éclatées et les corrections plus lentes à mettre en œuvre. «C'est aussi ce qui conduit à des pannes comme pas de journal à 6h du matin», déplore un collaborateur.
Perte d'effectifs
Cette organisation devient d’autant plus sensible que l’actualité TV doit encore déménager à Ecublens en novembre. Or, selon plusieurs sources internes, ce transfert pourrait encore réduire des effectifs déjà sous tension.
Une source estime ainsi que «pour la télévision, 60% de techniciens et 20% de journalistes ont refusé d'aller à Ecublens. Ils prendront une préretraite ou la porte. Et c'est une telle catastrophe que les chefs contactent des gens non-officiellement pour leur dire qu'ils n'auront pas besoin de venir tous les jours, alors que la direction avait toujours dit que c'était Ecublens ou rien. Là, visiblement, ce n'est plus si rigoureux que ça.»
La RTS dément ces proportions. «Les mouvements d’effectifs observés dans le cadre du projet s’inscrivent dans les processus habituels de gestion des ressources humaines d’une transformation de cette ampleur», répond Marco Ferrara. Le porte-parole ajoute que, lors de déménagements similaires, les organisations constatent généralement le départ de 5 à 12% de leurs effectifs, et que la RTS est dans cette fourchette.
Confiance toujours rompue avec la direction
Derrière les réticences liées au déménagement apparaît aussi une rupture de confiance beaucoup plus large. «On pourrait les suivre sur le projet Ecublens, mais pas cette direction-là. Et dans ce cadre où plus rien ne fonctionne, c'est la goutte de trop. On n'a pas envie de faire 2h de trajet pour se faire traiter comme de la merde.»
Pour les salariés à l’origine du courrier, ces différents problèmes – outils instables, manque de personnel, absentéisme et nouveaux départs – finissent ainsi par s’alimenter les uns les autres. Ils réclament désormais une réponse écrite de la direction d’ici au 1er novembre. Sans réponse, ils annoncent vouloir demander l’intervention d’un organisme externe de santé au travail.