«C’est rare, une telle intensité»
Lady O, des coteaux de Lavaux au plateau de «The Voice»

A 19 ans, la Vaudoise est devenue samedi soir la première Suissesse à remporter The Voice sur TF1. Derrière cette victoire, il y a une jeune artiste encore peu connue du grand public, mais déjà saluée sur la scène romande.
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Pour la finale de «The Voice», Lady O a interprété «Un peu plus haut, un peu plus loin» de la Canadienne Ginette Reno.
Photo: Philippe Leroux / Bureau 233 / I
Lucas Vuilleumier
L'Illustré

Quand les confettis tombent sur le plateau de TF1 samedi soir, Lady O serre un drapeau suisse contre elle. Autour de la jeune Vaudoise, ses proches, venus la rejoindre. Les larmes montent. Certains s’effondrent. Mais de joie! Florent Pagny prend sa recrue victorieuse dans ses bras. Au bout de quinze ans de présence à l’écran, The Voice tient sa première gagnante suisse: une candidate âgée de tout juste 19 ans.

Photo: philippe Leroux / Bureau233

Derrière Lady O, il y a Oriana, née à Lausanne en 2007 et élevée au milieu des vignes de Lavaux. La musique devient tôt importante dans son quotidien: son père joue de la basse, son frère de la batterie. Elle apprend autrement, en observant, en essayant, en montant sur scène. Entre 12 et 16 ans, elle explore différents styles, du rock à la soul, participe à des jams, multiplie les expériences.

Un rêve écrit dans un cahier

En 2023, elle commence à travailler avec le compositeur lausannois Ouden. Deux ans plus tard, elle publie son premier EP, «Thank You Little Girl», un projet de sept titres, en français et en anglais, pensé comme un dialogue avec l’enfant qu’elle a été. A cette petite fille «qui a grandi trop vite», Lady O dit merci: sans elle, explique-t-elle, elle ne serait pas devenue celle qu’elle est aujourd’hui.

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Elle a un truc profond et feutré dans sa voix, c’est très prenant. J’ai été impressionnée
Marie Jay, chanteuse lausannoise
»

La victoire donne aujourd’hui un relief particulier à un rêve formulé très tôt. Enfant, Lady O écrit dans un cahier un objectif précis: gagner The Voice. Avant la demi-finale, elle a confié lors d’une interview à la chaîne carac TV que cette aventure représentait «énormément pour la gamine à l’intérieur» d’elle-même. 

La jeune femme ne débarque pourtant pas de nulle part. Avant cette fructueuse aventure parisienne, elle a déjà traversé quelques scènes romandes et attiré l’attention de plusieurs dénicheurs de talents suisses. En 2025, elle remporte le tremplin du festival Unilive, puis le Tremplin suisse. Tataki, média numérique des jeunes de la RTS, la place aussi parmi les artistes suisses à suivre. Ce n’est pas encore la célébrité, mais ce n’est déjà plus tout à fait l’anonymat.

«Choquante»

Parmi les personnes qui l’ont vue arriver, il y a la prometteuse Marie Jay. A 25 ans, la Lausannoise s’est progressivement imposée dans le paysage musical romand. L’autrice-compositrice-interprète, qui vit aujourd’hui de sa musique, siégeait justement dans le jury d’Unilive lors du passage de Lady O. 

Le souvenir est resté net. «Je l’avais trouvée choquante», raconte-t-elle. Le mot surprend. Marie Jay l’utilise pourtant comme un compliment. «Elle a un ancrage vocal et émotionnel sur scène. Elle est tellement dans le moment quand elle ouvre la bouche. Elle a un truc profond et feutré dans sa voix, c’est très prenant. J’ai été impressionnée.»

Un constat partagé par Gjon’s Tears, lui aussi révélé dans The Voice en 2021 avant d’offrir à la Suisse la troisième place de l’Eurovision avec «Tout l’univers», le meilleur résultat du pays depuis près de trente ans à l’époque. Le chanteur fribourgeois estime que Lady O a montré davantage qu’une simple qualité vocale. «Ce que j’ai vu de Lady O me rend fier qu’on ait des artistes si complets en Suisse. Elle a su nous montrer qu’elle savait chanter, mais surtout qu’elle avait une vraie ambition formelle pour son projet musical. Une vraie proposition sur scène.» Pour lui, l’essentiel reste à venir. «Je me réjouis de ce qu’elle va proposer en écriture et en composition.»

Le chanteur l'a beaucoup soutenue durant son parcours.
Photo: Philippe Leroux / Bureau 233 / I

Cette impression se retrouve dans le regard porté sur elle par Florent Pagny. Tout au long de l’émission, le chanteur français défend sa candidate, parfois contre les évidences du plateau. L’un des moments clés arrive lorsqu’il doit choisir entre elle et un autre talent plus attendu, déjà très aimé du public. Il garde Lady O. Le geste compte. Dans un télécrochet, il ne suffit pas d’avoir une belle voix: il faut convaincre semaine après semaine, parfois face à des candidats qui semblent plus immédiatement installés dans le cœur des téléspectateurs. En choisissant la Vaudoise, Florent Pagny explique à plusieurs reprises tout au long du concours qu’il a parié sur autre chose: une étrangeté, une intensité qu’il a poussé Lady O à cultiver, voire à outrer.

Le «enfin» de Loris Triolo

Loris Triolo mesure bien la portée symbolique de cette victoire. Le Neuchâtelois connaît intimement l’univers de The Voice. En 2022, il était devenu le premier Romand à atteindre la finale de l’émission, avant de s’arrêter à une marche du titre. «J’ai suivi son parcours en replay. J’ai ressenti une vraie fierté en voyant une Suissesse franchir les étapes.» Lorsqu’il découvre le résultat samedi soir, sa réaction est immédiate. «J’étais le plus heureux quand elle a gagné. Je me suis dit: «Enfin!»

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L’absence de télécrochets chez nous s’explique évidemment parce que nous n’avons pas les moyens et pas le réservoir francophone suffisants, le pays étant coupé en deux
Jean-Marc Richard
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Pour lui, cette victoire met définitivement fin à une forme de complexe suisse. «On ne peut plus dire qu’on est défavorisés, nous, les Suisses.» Un constat que la deuxième place obtenue par la Biennoise Léa Doffey à la Star Academy en février dernier confirme plutôt. «Nous avons beaucoup de talents, énormément, comparativement à la taille du pays. Il faut défendre cela, encore mieux.» 

Loris Triolo estime que Lady O a réussi là où beaucoup échouent: imposer une identité sans se lisser. «Elle a montré quelque chose d’original, toujours. Elle ne s’est pas toujours mise dans sa zone de confort. Elle a travaillé. Quand le public voit le parcours, le doute, l’évolution, la personnalité, il est séduit.» Plus encore que la performance vocale, il insiste sur la cohérence du personnage. «Moi, j’aime quand il y a une personnalité forte. Physique, vocale. Elle se donne au public. C’est rare, une telle intensité.»

Paillettes précaires

Reste une question: que vaut aujourd’hui une victoire dans un télécrochet? Marie Jay se montre prudente, bien qu’elle reconnaisse la formidable exposition offerte par ces émissions. Elle-même vit désormais de sa musique, mais rappelle que le métier reste fragile. «Je ne vis que de ça. Ce n’est pas sécurisant.» La Lausannoise raconte avoir entrepris des études de lettres pour disposer d’un filet de sécurité. «Ce n’est pas le métier le plus structurant et sécurisant du monde.» Selon elle, le principal obstacle n’est pas le talent. «Tout le monde ne peut pas avoir le temps de se donner les moyens d’en vivre.»

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Même Nemo, je ne suis pas sûr qu’il arrive à vivre aisément de la musique
Jean-Marc Richard
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«La situation d’un artiste qui vit uniquement de sa musique en Suisse reste la plupart du temps modeste», reconnaît Marie Jay. Le regard de Jean-Marc Richard est plus structurel encore. Longtemps voix de l’Eurovision à la RTS et observateur privilégié de l’industrie musicale, il rappelle que la Suisse demeure un marché particulier. «L’absence de télécrochets chez nous s’explique évidemment parce que nous n’avons pas les moyens et pas le réservoir francophone suffisants, le pays étant coupé en deux.»

«Pour quelques comédiens ou humoristes, se contenter de faire de la scène en Suisse peut être vivable. D’ailleurs, il y a de beaux exemples. Mais en musique, non.» Jean-Marc Richard souligne encore à quel point les artistes romands, sans s’ouvrir à la francophonie, se heurtent à un marché limité. «Sur Spotify, ce qui est le plus écouté en Suisse, ce sont des rappeurs alémaniques.» Comme quoi les succès les plus visibles ne garantissent pas forcément des revenus confortables. «Même Nemo, je ne suis pas sûr qu’il arrive à en vivre aisément. Il est obligé de faire des concerts. Et d’espérer tourner dans plusieurs pays.»

Maintenant, la suite

Loris Triolo le dit autrement, avec son propre parcours. Il formule aujourd’hui un conseil à la jeune Vaudoise – seulement parce que nous lui forçons un peu la main: écouter son instinct. «Cela peut paraître un peu bateau, mais l’essentiel, c’est de suivre son cœur, de ne pas se trahir.» Prudence, malgré l’apparent conte de fées qui s’esquisse. «Il y a des requins dans ce business. Des gens qui sont là par intérêt uniquement. C’est une grosse industrie, ce ne sont pas des petits contrats qu’on signe avec une entreprise locale. Et parfois, on veut un peu piéger l’artiste sur le plan financier.»

Il n’en reste pas moins qu’à 19 ans Lady O dispose d’un atout rare. Contrairement à certains autres candidats révélés par la télévision, elle arrive avec des chansons, une vision propre. En gros, ce qu’on appelle facilement un «univers». Déjà solide, en l’occurrence. On ose donc dire que si samedi soir la France a élu la gagnante de The Voice, la Suisse, elle, a peut-être trouvé bien davantage qu’une gagnante de télécrochet. 

Un article de «L'illustré» n°23

Cet article a été publié initialement dans le n°23 de «L'illustré», paru en kiosque le 04 juin 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°23 de «L'illustré», paru en kiosque le 04 juin 2026.

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