C'est à un véritable marchandage de tapis que s'est livré Donald Trump, derrière quelques figures de style, mercredi à Davos. Cravate rouge comme en 2018 et 2020, usant jusqu'à la corde d'une rhétorique du créancier lésé et du sacrifice unilatéral qui demande réparation, il a réclamé en retour des gains et des conquêtes aussi indûs qu'outrageusement osés.
Durant une session de 1h45, le président américain, qui s'adressait à une salle comble au Forum économique mondial (WEF), a atteint des sommets dans l'art consommé de la culpabilisation, lui permettant d'exiger territoires et sacrifices en retour. Tour d'horizon.
Le Groenland, c'est si peu demander à l'Europe
Le Groenland? C'est une dette que l'Europe doit aux Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale, selon Donald Trump. Et c'est très peu demander. L'Amérique avait protégé ce territoire contre l'invasion allemande, alors que le Danemark «avait cédé à l'Allemagne après 6 heures de combat». Seulement voilà, elle avait ensuite eu la bonté de rendre ce territoire au Danemark. Une erreur, considère Trump ouvertement. Dès lors, la moindre des choses, aujourd'hui, serait que le Danemark et l'Europe se montrent reconnaissants en laissant l'Amérique l'acheter sans résister.
A cet argumentaire s'est additionnée la dette majeure que les membres de l'OTAN auraient envers l'Amérique. «On est traités très injustement par l'OTAN, on donne tant et on reçoit si peu en retour. L'OTAN, c'est une relation à sens unique, on n'a jamais rien demandé, jamais rien gagné, on a juste payé les factures. Le Groenland, ce serait la moindre des choses face à tout ce qu'on a donné», tel est en substance le message du président
Suite à tant d'«ingratitude» – mot favori du lexique trumpien –, le geste qu'il demande aujourd'hui doit être vu comme très modeste: l'Amérique ne souhaite, pour toute sa générosité passée, qu'un «petit morceau de terre», le Groenland. Et sur un ton déçu, il constate que cette Europe ingrate lui refuse même cette minuscule faveur.
La Suisse ne serait rien sans l'Amérique
Le succès de la Suisse? Il doit tout au marché américain, a aussi insisté l'orateur. C'est simple: sans l'Amérique, la Suisse ne serait pas ce qu'elle est. Et elle ferait tout pour garder son accès au marché américain. A ce pays qui le recevait avec les honneurs, Donald Trump a sans doute réservé le traitement le plus humiliant.
Lorsqu'il a placé à 30% les droits de douane cet été «pour réduire l'excédent de 41% qu'ils faisaient sur notre dos», «ça a été la panique», raconte-t-il amusé. «Ils m'appelaient un nombre de fois que vous ne pourriez croire, a-t-il ajouté avec un mépris non dissimulé. En fait, ils étaient bons uniquement grâce à nous. La majorité de l'argent qu'ils faisaient était grâce à nous. Ils venaient, vendaient leurs montres, sans rien payer, pas de droits de douane, rien. Et cela a donné un excédent de 41 milliards. Quand j'ai mis ces droits à 30%, la première ministre, je crois, une femme, m'a appelé, et elle a été très répétitive.»
A ce moment de son récit, l'audience a pu noter qu'il n'a toujours pas retenu le nom de Karin Keller-Sutter, ni sa fonction exacte de présidente de la Confédération en 2025. Un choix forcément délibéré. «Elle a été si agressive, a-t-il poursuivi, répétant pour le plaisir un récit déjà maintes fois raconté. «Elle m'a juste caressé dans le mauvais sens du poil, je dois dire. Alors j'ai placé les droits à 39%. Et là, c'était vraiment la panique totale. Ils sont tous venus me visiter, Rolex et les autres.» Dans cet extrait comme ailleurs, on notera comment le milliardaire aime s'attarder sur ses interlocuteurs suppliants, et sur les efforts qu'ils sont prêts à déployer.
Il termine son passage sur la Suisse en affichant, cette fois, sa régalienne mansuétude: «Après cela j'ai réduit les tarifs parce que je ne veux pas leur nuire. Mais à présent, ils paient. Je réalise que de nombreux pays font fortune grâce aux USA. Sans nous, la Suisse ne serait pas ce qu'elle est. J'aurais pu mettre 70% de droits de douane, mais cela les aurait détruit financièrement. Les USA enrichissent tout le monde. Je vois dans la salle des gens qui baissent les yeux car ils ne veulent pas croiser mon regard.»
Doubler le prix de ses médicaments: le minimum pour la France
Parmi ses «têtes à claques» favorites figure Emmanuel Macron, dont il a plaisanté sur les lunettes de soleil qu'il arborait à Davos. Le président français lui aurait résisté au sujet du prix des médicaments, avant de lui céder, raconte-t-il en s'amusant. Répétant que l'Amérique «ne va pas subventionner le monde entier» en achetant les médicaments plus chers que partout ailleurs, il a rappelé que la France a «profité» des Etats-Unis durant 30 ans. En bref, le président français s'est vu ordonner de doubler le prix des médicaments en France, et aurait fini par se soumettre, raconte Trump. Une information ensuite démentie par l'Elysée, qui parle de «fake news».
Ainsi, le fond du discours de Donald Trump poursuit un unique but: faire croire que les Etats-Unis sont trop gentils, trop généreux, et qu'ils se font avoir par des pays avides et avares, qui doivent les compenser pour tant d'abus. Mais aussi que le monde ne peut pas se passer des Etats-Unis et qu'il en est servilement dépendant, preuves à l'appui.
Doit-on vraiment autant que cela à l'Amérique?
La rhétorique de Donald Trump, qui n'est qu'une stratégie de négociation extrême, s'avère truffée de faits partiels et d'omissions majeures. Prenons les dépenses militaires en faveur de l'Europe. Le locataire de la Maison Blanche a souvent affirmé, comme ce mercredi encore à Davos, que Washington a contribué «350 milliards de dollars» à l'Ukraine: ce chiffre est clairement faux, puisque les montants votés par le Congrès américain pour l'Ukraine ne dépassent pas 150 milliards.
Mais ce qui est omis, surtout, c'est l'essentiel: à savoir les bénéfices massifs que l'Amérique a engrangés en retour: sans ses alliés de l'OTAN, le déploiement de la puissance américaine serait beaucoup plus coûteux. Rappelons qu'il existe près de 800 bases américaines dans plus de 80 pays et territoires.
En outre, la capacité du pays à imposer ses règles, y compris extraterritoriales, dans les domaines du commerce et de la finance, lui a valu sa domination et celle du dollar, un «privilège exorbitant», comme l'avait désigné Valérie Giscard d'Estaing. Notons aussi l'accès privilégié des multinationales américaines au marché européen, qui est le plus grand marché unique au monde, au niveau du volume commercial.
Concernant le prix des médicaments, il est inexact que l'Amérique subventionne la recherche pharmaceutique pour le reste du monde: les Etats européens et les universités y contribuent fortement.
Enfin, mentionnons le bilan économique de Donald Trump: le «miracle économique» qu'il a autorevendiqué en introduction de son discours contient aussi nombre d'inexactitudes, que nous avons déjà décortiquées dans une analyse antérieure. Celle-ci révèle, bien plutôt, les effets inflationnistes des tarifs douaniers, un chômage élevé, une réindustrialisation mal emmanchée, des déficits toujours élevés et un coût de la vie inabordable pour la majorité des Américains.
Au fond, cette rhétorique qui nous dit «on vous a donné, vous avez pris, à présent vous devez donner», occulte les bénéfices hégémoniques récoltés par les Etats-Unis durant les décennies passées. Ce discours fait passer, à tort, pour de la générosité ce qui a toujours relevé d'intérêts stratégiques rentables. En niant ces bénéfices et en faisant porter injustement au reste du monde le coût et la responsabilité du déclin américain, Donald Trump espère que le monde va subventionner le maintien sous perfusion d'une Amérique en fin de règne.