Le 7 octobre 2023, les attentats terroristes du Hamas en Israël ont fait 1200 morts, dont 708 civils israéliens, et 251 otages, dont 85 sont morts. Trois ans après, les opérations militaires israéliennes ont tué plus de 74'000 Palestiniens, dont 21’300 enfants et 11’000 femmes, laissant Gaza sous 68 millions de tonnes de décombres. En près de 2 ans, 200'000 tonnes d’explosifs y ont été utilisées par l'armée israélienne, soit environ 13 fois l’énergie explosive de la bombe d’Hiroshima.
Ce 7 octobre 2026, Blick a voulu sonder la communauté juive romande. Que ressent-elle face à une tragédie aussi immense? Deux principaux constats: elle a peur, et elle est divisée. D’un côté, il y a ceux pour qui Israël reste un pilier de leur identité juive quoi qu'il arrive, et le Hamas est le principal responsable. De l’autre, il y a ceux pour qui Israël est distinct de leur identité juive, et son gouvernement doit être dénoncé pour sa réponse disproportionnée et ses crimes, tout autant que le Hamas.
«La communauté juive n’est pas uniforme», constate Bénédicte Amsellem-Ossipow, avocate et pacifiste juive genevoise. Elle note une inquiétude «quant à la remise en question de la légitimité de l’existence de l’Etat d’Israël, ce qui ne signifie pas une adhésion aux violences et pogroms commis à l’égard des Palestiniens».
Une forte insécurité transparaît au fil des témoignages. Jardena Puder, médecin en Suisse romande, est directement touchée par la tragédie du 7 octobre. Sa cousine, 23 ans, a figuré parmi les otages israéliennes du Hamas. Elle a été sévèrement abusée et a frôlé la mort. «Pour moi, le monde s'est un peu effondré le 7 octobre. On est très seul avec cette souffrance. Ici, on n'ose rien dire. On me répond systématiquement que les Palestiniens souffrent aussi. Ce qui est juste. Mais je ne me sens pas reconnue dans ma souffrance».
Identité difficile à porter à l'université
S'agissant de la critique d'israël, elle appelle à plus de nuance. «C'est comme s'il y avait une obsession autour des juifs et d'Israël. Mon fils vit là-bas. 27'000 projectiles ont été tirés vers Israël. Je vois que la guerre est atroce, mais je vois aussi que c'est voulu par le Hamas.» Jardena Puder cite souvent le Soudan ou le Yémen «où des atrocités pires se produisent et pourtant, le débat n'est pas aussi émotionnel». Parce que les juifs font partie de la société européenne, et Israël est un pays démocratique, allié privilégié de l’Occident? «Je n'ai pas l'impression qu'on est plus critiqués parce qu'on fait partie de la société, répond-elle. J'ai au contraire l'impression qu'on est isolés». Pour les jeunes, «c'est encore plus difficile, selon Jardena Puder, car à l'université ils n'osent pas dire qu'ils sont juifs. Sinon, ils sont tout de suite entraînés dans une discussion sur l'empathie. Si vous êtes très engagé et antisioniste, tout va bien. Sinon, c'est comme si vous n'aviez pas de morale.»
«Les gens se sentent moins en sécurité en tant que juifs, témoigne Jonathan Kreutner, secrétaire général de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI / SIG). Ils évitent de porter des étoiles de David, de parler l'hébreu, de porter la kippa. C'est un réflexe nouveau d'éviter d'être visible comme juif: moi aussi, je sens un changement dans mes réactions quand je suis en public».
«L'antisémitisme actuel est lié à la politique de Benjamin Netaynahu qui, au nom du peuple juif, massacre les Palestiniens», estime Léo Kaneman, Genevois d'origine juive française et fondateur du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). «Il existe en effet un antisémitisme qui est différent de l'antisémitisme habituel, et qui est lié directement au fait que le peuple juif, qui était victime, soit devenu bourreau. Moi, en tant que juif, je ne supporte pas ça».
D'autres défendent résolument Israël. Hors de question d'accuser l'armée israélienne, pour Brigitte Leitenberg, députée vert’libérale et conseillère générale à la Chaux-de-fonds (NE). «Je ne dirai en aucun cas le moindre mot contre l'armée israélienne, qui protège la population. L'indignation mondiale est portée par une propagande qui s'est infiltrée dans nos débats et par un soulèvement de haine contre Israël».
Si pour qualifier les attentats du 7 octobre, Brigitte Leitenberg convoque les mots de «barbarie», «sauvagerie», «massacres», elle rejette en revanche le terme de «génocide» pour les Palestiniens, et leur refuse même ceux d'«extermination» ou de «massacre», leur préférant celui de «guerre».
«Jamais je ne dirai un seul mot contre Tsahal», répète-t-elle. Les massacres de Palestiniens, c'est très relatif, oui il y a eu des morts, c'est toujours désolant des morts innocents qui partent pour rien, mais Israël a été attaqué et a le droit de se défendre, poursuit Brigitte Leitenberg, dont le mari préside la Communauté israélite du canton de Neuchâtel. Comment imaginez vous qu'un pays puisse se défendre quand une armée terroriste, le Hamas, a mis des caches d'armes sous des maisons, des écoles, des hôpitaux?»
Pour Jonathan Kreutner non plus, «il n'y a pas une extermination des Palestiniens. C'est une guerre. Nous sommes humains et ne voulons pas qu'il y ait plus de victimes civiles dans cette guerre, mais la question est: qui est responsable? Et le Hamas porte selon nous une grande responsabilité.» La FSCI se dit pro-israélienne dans le sens d’un soutien au droit d'exister d'un Etat juif. «Etre solidaires avec un Etat juif, cela figure dans nos statuts, mais pas avec un gouvernement en particulier. Il n’est pas rare que nous critiquions le gouvernement en place. Nous disons par exemple qu'il faut faire davantage pour l'aide humanitaire.»
Pour Léo Kaneman au contraire, la disproportion de la riposte israélienne est à dénoncer. «Mon sentiment aujourd'hui, est que ce massacre, cette barbarie du 7 octobre, ne justifie pas la réplique criminelle et inhumaine de Tsahal. En aucun cas le massacre du 7 octobre n’excuse la politique de nettoyage ethnique à Gaza du gouvernement d’extrême-droite de Netanyahu. N’empêche que ce pogrom ne peut pas non plus être considéré comme un acte de résistance palestinienne, comme certains le prétendent: ce sont des crimes contre l’humanité».
Et il y a ceux pour lesquels il devient difficile de se ranger dans un camp. «Je ne cesse d’évoluer dans ma perception des choses», témoigne Michael Wyler, naguère avocat et journaliste. Attaché à son identité juive, il n'est toutefois membre d'aucune communauté: «la seule communauté à laquelle je m’identifie est celle des êtres humains». Le 7 octobre 2023, raconte-t-il, «en voyant les images, j'ai ressenti quelque chose d'extrêmement violent». Trois ans plus tard, il trouve que ce que fait le gouvernement Israélien est tout aussi monstrueux: «Un mal ne se compense pas par un autre mal et les massacres et viols du 7 octobre, ne justifient pas le carnage perpétré à Gaza.»
Pour ce Genevois, ce qui a manqué au débat, c'est la capacité à condamner clairement tous les crimes, sans «oui, mais» et donc sans exception ni ambiguïté. «Je trouve ignoble ce que font certains colons en Cisjordanie en toute impunité, tout comme je trouve ignoble les attentats du Hamas et de ses soutiens dont l’envie d’éradiquer l’Etat d’Israel est une obsession monstrueuse, et qui trouve cependant un écho impressionnant en Occident. Mais il y a peu d'interlocuteurs clairs, comme s’il fallait absolument choisir un camp et donc condamner l’autre. Or une saloperie n'en justifie jamais une autre, des deux côtés. Cela ne fait qu’attiser la haine».
Aujourd'hui, Michael Wyler sait dans quel camp il est: «Je ne suis ni pro-israélien, ni pro-palestinien, je suis pour la co-existence et une solution à deux Etats, avec une capitale commune. Après tout, Dieu – auquel je ne crois pas – n’est pas un promoteur immobilier à même de promettre une terre, que ce soit aux uns ou aux autres».
Cyril Mizrahi, député socialiste et avocat de profession, d’origine juive séfarade, évoque lui aussi le problème de la riposte disproportionnée: «Le 7 octobre a eu lieu, c'est évidemment beaucoup de tristesse pour les victimes, qu'elles soient mortes ou encore vivantes, mais aussi pour ce qu'est devenu Israël». Il considère que la situation en Israël s’est fortement dégradée. «Il y a eu un délitement de la société israélienne et de la démocratie. On voit encore une tentative d'exclure les partis arabes des élections. Israël tourne de plus en plus le dos à la démocratie et à l'Etat de droit. Ce sont finalement aussi des conséquences du 7 octobre: il n’y a plus de débat, et le principal opposant à Netanyahu est l'auteur de la doctrine dayia sur la réaction disproportionnée.»
«C'est un drame que je vis»
Pour Cyril Mizrahi, «on peut comprendre que les horreurs de la Seconde guerre aient conduit Israël à vouloir être un Etat fort. Mais on ne peut pas utiliser cette force pour détruire les autres. C'est un drame que je vis, car ces gens parlent en notre nom, la judéité fait partie de mon identité, et cela me heurte.»
En Suisse, une initiative populaire fédérale a été lancée en octobre 2025 pour la reconnaissance d'un Etat palestinien. «C’est un point positif et j’y crois», conclut Cyril Mizrahi.
De son côté, Léo Kaneman a transmis avec d’autres co-signataires une lettre au Conseil fédéral il y a deux semaines. Il y réclame la reconnaissance d’un Etat palestinien, et la libération de «celui qui pourrait rendre cette paix possible», à savoir Marwan Barghouti. Ce «militant palestinien respecté», «affamé, torturé, régulièrement passé à tabac», qu’il considère comme le «Nelson Mandela palestinien», «croupit dans une prison israélienne depuis plus de 20 ans», condamné à perpétuité, sans preuves. En Suisse, le Conseil fédéral s’est dit en faveur de la solution à deux Etats, que réclament aussi 140 pays dans le monde. «Sans la création d’un État de Palestine, aucune paix n’est possible», conclut Léo Kaneman.