Aucun groupe en Suisse ne garde ses secrets aussi scrupuleusement que Rolex. De hautes clôtures, des contrôles d’accès ultramodernes et la discrétion font depuis toujours partie intégrante de l’identité du géant de l’horlogerie de luxe. Mais la protection des secrets d’entreprise ne se limite plus au sol: Rolex observe le ciel avec de plus en plus de nervosité.
A Bulle, Rolex construit – pour environ un milliard de francs – une nouvelle méga-usine destinée à accueillir 1000 employés. Pour ce chantier, le géant de l’horlogerie a obtenu des autorités la mise en place d’une zone d’interdiction de survol officielle. Jusqu’à fin 2032, les drones de moins de 30 kilogrammes n'auront plus le droit de survoler le site.
La raison: une «augmentation inquiétante» des observations de drones. Les craintes concernant les prises de vue illégales et les risques pour la sécurité sont grandes. D’autant plus que, en mai 2025, des cambrioleurs ont dérobé sur le chantier du matériel d’une valeur de plus de 100'000 francs. La police est désormais habilitée à intercepter et à saisir les objets volants non autorisés.
Selon les informations de Blick, les inquiétudes du groupe ne se limitent toutefois pas à Fribourg. Sur son site de production principal à Bienne également, Rolex met en place des mesures concrètes pour se prémunir contre les drones. Le groupe a conscience que pour protéger ses secrets d'entreprise, il ne suffit plus de se concentrer uniquement sur les clôtures et les barrières d'accès.
Le secteur privé se dote de moyens
Ce qui apparaît chez Rolex s’inscrit dans une évolution qui touche discrètement l’économie suisse. Alors que le débat public porte principalement sur les observations de drones dans les aéroports ou sur les menaces militaires dans le contexte de la guerre en Ukraine, le secteur privé suisse se prépare de son propre chef: depuis longtemps déjà, les installations militaires ou les centrales électriques ne sont plus les seules à être équipées de technologies de défense contre les drones.
La détection des drones, c’est-à-dire la surveillance de l’espace aérien au-dessus d’une zone donnée, gagne également du terrain dans le secteur civil. C’est ce que confirme Swisscom: le géant des télécommunications propose des systèmes de protection spécifiques sous le nom de «Drone Defence». La demande des entreprises privées a sensiblement augmenté au cours des 12 à 24 derniers mois. D’autres prestataires suisses restent en revanche discrets à ce sujet.
Il en va autrement de la société de sécurité allemande Hensec. Son propriétaire, Kevin Heneka, conseille les entreprises en matière de protection contre les drones – de plus en plus souvent en provenance de Suisse. Kevin Heneka souligne que le danger pour les entreprises est bien réel. Il s’agit de se prémunir contre l’espionnage industriel, le sabotage ou le chantage. Or, les possibilités techniques seraient encore largement sous-estimées.
Microphones laser et vol de données
Ces engins volants survolent discrètement les sites d’entreprises, comptabilisent les livraisons par camion, captent les signatures Bluetooth des véhicules et enregistrent qui entre sur le site et à quel moment. Mais les drones espions n’ont pas seulement des yeux, ils ont aussi des oreilles: les salles de réunion des étages de direction sont souvent situées en hauteur – pour des raisons d’image – et dotées de grandes baies vitrées. Grâce à des microphones laser montés sur un drone en vol stationnaire, il est possible d’écouter les conversations directement à travers les vitres.
A cela s’ajoute le fait que des drones spécialement équipés peuvent intercepter des données en s’approchant des bâtiments afin d’exploiter des failles dans le réseau Wi-Fi ou le réseau de l’entreprise. Kevin Heneka met en garde contre tout sentiment de fausse sécurité: «Si un bâtiment est protégé physiquement, il est certes relativement compliqué d’introduire quelqu’un sur un site industriel ou à l’intérieur d’un bâtiment. Mais avec les drones, cela se fait de manière invisible.»
Pourquoi la détection vaut son pesant d’or
En Suisse, les entreprises privées ne sont pas autorisées à utiliser simplement des brouilleurs, ni à descendre les drones. En effet, la défense active est strictement réglementée par la loi et réservée aux autorités. Mais pourquoi les entreprises investissent-elles malgré tout des sommes importantes dans des systèmes de détection?
Celui qui sait qu’il est surveillé peut réagir de manière ciblée. La simple surveillance de l’espace aérien protège déjà efficacement les entreprises lorsqu’elle est intégrée à leur dispositif de sécurité. Si le système déclenche une alerte en détectant un drone inconnu, les stores de la salle de conférence s’abaissent immédiatement. Dans le même temps, le service informatique isole les réseaux Wi-Fi menacés.
«Je sais qu'il a quelque chose en tête»
On utilise pour cela des scanners de fréquences radio, des radars et des caméras optiques. Les signaux radio sont mesurés et analysés. «A l’aide de modèles d’IA spécialement entraînés, il est possible de déterminer de manière relativement fiable si les signaux radio proviennent de drones et, le cas échéant, de quel modèle il s’agit», explique Matthias Nyfeler. En tant que maître de conférences à l'Université des sciences appliquées de Zurich, il étudie l’utilisation de l’IA pour détecter les drones – notamment pour le compte d’Armasuisse. «On peut se représenter cela comme une IA qui reconnaît, à partir d’une image, s’il y a un animal et s’il s’agit d’un chat ou d’un chien», précise Matthias Nyfeler.
Si exactement le même drone apparaît un jour sur le site A et le lendemain sur le site B du même groupe, ce n’est plus une coïncidence. «Je sais alors que quelqu’un a quelque chose en tête», explique Kevin Heneka. Ce n’est qu’une fois la détection effectuée que les entreprises disposent des preuves nécessaires pour adapter leurs dispositifs de sécurité ou faire appel aux autorités.
Confrontée aux recherches sur d’éventuelles mesures de protection contre les drones sur le site de Bienne, Rolex reste, comme à son habitude, discrète. L’entreprise accorde certes la plus grande importance à la sécurité de ses collaborateurs, de ses activités et de ses informations, et réévalue régulièrement l’évolution des risques. Pour des raisons de confidentialité, elle ne commente toutefois pas les mesures de protection opérationnelles ni les procédures.