Sécheresse, grêle et canicule
«Notre agriculture doit être une alliée du climat»

Première victime d'une météo extrême, le monde agricole est aussi à l'origine de 16,5% des émissions de gaz à effet de serre. Sur fond de réflexion autour de l'autonomie alimentaire, Eline Müller d'Uniterre plaide pour une agriculture diversifiée et résiliente.
Un champ de betteraves mortes à l'entrée d'Orbe (VD) illustre l'ampleur de la sécheresse.
Photo: Blaise Kormann

En bref

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  • L'organisation paysanne alternative Uniterre propose une refonte du système agricole suisse face aux défis climatiques, prônant des pratiques diversifiées pour préserver le climat et la biodiversité. Eline Müller, secrétaire politique, critique la spécialisation excessive et appelle à une agriculture plus résiliente.
  • L’agriculture contribue à 16,5% des émissions de gaz à effet de serre en Suisse selon l’OFEV. Uniterre dénonce aussi l’impact de la surproduction laitière et les modèles poussant à l’endettement des agriculteurs.
  • Chaque jour, 2 à 3 fermes disparaissent en Suisse, rendant les transmissions de domaines difficiles. Uniterre demande des mesures pour faciliter l’accès aux terres, notamment hors du cadre familial.
Camille Krafft

Alors que le monde paysan vit un été de tous les extrêmes, l'organisation alternative Uniterre plaide pour une refonte de notre système agricole et alimentaire. Au lendemain de notre reportage dans des fermes durement impactées par la sécheresse et la canicule, la secrétaire politique Eline Müller nous explique comment, selon Uniterre, l'agriculture pourrait affronter cette nouvelle réalité en préservant le climat et la biodiversité.

Eline Müller, notre reportage montre à quel point les paysans subissent les conséquences du réchauffement climatique en cet été dévastateur. Comme Uniterre le rappelle dans son récent plaidoyer, l'agriculture est aussi à l'origine de 16,5% des émissions de gaz à effet de serre en Suisse (chiffres de l'OFEV). Comment résoudre ce paradoxe?
Selon nous, il faut repenser notre système agricole et alimentaire, afin qu'il devienne un levier pour l'adaptation aux changements climatiques et la restauration de la biodiversité. Afin de faire de l'agriculture une alliée du climat et la rendre plus résiliente face à ces bouleversements, nous préconisons de mettre en place des systèmes agronomiques plus complexes et diversifiés, avec beaucoup de rotations de cultures. En cas d'épisodes climatiques extrêmes (coups de gel, grêle, sécheresse...), cela évite de perdre tout son travail de l'année d'un coup.

N'y a-t-il pas déjà beaucoup d'exploitations qui appliquent cette diversification?
En comparaison internationale, c’est vrai que la plupart des domaines suisses font mieux. Mais ce n'est pas suffisant et la politique agricole actuelle pousse à la spécialisation, ce qui pose des problèmes tels que la fragilité des exploitations en cas de crise, ou la surproduction laitière et porcine. De plus, le secteur est en grande partie sous perfusion de l'Etat, parce que les agriculteurs ne sont pas rémunérés au juste prix.

Eline Müller, secrétaire politique chez Uniterre
Photo: DR

Sur fond de crise du lait, vous pointez du doigt notamment l'omniprésence de l'élevage de vaches laitières.
On ne dit pas qu'il faut arrêter l'élevage laitier, qui est aussi adapté au territoire suisse, mais on est allés trop loin dans la spécialisation dans ce domaine. Le lait est le seul produit de l'agriculture dont le volume est excédentaire. On n'exporte pas que du Gruyère de qualité, mais aussi du lait en poudre qui va créer un dumping sur le marché international. Nous prônons une production raisonnée et une généralisation des races à deux fins, qui produisent du lait et de la viande. Par ailleurs, dans certaines régions où l'eau vient à manquer, d'autres ruminants comme les chèvres ou les moutons pourraient aussi contribuer à l'entretien du paysage.

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Quand on commence à arroser le maïs qui sert à nourrir les vaches, c'est une dépense d'énergie disproportionnée par rapport au ratio de viande
Eline Müller
»

L'eau est déterminante dans ce débat. La sécheresse record de cet été fait réfléchir. En cas de restrictions d'eau, qui doit être prioritaire?
L'usage agricole de l'eau doit bien sûr passer avant celui des golfs et des canons à neige, mais il faut aussi hiérarchiser ce qui est le plus profitable au niveau de la production agricole. Une vache boit beaucoup (environ 100 litres par jour, ndlr), et quand il faut commencer à monter de l'eau sur les alpages, comme dans le Jura, cela devient compliqué. Par ailleurs, énormément de terres agricoles de qualité sont utilisées pour du fourrage, alors que notre taux d'auto-approvisionnement en légumes primeurs, en fruits ou en légumineuses est extrêmement faible. Et quand on commence à arroser le maïs qui sert à nourrir les vaches, c'est une dépense d'énergie disproportionnée par rapport au ratio de viande. Il y a de vrais enjeux de société là-derrière et une réflexion à mener sur notre autonomie alimentaire.

Uniterre veut favoriser «l'agriculture paysanne» (des petites fermes autonomes et diversifiées) et remet en question le modèle «entrepreneurial» de l'agriculture aujourd'hui. Or, il s'agit surtout en Suisse d'un modèle familial, où la tradition joue un rôle important.

C’est un modèle traditionnel à certains égards, envers les filles particulièrement, mais la notion d’agriculture «familiale» est surtout véhiculée par le marketing de la Coop et de la Migros. C'est une image qu'on cherche à nous vendre. En réalité, beaucoup de jeunes ne pratiquent pas la même agriculture que leurs parents. Il y a beaucoup d'innovations dans les campagnes. Cependant, même s'il n'y a pas d'immenses fermes en Suisse, les paiements directs sont liés au nombre d'hectares, ce qui pousse les agriculteurs à acquérir de plus en plus de terres. Tout est fait pour les encourager à s'agrandir et à s'endetter encore plus, dans une sorte de spirale sans fin. L’Office Fédéral de l’Agriculture et l'Union Suisse des Paysans veulent nous faire croire qu'il s'agit d'une «évolution structurelle» et d'un phénomène spontané. Cela résulte au contraire d'une volonté politique.

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On dit toujours que le lobby paysan est fort, mais il s'agit en réalité du lobby de la droite libérale
Eline Müller
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Vous plaidez aussi pour l'accès aux terres des personnes qui ne sont pas issues du monde agricole.
Aujourd'hui, deux à trois fermes disparaissent chaque jour en Suisse. Les transmissions de fermes deviennent de plus en plus difficiles, notamment pour des raisons fiscales. Souvent, les terres sont vendues au voisin, qui va encore s'agrandir. Nous souhaitons que des instruments soient mis en place pour diviser les grands domaines et encourager les transmissions hors du cadre familial.

Comment faire le poids face à un lobby paysan établi qui est très puissant, avec une forte représentation dans les parlements au niveau cantonal et fédéral?
On dit toujours que le lobby paysan est fort, mais il s'agit en réalité du lobby de la droite libérale, qui fait passer beaucoup de choses sous couvert de défense de l'agriculture. Quand on vote des lois de dérégulation des marchés, on n'est pas au service des paysans.

Nous vivons dans une société fortement polarisée. Comment s'affranchir du clivage «familles paysannes» contre «écolos-bobos»?
On veut justement sortir de ces clichés bateaux. On ne demande rien de plus aux agriculteurs au niveau administratif, ni même au plan écologique. Ce n'est pas à eux de faire des efforts. Les changements doivent venir de choix politiques. Dans leurs initiatives comme celle sur la biodiversité, les organisations environnementales prennent souvent le problème à l'envers en s'attaquant au bout de la chaîne (les paysans). Mais tant qu'on ne questionnera pas le modèle économique qui porte ce système, on ne pourra rien résoudre.


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