La baisse du niveau des eaux, la mortalité massive des poissons ou encore la prolifération d'algues bleues sont autant de conséquences visibles de la vague de chaleur. Mais quelle est réellement la situation des ressources en eau en Suisse?
Le pays peut-il être confronté à un manque d'eau souterraine? Et quels liens existent entre les précipitations, les nappes phréatiques et les niveaux des cours d’eau? Blick a interrogé plusieurs experts pour répondre aux questions essentielles sur l'état des réserves d'eau en Suisse.
Pouvons-nous manquer d’eau souterraine?
Commençons par une bonne nouvelle: les réserves d'eau souterraine ne disparaissent pas. «Il y a toujours de l'eau souterraine, elle se renouvelle chaque année, sur le Plateau en hiver, dans les montagnes lors de la fonte des neiges», explique Bettina Schaefli, responsable du groupe d'hydrologie à l'Institut de géographie de l'Université de Berne, à Blick. Mais en cas de sécheresse prolongée, le niveau des nappes phréatiques peut toutefois baisser localement au point de compliquer, voire d'empêcher, le prélèvement d'eau potable.
Combien de temps faut-il à la pluie pour atteindre les nappes phréatiques?
«La pluie ne peut atteindre les nappes phréatiques que si elle s'infiltre dans le sol sans s'évaporer au préalable ni s'écouler en surface, par exemple en ville», explique Bettina Schaefli.
L'eau doit ensuite traverser les différentes couches du sol, où une partie est absorbée par les plantes avant de s'évaporer à nouveau. «S'il en reste encore un peu (ce qui n'est pas le cas actuellement), l'eau peut atteindre la nappe phréatique, surtout s'il pleut à nouveau», précise l'experte.
Sur le Plateau, ce phénomène se produit principalement en hiver ou lors de périodes de fortes précipitations en été. Le temps nécessaire à l'infiltration dépend du type de sol. «Nous savons toutefois qu'il faut plus de six mois (de l'été à la fin de l'hiver) pour que la nappe phréatique se reconstitue», souligne Bettina Schaefli. «Mais cela peut aussi prendre plusieurs années.»
Pourquoi y a-t-il parfois une sécheresse malgré des périodes de pluie prolongées?
Quelques millimètres de pluie ne suffisent pas à recharger les nappes phréatiques. «Parce qu'un peu de pluie s'évapore immédiatement des couches supérieures du sol ou à travers la végétation», explique l'experte de l'Université de Berne.
Chacun peut d'ailleurs observer ce phénomène à son échelle. «Observez à quelle vitesse l'eau s'évapore d'un verre qui n'en contient que quelques millimètres. L'humidité du sol ou la nappe phréatique ne sont donc pas renouvelées», précise Bettina Schaefli.
Ne pourrions-nous pas simplement stocker les excédents de pluie?
«Heureusement, c'est ce que font les nappes phréatiques pour nous: elles stockent également l’eau pendant plusieurs années, mais celle-ci peut s'enfoncer si profondément que nous ne pouvons plus la puiser», explique Bettina Schaefli. Mais cette réserve ne doit pas être surexploitée. «Une exploitation durable signifie ne pas prélever plus que ce qui est reconstitué chaque année», souligne l'experte.
Les glaciers contribuent eux aussi au stockage de l'eau, même si leur apport diminue avec des hivers de plus en plus chauds. «La neige continue de transférer l'eau de l'hiver vers l'été, mais en moindre quantité qu'auparavant», souligne Bettina Schaefli en référence au changement climatique. Les grands lacs jouent également un rôle de réservoirs sur plusieurs années. En revanche, il serait illusoire de vouloir en créer artificiellement, insiste-t-elle.
Tobias Wechsler, hydrologue à l'Institut fédéral de recherche sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), explique à Blick que, dans le canton de Berne par exemple, une réserve d'eau est maintenue dans les lacs afin de préserver des débits de sortie élevés sur une longue période. Mais cette marge de sécurité ne peut pas être utilisée chaque année sans conséquence. «Si l'on comptait toutefois préventivement chaque année sur cette réserve, le risque d'inondation augmenterait, car les lacs auraient alors moins de capacité pour absorber la fonte des neiges et les fortes précipitations», précise-t-il.
Pourquoi les rivières s'assèchent-elles alors qu’il y a encore de l'eau souterraine?
«C'est très simple: les rivières sont toujours reliées aux nappes phréatiques situées en dessous. Le cours d’eau nous indique à quelle hauteur ou à quelle profondeur se trouve localement la nappe phréatique», explique Bettina Schaefli.
Mais lorsque le niveau de la nappe baisse trop, le lien peut se rompre. «Si la nappe phréatique s'abaisse trop, elle passe en dessous du lit de la rivière. Si la rivière charrie encore un peu d'eau, celle-ci s'infiltre dans la nappe phréatique sous-jacente, et la rivière s'assèche complètement», poursuit l'experte. L'eau peut toutefois refaire surface plus loin, lorsque le lit de la rivière devient suffisamment profond pour atteindre à nouveau le niveau de la nappe phréatique.
Peut-on protéger les plans d'eau contre l'assèchement?
Plusieurs solutions existent pour limiter le risque d'assèchement des plans d'eau. «On peut arrêter les prélèvements d'eau ou, dans le pire des cas, acheminer artificiellement de l'eau depuis une autre région. Mais il ne s'agit là que d'une mesure d'urgence, par exemple pour les poissons», explique Bettina Schaefli.
A plus long terme, l'objectif serait de transformer les bassins versants afin qu'ils puissent retenir davantage d'eau et la restituer progressivement aux cours d'eau. Le principe de la «ville-éponge» ou du «paysage-éponge» va dans ce sens. Il repose sur des infrastructures vertes comme les arbres, les toitures et les façades végétalisées, mais aussi sur des solutions favorisant l'infiltration de l'eau, comme les revêtements de sol perméables, les cuvettes ou les plans d'eau ouverts.
Ne peut-on pas simplement traiter l'eau de mer?
«Oui, dans de nombreux pays côtiers, c'est une technologie établie de longue date. On estime à 300 millions le nombre de personnes dans le monde qui dépendent de l’eau de mer comme eau potable, par exemple dans la péninsule arabique», explique Beate Kittl, porte-parole du WSL à Blick.
La méthode la plus répandue repose sur l'osmose inverse: l'eau de mer purifiée est injectée sous haute pression dans des conduites équipées d'une membrane capable de retenir les sels. Pour la Suisse, cette solution reste toutefois difficilement envisageable. «Dans le cas de la Suisse, le grand défi consiste à acheminer jusqu'ici les quantités d'eau nécessaires», souligne l'hydrologue Tobias Wechsler.
Est-il possible qu'il ne pleuve plus jamais?
Même dans un scénario climatique extrême, la disparition totale des précipitations est très improbable. «L'eau ne reste que très peu de temps dans l'atmosphère, quelques jours en moyenne. Pour simplifier, il n'y a tout simplement plus de place là-haut, car l'air ne peut pas retenir beaucoup d'eau», explique Bettina Schaefli. En clair: «Il pleut donc toujours quelque part, mais pas toujours là où on le souhaiterait.»
La Suisse dispose par ailleurs d'un avantage lié à sa géographie. «Nous avons ici l'avantage que l'arc alpin s'étend en travers du pays. Les masses d'air sont donc obligées de s'élever, ce qui favorise la formation de précipitations», explique Beate Kittl. Mais avec le recul des glaciers et la diminution progressive du manteau neigeux, le pays risque de moins bien compenser les périodes chaudes et sèches à l'avenir.