Le Maire de Moutier se confie
«Nous aurions dû être jurassiens plus vite!»

Personnage truculent, l’accent marqué et le rire communicatif, Marcel Winistörfer est maire de la cité prévôtoise depuis neuf ans. Il nous accueille quelques jours avant que sa ville ne rejoigne officiellement, le 1er janvier 2026, la République et canton du Jura.
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Sur le perron de l'Hôtel de Ville de Moutier, le maire séparatiste Marcel Winistörfer marque ce moment d'histoire.
Photo: Julie de Tribolet
Blaise Calame
Blaise Calame
L'Illustré

Sur le plan institutionnel, la Question jurassienne est une affaire officiellement réglée. Plus de cinquante ans après le plébiscite du 23 juin 1974 ayant permis la naissance du Jura, 23e canton suisse, la ville de Moutier a quitté le canton de Berne le 1er janvier. Affirmer son identité régionale dans un monde globalisé fait-il sens pour autant? Le maire de Moutier nous a reçus pour en parler.

Marcel Winistörfer, avez-vous déjà reçu votre nouveau jeu de plaques jurassiennes?
Non, pas encore. Certains les ont déjà reçues – je ne sais pas trop comment –, mais pas moi. On m’avait promis un numéro spécial. Si ça se trouve, on m’a oublié. (Rire.)

Sérieusement, vous aviez un numéro particulier en tête?
Oui. Je ne m’en cache pas. Je suis resté accro à la date du vote initial sur le sort de Moutier. Le numéro de plaque dont je rêve est donc le 180 617.

Qu’avez-vous ressenti lors du dernier vote?
Quand le résultat est tombé, l’émotion a été particulièrement intense. De mémoire, il y avait environ 120 voix d’écart en faveur du transfert de Moutier vers le canton du Jura. Je n’ai plus le chiffre exact en tête, mais c’était très peu. Il a fallu revoter et l’écart a grandi pour atteindre quelque 300 voix, je crois. Là, ce n’était déjà plus pareil. Dans nos têtes, la victoire faisait peu de doutes. Je reste persuadé que si les premiers plébiscites en 1974 et 1975 avaient été placés sous étroite surveillance... Moutier aurait dû être jurassienne plus vite.

«Il faudra être patient»

Comment se définit-on dans une ville scindée en deux camps?
Pas simple quand ça se joue à si peu. J’observe que pour intégrer les pro-Bernois, pour les convaincre d’adhérer au projet, ça prendra beaucoup de temps. Il faudra être patient.

Le Centre est votre famille politique. Etiez-vous attaché à la référence chrétienne de l’appellation PDC?
Non. Je suis pratiquant et je me rends encore assez souvent à l’église, mais il fallait vraiment franchir cette étape si l’on voulait rester en vie. Une mise à jour était indispensable.

L’effondrement de l’Eglise est une donnée frappante dans le Jura d’aujourd’hui, comparé à celui des années 1970.
(Il approuve.) Moi, je viens d’une famille catholique. J’ai servi la messe. Mon fils Valentin, lui, n’y va plus. Je lui en fais parfois le reproche, mais il est papa depuis peu. Il a d’autres priorités.

Vous êtes donc grand-père?
Oui et même arrière-grand-père. Notre famille est recomposée. Je suis marié depuis trente-trois ans avec la maman de Valentin, mais mon épouse avait déjà deux enfants à l’époque.

«Mon coin de paradis»

Votre femme se prénomme Pepita. Voilà qui fleure bon le Sud, non?
C’est l’Italie, les pâtes quoi! (Il éclate de rire.) Une maman catalane, un papa lombard. Grâce à eux, j’ai la chance inouïe d’avoir un pied à terre au bord du lac de Côme. Mon coin de paradis.

Vous dites que le football a été votre vie. Vous pouvez préciser?
C’est ma passion. Je n’ai joué que pour un seul club, Moutier, toujours en bleu et blanc, des juniors à la première équipe en deuxième ligue. Comme joueur, j’évoluais plein centre. Je courais comme un avion. J’ai ensuite entraîné longtemps les juniors A. Enfin, je suis membre d’honneur du club.

Quelqu’un a-t-il eu une influence prépondérante sur vous dans votre jeunesse?
Oui, j’ai été marqué par le professeur Jean-Luc Fleury, qui vit à Courtedoux. Avant de rejoindre le Lycée cantonal, il enseignait le français à l’Ecole normale à Porrentruy, où je l’ai eu en cours. Je le considérais comme un mentor. Il m’a énormément appris.

Dans quel milieu social avez-vous grandi?
Je suis né de parents soleurois. Nous vivions à Choindez (JU), où mon père travaillait chez Von Roll. Je dis toujours que je suis né dans ce bureau de l’Hôtel de Ville de Moutier. (Il éclate de rire.) En réalité, je suis venu au monde à l’hôpital à Delémont. Je suis le deuxième d’une famille de cinq enfants. J’ai deux frères et deux sœurs. Mon père, syndicaliste, malmené par la direction de Von Roll, est parti chez Tornos, à Moutier. C’était un commercial. Maman, elle, s’est occupée de nous.

«Marcel, il faut nous aider»

Comment avez-vous rencontré votre épouse?
Je donnais des leçons d’appui à son fils, et voilà. Mon beau-père travaillait comme cuisinier à La Couronne, un restaurant réputé à Moutier que je ne connaissais pas. Mes parents n’avaient pas les moyens d’aller manger dehors. Je ne suis même jamais parti en vacances, mais, par bonheur, j’avais une tante sans enfants à Mümliswil (SO) qui adorait s’occuper de moi. Elle m’a fait découvrir plein de choses, dont le ski, sport qui était bien au-dessus des moyens de mes parents. A Moutier, j’ai vécu une enfance merveilleuse de quartier. Mon frère aîné et moi partagions la même chambre. Plus tard, j’ai rejoint l’Ecole normale à Porrentruy comme interne, je suis devenu instituteur à l’école primaire à Moutier, puis j’ai fait mon brevet secondaire à Berne.

Qu’est-ce qui vous a décidé à entrer en politique?
Contrairement à mon père, qui a siégé au Conseil de ville et au Conseil municipal avant d’être élu au Grand Conseil, où il est resté treize ans, la politique a été pour moi une sorte d’accident. Ça ne m’intéressait pas. C’est une dame qui, un jour, est venue me trouver: «Marcel, il faut nous aider.» J’ai fini par accepter. J’avais 49 ans. On m’a désigné tête de liste et, trois ans plus tard, j’étais élu président du Conseil de ville. Je suis maire depuis neuf ans et demi.

Difficile de parler de vocation. Et le séparatisme, vous l’aviez chevillé au corps?
Il a toujours été présent en moi, mais je n’étais pas un acharné.

Vous rappelez-vous ce que vous faisiez le dimanche 23 juin 1974, jour du plébiscite jurassien?
Oui, bien sûr. Dans mon souvenir, le temps était maussade. Je ne suis pas allé faire la fête à Delémont. Je suis resté à Moutier, où les séparatistes étaient déçus, évidemment. Chacun devinait que le chemin vers le nouveau canton serait très compliqué.

«Ils nous ont mené la vie dure»

Lors de la votation de 2017 sur le sort de Moutier, vous étiez déjà maire, donc en première ligne.
Je me suis pourtant retrouvé maire par hasard, quand Maxime Zuber, mon prédécesseur, a estimé après sa nomination à la tête de la HEP-BEJUNE que sa nouvelle fonction était incompatible avec celle de président de commune. Il était en fonction depuis vingt et un ans! Maxime Zuber a tout construit. Il a élaboré toute la procédure décisionnelle de Moutier en ayant, il faut le dire, des interlocuteurs bernois de qualité. Je me rappelle parfaitement le coup de fil où il m’a annoncé: «Marcel, je vais arrêter à la mairie. Tu seras mon successeur.» Nous n’étions pourtant pas du même parti.

Les Romands ont oublié le climat délétère qui a longtemps régné à Moutier entre partisans et adversaires du canton du Jura.
C’est vrai. Aujourd’hui, je n’ai aucun problème à boire un verre avec mes anciens adversaires, mais je n’oublie rien. Ils nous ont mené la vie dure. Voilà pourquoi je dis que ce que les gens ont fait à Moutier est extraordinaire.

«
Je préfère passer inaperçu quand c'est possible
»

Vous resterez le dernier maire de Moutier, commune bernoise. Un commentaire?
Ça ne me marque pas spécialement.

On ressent chez vous comme une gêne d’être mis en avant…
C’est mon caractère. Je préfère passer inaperçu quand c’est possible, mais c’est devenu compliqué. Et quand je vais à Porrentruy, c’est carrément la fin du monde! (Il soupire.) Je ne suis pas très à l’aise avec ma popularité, que je n’ai pas cherchée.

«Personne n'a réclamé ma tête»

Avec le transfert de Moutier, votre mandat se poursuit?
Oui. Il me reste deux ans, à effectuer sous égide jurassienne.

Vous aurez donc fait trois ans sous régime bernois et deux dans le Jura l’espace d’une même législature?
Oui, les autorités des deux cantons ont accepté de rallonger d’un an, exceptionnellement, la durée d’un mandat pour être raccord.

Poursuivrez-vous l’aventure en 2027?
Non. Ça s’arrêtera là. J’aurai 70 ans. J’ai peine à imaginer qu’on puisse insister à cet âge-là. Je serai même content d’arrêter.

A Moutier, avez-vous été victime de coups bas de vos administrés pro-bernois?
Franchement, je ne peux pas me plaindre. Il m’est arrivé de me faire alpaguer en termes peu élogieux, mais rien de plus. Même sur le plan politique, personne n’a réclamé ma tête.

Le transfert de Moutier marque en principe la fin de la Question jurassienne. A peine élu, le nouveau ministre jurassien Valentin Zuber, enfant de Moutier, a pourtant ravivé la flamme en évoquant le sort du village de Belprahon (BE). Comment avez-vous réagi?
J’estime qu’il a bien fait d’en parler, mais je suis son parrain de confirmation. (Il rit.)

Cette affaire jurassienne n’en finira donc jamais?
Je pense que les autorités cantonales bernoises n’ont pas saisi l’importance de Belprahon, qui est en réalité le seul village où cette question se pose encore. Ailleurs, elle ne se pose plus.

«Je partirai tranquille»

La faible participation, soit 31,6%, aux premières élections cantonales jurassiennes de l’histoire de Moutier vous a-t-elle surpris?
Oui. Déplacer les gens devient très compliqué. La population ne s’est pas plus déplacée que lors des élections au Grand Conseil bernois. Quand les deux tiers de l’électorat boudent les urnes, c’est grave. C’est même épouvantable, je trouve.

Avec l’arrivée de Moutier, la population du canton du Jura augmente de 10%. Les Prévôtois seront-ils écoutés?
J’espère que notre façon de voir sera au moins prise en compte. Ainsi, je serais ravi si l’école à journée continue, qui fonctionne très bien à Moutier, se généralisait malgré son coût élevé.

Quel souvenir aimeriez-vous que l’on garde de vous à l’avenir?
La rondeur.

Le jour venu, vous partirez avec le sentiment du travail accompli?
Je n’aime pas ramener les choses à moi. Tant de gens importants ont marqué l’histoire de ce coin de pays. Non, en 2027, je partirai tranquille. Je n’en ferai pas un roman pour autant. 

Un article de «L'illustré» n°03

Cet article a été publié initialement dans le n°03 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 janvier 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°03 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 janvier 2026.

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