En bref
- Avec plus de 250’000 personnes et 91% de remplissage dans les salles payantes, le Montreux Jazz Festival confirme son succès et son virage vers les musiques actuelles.
- Les concerts de Marcus Miller et Charles Lloyd ont toutefois rappelé la force intacte de son héritage jazz.
A l’heure de Claude, il y a aussi Claude. Pas l’intelligence artificielle: le funky one, Claude Nobs, dont le festival célébrait sa 60e édition. Un bar porte son nom, une avenue aussi. Mais son héritage musical, lui, semble parfois s’amenuiser à mesure que le Montreux Jazz Festival se modernise.
La note bleue n’est plus tout à fait ce qu’elle était. Le «J» de MJF ne veut d’ailleurs plus dire grand-chose dans une programmation où le jazz est désormais réduit à la portion congrue, souvent au Lab, l’ancien Miles Davis Hall. L’Auditorium Stravinski, lui, n’a pas été débaptisé. Igor le Montreusien reste sur ses gardes. Le sang bleu conserve mieux que la note bleue.
«Fucking Claude»
Il serait pourtant trop facile de réduire cette évolution à une trahison. Pour sa 60e édition, le Festival a accueilli plus de 250’000 personnes. Dans les salles payantes, il annonce un taux de remplissage moyen de 91%, tandis que le Lab, rempli à 88%, a signé son meilleur résultat depuis sa création en 2013.
Le public est là. Il se rajeunit. Les comptes tiennent. Et Mathieu Jaton et son équipe savent qu’un festival qui ne vit que dans le souvenir de ses années glorieuses finit généralement dans un musée.
Marcus Miller remet Miles en circulation
Jeudi et vendredi soir, pourtant, les papys ont fait de la résistance. Mais pas seulement.
Avec son projet «We Want Miles!», Marcus Miller célébrait le centenaire de la naissance de Miles Davis, entouré notamment de Mike Stern, Bill Evans, Mino Cinelu et Russell Gunn. Une formation pensée pour traverser la carrière du trompettiste, de ses classiques des années 1950 jusqu’à «Tutu» et «Amandla», composés et produits par Miller.
Il fallait voir Russell Gunn dégainer ses sonorités planantes et électrisantes, sans chercher pour autant à singer Miles. Et Marcus Miller, dont la frappe électrique peut parfois devenir démonstrative, savait ici mettre un bémol à sa puissance. Le bassiste se faisait pédagogue, rappelant comment une musique réputée cérébrale pouvait rester sensuelle, physique et populaire.
Lloyd, première légende
Rendre hommage à Claude Nobs, c’était aussi inviter Charles Lloyd. Le saxophoniste américain était déjà présent lors de la toute première édition, en 1967. À 88 ans, il est revenu célébrer ce lien unique.
Il est apparu dans une longue tunique blanche aux motifs exaltés, quelque part entre le gourou hippie et une version survoltée de la pochette de «Spirit of Eden», le chef-d’œuvre mystique de Talk Talk. Taiseux dans les mots, comme insensible aux récompenses qu’il reçoit, volubile dans les notes. Il n’assène aucune vérité: il souffle la vie. Le Paradis, son esprit.
La vie selon Saint Charles
Au saxophone comme à la flûte, Lloyd laissait entendre la patine de six décennies de musique, jusque sur le cuivre usé de ses instruments, magnifié par les gros plans des caméras.
Surtout, il fallait regarder les trois apôtres qui l’entouraient: Gerald Clayton au piano, avec un petit côté jarrettien; Kweku Sumbry, batteur aussi exalté que précis; et Harish Raghavan, tout en épure à la contrebasse.
Tous en noir, tous plus jeunes, tous engagés dans la célébration sans fin de cette fameuse note bleue. Non pas des disciples paralysés par le respect, mais des héritiers capables de pousser le maître à rester dans le présent.
Plus jeune que les fausses légendes
Le jazz est peut-être mort si on le considère uniquement à l’aune de ses années de gloire. On peut donc comprendre qu’il occupe désormais moins de place à Montreux. Charles Lloyd cartonne peu sur TikTok. Et les 9,5 millions de vues générées par les captations de cette édition sont surtout venues des performances de RAYE, Zara Larsson et Moby.
Mais prendre un pied total devant un musicien de 88 ans n’a rien d’une nostalgie moisie. Lloyd est même apparu bien plus jeune que nombre de pseudo-légendes qui reviennent hanter les festivals en capitalisant sur une aura passée et dépassée. Lui n’exploitait pas son histoire. Il continuait à l’écrire. Et c’est aussi ça le «Fucking Montreux» cher à Nick Cave.