Lorsque nous arrivons à la Société coopérative Migros Genève, à Carouge, Sophie Dubuis nous y attend et guide notre voiture vers le parking. La présidente de Migros Genève, qui a auparavant occupé les fonctions de directrice de Bucherer Genève, de présidente de Genève Tourisme et qui est toujours administratrice de la Banque cantonale de Genève, doit répondre à une question: est-ce la fin de l’ère Gottlieb Duttweiler pour Migros? Le groupe a-t-il rompu avec les principes de son fondateur? Entretien.
Sophie Dubuis, nous sommes à Migros Genève, qui est appelée à disparaître. La Suisse romande perd-elle en influence chez Migros, avec le remplacement des quatre coopératives romandes par un seul conseil romand noyé au milieu de six régions représentées au sein d'une coopérative de groupe à Zurich?
Mathématiquement, les coopérateurs romands de Migros perdent peut-être en représentativité dans la nouvelle structure, mais culturellement, non. Un des autres conseils régionaux représentera le Tessin. Le quota latin sera donc assuré.
Mais la Suisse romande compte sept fois plus d’habitants que le Tessin. N’est-ce pas déséquilibré?
La Suisse romande perdait du terrain vis-à-vis de la Suisse allemande. Le fait que la Suisse romande soit représentée en bloc va nous donner une masse critique. Il faut au contraire qu’on prenne notre place dans les structures outre-Sarine. Il y aura un conseil régional sur six qui sera romand, mais nous serons aussi représentés parmi les 9 à 12 personnes qui siègeront à la coopérative nationale.
Un des principes clés de Gottlieb Duttweiler était l’importance des régions comme contrepoids au pouvoir central. Ce principe est-il abandonné?
Non. Les six conseils régionaux représenteront les régions. Certes, on avait 600 personnes dans les comités coopératifs, et on n’en aura plus que 300 pour les six conseils régionaux après transformation, mais attention: ces six conseils vont s’occuper de tout l’univers Migros, alors que jusqu’ici, les coopérateurs s’occupaient uniquement des supermarchés. En ce sens, on va encore plus dans le sens de Gottlieb Duttweiler, car les coopérateurs seront les garants de la totalité de l’activité Migros, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Avec la disparition des centres de décision cantonaux et régionaux, le pouvoir de décision des Romands se perd. La voix romande sera-t-elle entendue à Zurich?
La voix romande est déjà entendue. Pour la suite, l’enjeu sera de savoir comment seront composés ces conseils régionaux et de quelle marge de manœuvre disposeront les membres. C’est aux comités coopératifs actuels d’en décider.
N’est-ce pas un peu comme si les parlements cantonaux disparaissaient et que les Romands n’étaient plus représentés qu’au niveau fédéral, et en plus petit comité?
Notre travail actuel n'est pas la politique. Et iI faut surtout se rendre compte de ce qu’on gagne aussi. Avec quatre coopératives romandes, il fallait parvenir à se mettre d’accord, et ce n’était pas toujours évident. Les représentants de la Suisse romande à Zurich, qui seront environ 60 personnes, seront plus intéressants que quatre comités de 50 personnes qui doivent s’entendre et se mettre d’accord.
Vous voulez dire que le modèle des coopératives régionales ne fonctionnait plus?
On voit qu’il y a des limites à l’autonomie. Il y a la théorie, et puis il y a la réalité du terrain. Dans les faits, je n’ai pas vu de concrétisation positive ces six dernières années. Je n’ai pas vu que Migros Genève, Valais, Neuchâtel-Fribourg ou Vaud ont été meilleurs tout seuls. Je suis d’accord sur la perte d’autonomie. Mais les décisions prises par Genève n’ont pas engendré que des choses positives. La société Smood, créée du fait de cette autonomie, n’était pas profitable et a dû cesser ses activités
Vous plaidez donc pour une plus forte centralisation?
Quand on a de l’autonomie et qu’on est dix, le risque est plus grand que quelqu’un s’écarte de la vision. Mais les coopérateurs romands garderont le pouvoir de décider des fusions et de certains projets stratégiques, de valider les comptes, de nommer leurs représentants au sein de la coopérative de groupe.
On lit souvent que les opérations romandes de Migros sous-performaient. Est-ce là une raison de cette fusion?
Migros a perdu des parts de marché en Suisse romande, ce n’est pas un secret. Après la mutualisation de la logistique et du marketing sur le plan romand, plusieurs scénarios ont été explorés. Ce qui est frappant, c’est que personne ne voulait du statu quo. On s’est finalement tous mis d’accord sur une coopérative de groupe, mais avec des régions fortes: c’est cela qui est maintenant à créer.
Finalement, Migros n’est-elle pas une entreprise comme une autre, qui ne veut pas assumer d’avoir divorcé des principes vétustes de Duttweiler?
C’est un raccourci. On peut dire que Migros est déjà une entreprise comme les autres et que Migros évolue dans le respect des principes de Duttweiler. Oui, certains principes ont vieilli, comme nous. Et le régionalisme n’est plus uniquement genevois, selon la perception de notre clientèle. En Suisse romande, on a une base de culture commune qui nous permettra d’être plus forts ensemble pour notre région et notre culture. Mon constat est même que les Romands ont au contraire pris plus de place dans le groupe.
Vous contestez qu’il y ait une prise en main par Zurich?
Je ne le vois pas du tout ainsi. J’aime la notion de simplification, dans un monde où tout est trop compliqué. Même si je comprends les contre-effets. Comme vice-présidente de l’Union patronale suisse pour la Suisse romande, je vois les mêmes enjeux de positionnement, car il n’y a pas beaucoup de Romands à l’UPS. Je comprends conceptuellement que ça demandera beaucoup d’énergie et d’influence, mais je suis convaincue que c’est possible.