Fête gâchée pour la gauche radicale?
Lausanne autorise un carnaval antifasciste, qui dénonce des «conditions abusives»

Malgré l'absence de demande formelle, Lausanne autorise le carnaval antifasciste prévu le samedi 28 mars. Mais le collectif d'organisation juge les conditions des autorités «abusives» et y voit une restriction au droit de manifester.
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L'affiche et la date du «Carnaval populaire & déter», prévu à Lausanne le 28 mars, a circulé avant l'autorisation par la Ville.
Photo: Pôle Sud
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Léo MichoudJournaliste Blick

Un cortège fait de déguisements hauts en couleur, de bonne humeur... et de contestation antifasciste. Le «Carnaval populaire & déter» revient à Lausanne le 28 mars pour une seconde édition. Malgré l'absence de demande formelle de la part du collectif derrière l'organisation, la Ville vient de lui délivrer une autorisation, a appris Blick. Mais les conditions posées ne satisfont pas les organisateurs.

La première édition, en mars 2025, avait réuni «6000 participant-exs» selon ces derniers (et 1500 selon la police). Cette année, décision a été prise de ne pas déposer le formulaire prévu à cet effet, en s'appuyant sur la Constitution et sur les conventions internationales, qui garantissent le droit de manifester.

Le but? Alerter sur les atteintes à la liberté de manifester et dénoncer les «énormes pressions de la part de la police» qu'aurait subie la personne ayant déposé la demande d'autorisation en son nom propre l'année dernière. C'est via une simple lettre envoyée à la mi-février que le collectif, qui reste anonyme, a fait savoir à la Ville de Lausanne quand et avec quel parcours ils prévoyaient leur carnaval, a dévoilé «Le Courrier» le 5 mars dernier.

Parcours réduit qui évite des lieux à risque

Ce lundi 16 mars, la Direction de la sécurité et de l'économie leur a finalement répondu par la positive, mais en énonçant des conditions. «En nous délivrant cette autorisation, les autorités reconnaissent la validité de notre démarche, se réjouit le collectif de gauche auprès de Blick. Mais elles font des choix politiques, en restreignant de plus de sa moitié notre parcours et en imposant des conditions abusives, qui mènent à une perte de pertinence politique et de visibilité générale de notre action.»

«
Nous étions supposés passer devant 14 lieux emblématiques de la lutte contre le fascisme
Le collectif d'organisation du carnaval antifa
»

En effet, la modification de l'itinéraire par la Ville le fait passer de presque 4 kilomètres à environ 1,5. «Nous étions supposés passer devant 14 lieux emblématiques de la lutte contre le fascisme, déplorent les organisateurs. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un sur l'itinéraire. On nous propose même un ridicule contournement de l’Hôtel de police.»

Sur le parcours proposé par la Ville, que Blick a consulté, le cortège fait un détour par la rue du Dr. César-Roux au lieu de passer devant les locaux de la police municipale. Les services de la Ville concernés admettent que «le tracé emprunte la rue Saint-Martin, mais sans passage direct devant l’Hôtel de police, ce qui s’inscrit dans les adaptations usuelles visant à garantir le bon déroulement et la sécurité de la manifestation».

Tags dénoncés lors de l'édition précédente

En 2025, le carnaval s'était déroulé pour l'essentiel dans le calme et le respect du cadre fixé, avait confirmé la police à «20 minutes». Toutefois, les banques UBS et Credit Suisse, ainsi que le Lausanne Palace et l'Hôtel de police municipale avaient reçu des tags et des jets de peinture. Les mots «Un flic, une balle» avaient notamment été inscrits sur la façade de ⁠l'Hôtel de police.

Ces tags et d'autres avaient outré le syndicat de police de Lausanne, qui s'était confié à «20 minutes». Mais l'équipe d'organisation avait fait part de son indifférence au média. Se disant «habitué» à de actes de protestation la ciblant, la police lausannoise avait reconnu que «personne ne devrait avoir à subir de telles attaques dans le cadre de son activité professionnelle».

Comme à leur habitude, les services de la sécurité, de la mobilité, des transports publics ainsi que les secours disent avoir défini ce parcours en coordination, afin «d’assurer la sécurité des participantes et participants, le maintien des accès d’urgence et des flux urbains» ainsi que «la compatibilité avec d’autres usages du centre-ville».

Personne de contact et facturation

Deux autres conditions exigées par la Ville déplaisent aux militants: la demande de désigner une «personne de contact» qui puisse être atteignable en tout temps et devra «se conformer aux ordres de la police» et la facturation au collectif organisateur de tout «dégât éventuel aux biens communaux» et des «frais de rétablissement des lieux» en cas de tags ou d'autocollants.

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Nous dénonçons cette condition abusive qui a un effet dissuasif et constitue une restriction au droit de manifester
Le collectif d'organisation du carnaval antifa
»

Sur la désignation d'une personne de contact, les autorités y voient «une exigence standard pour toute manifestation», qui «permet d’assurer un dialogue direct avec les autorités, de transmettre des consignes en temps réel si nécessaire» et de «réagir rapidement en cas d’imprévu». Quant à la facturation des dégâts potentiels, actuellement débattue à Berne, les organisateurs y voient une «condition abusive qui a un effet dissuasif et constitue une restriction au droit de manifester».

«Il ne s’agit pas d’une restriction du droit de manifester, mais d’un principe de responsabilité applicable à toute occupation du domaine public», répondent les services de la Ville. Ce n'est pas l'avis d'Alicia Giraudel, conseillère juridique chez Amnesty International Suisse: «Les coûts liés aux dommages matériels ou aux interventions policières ne devraient pas être pris en charge par les organisateurs des manifestations. Cela est contraire au droit international.

«Contraire au droit international», dit Amnesty

Alicia Giraudel, conseillère juridique pour Amnesty International Suisse, s'inquiète de l'application du droit de manifester en Suisse, notamment vis-à-vis de cette obligation de demander une autorisation. «Selon le droit international, un régime de notification des autorités serait suffisant pour organiser une manifestation, plaide la juriste. La Suisse est un des quatre seuls pays en Europe dans lesquels ce régime existe.»

Alicia Giraudel voit dans l'obligation de demander une autorisation un potentiel effet dissuasif quant au droit de manifester: «Cela permet d'être très strict et d'imposer des conditions et des sanctions en cas de non-respect de ces dernières». La conseillère juridique explique que les personne qui se chargent de l'organisation d'une mobilisation politique ne pourraient ainsi être «tenues responsables des dommages causés par d’autres participants» que «s’ils y ont incité ou les ont directement provoqués». Elle rappelle que «la responsabilité doit reposer sur une faute individuelle et être établie par des preuves».

La chercheuse fait une observation sur la réponse lausannoise au «Carnaval populaire & déter»: «En Suisse romande, il n'y a souvent pas de différence faite entre une manifestation politique et une manifestation commerciale». La spécialiste des droits humains assure qu'«en principe, il incombe à l’État – et non aux organisateurs – d’assurer la sécurité lors des manifestations». Et que «l’obligation de prendre en charge ces coûts pourrait empêcher de nombreux mouvements pacifiques d’organiser des manifestations».

Alicia Giraudel, conseillère juridique pour Amnesty International Suisse, s'inquiète de l'application du droit de manifester en Suisse, notamment vis-à-vis de cette obligation de demander une autorisation. «Selon le droit international, un régime de notification des autorités serait suffisant pour organiser une manifestation, plaide la juriste. La Suisse est un des quatre seuls pays en Europe dans lesquels ce régime existe.»

Alicia Giraudel voit dans l'obligation de demander une autorisation un potentiel effet dissuasif quant au droit de manifester: «Cela permet d'être très strict et d'imposer des conditions et des sanctions en cas de non-respect de ces dernières». La conseillère juridique explique que les personne qui se chargent de l'organisation d'une mobilisation politique ne pourraient ainsi être «tenues responsables des dommages causés par d’autres participants» que «s’ils y ont incité ou les ont directement provoqués». Elle rappelle que «la responsabilité doit reposer sur une faute individuelle et être établie par des preuves».

La chercheuse fait une observation sur la réponse lausannoise au «Carnaval populaire & déter»: «En Suisse romande, il n'y a souvent pas de différence faite entre une manifestation politique et une manifestation commerciale». La spécialiste des droits humains assure qu'«en principe, il incombe à l’État – et non aux organisateurs – d’assurer la sécurité lors des manifestations». Et que «l’obligation de prendre en charge ces coûts pourrait empêcher de nombreux mouvements pacifiques d’organiser des manifestations».

La juriste de l'ONG dédiée aux droits humains – en contact avec le collectif organisateur du carnaval antifasciste pour leur démarche d'alerte sur le droit de manifester – indique à Blick que Selon le Comité des droits de l’homme des Nations Unies et la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), «les actes de violence commis par certains participants ne peuvent pas être automatiquement imputés aux organisateurs».

La Municipalité dit «oui, mais...»

Les services concernés assurent que «l’autorisation délivrée ne constitue pas une prise de position sur le contenu ou les revendications de la manifestation». Il s'agit simplement de dire que les conditions légales et sécuritaires sont réunies pour assurer le bon déroulement du carnaval.

«
La procédure d’autorisation vise précisément à permettre l’exercice du droit de manifester dans un cadre sécurisé
La Municipalité de Lausanne
»

Quant à la démarche politique de ne pas passer par les canaux habituels, la Ville en «prend acte». Elle rappelle toutefois «que la procédure d’autorisation vise précisément à permettre l’exercice du droit de manifester dans un cadre sécurisé, coordonné et respectueux de l’ensemble des usagers de l’espace public».

La Municipalité rappelle que «la liberté de réunion et de manifestation est un droit fondamental», mais souligne que «son exercice implique toutefois une coordination avec les autorités». Ceci «afin de concilier ce droit avec les exigences de sécurité publique et les autres usages de la ville».

Des négociations malgré le délai

Le «Carnaval populaire & déter» aura donc lieu dans une dizaine de jours seulement. «Avec leur réponse tardive, les autorités nous octroient un délai très court pour leur répondre et nous réorganiser, dénonce le collectif organisateur. Cela donne l’impression que la Ville met en place une forme de stratégie de dissuasion pour nous mettre la pression.» La Ville assure avoir traité cette demande avec sérieux et le plus rapidement possible: «Les délais de traitement dépendent notamment de la complexité des dossiers et des coordinations nécessaires entre services».

Les organisateurs disent rester «motivés et déterminés à organiser ce carnaval festif», qu'ils jugent être «un événement nécessaire face à la montée du projet fasciste au niveau local et international». D'ici au départ de la manifestation, ils vont «essayer de négocier sur le parcours, mais aussi sur la notion de responsabilité totale», en s'appuyant sur des avis de droit.

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