Pour le moment, le monde des addictions n’est pas très chaud à l’idée d’une vente contrôlée de cocaïne, qui devra être étudiée à Lausanne. Il y a un mois, le 10 février, le Conseil communal du chef-lieu vaudois a accepté le postulat de Johann Dupuis, d'Ensemble à Gauche (EàG), en ce sens.
Lausanne devra donc «étudier l’opportunité de s’associer à d’autres grandes villes de Suisse, en collaboration active avec les spécialistes des addictions et les cantons, afin d’obtenir l’accord de la Confédération pour la mise sur pied d’un pilote de distribution contrôlée de produits à base de cocaïne». Au nom de la Municipalité, l’élue socialiste Emilie Moeschler s’est dite «convaincue de la nécessité d’explorer de telles pistes aussi pour la cocaïne».
Casser le marché noir
L’objectif affiché? Réduire la part de substance venant du marché noir et venir en aide aux consommateurs en situation d’addiction problématique. Une telle dérogation à la Loi sur les stupéfiants (LStup) pourrait prendre des années à être autorisée par la Confédération. De quoi avoir largement le temps de s’appuyer sur l’expérience du projet pilote Cann-L – ce magasin qui vend du cannabis et des produits dérivés dans un magasin en ville, sur inscription, à des consommateurs occasionnels – qui a mis 10 ans à sortir de terre.
Mais quid de l’avis d’experts du domaine? Contacté, le CHUV a indiqué ne pas pouvoir se prononcer sur cette mesure «faute de base scientifique et médicale suffisante» à l’heure actuelle. Alors Blick s’est adressé à deux spécialistes romands: le directeur adjoint d’Addiction suisse Frank Zobel, sociologue spécialisé en santé publique; et le professeur Daniele Zullino, médecin-chef du service d’addictologie aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).
Deux modèles à distinguer
Tous deux parlent d’une réflexion en cours dans toute la Suisse. «Un groupe de villes se réunit depuis trois ans pour réfléchir aux pistes sur cette crise du crack et de la cocaïne que la Suisse et d’autres pays européens affrontent», indique Frank Zobel. Partenaire scientifique de Cann-L, le sociologue assure que le modèle pour la cocaïne ne sera jamais celui du cannabis, mais se rapprochera plutôt de «ce qui avait été fait il y a 30 ans, avec la prescription médicale d’héroïne».
Le professeur Zullino ajoute que le modèle de la prescription d’héroïne a fait ses preuves depuis les années 1990 et que «les données scientifiques peuvent être extrapolées à la cocaïne». Entre «deux débats complètement séparés», il tient à éviter la confusion. «Il y a deux modèles à distinguer clairement: celui de la prescription thérapeutique de cocaïne, dans un cadre médical. Et celui de la vente ou de la distribution contrôlée de cocaïne dans un lieu donné, à l’image des projets pilotes menés actuellement pour le cannabis.»
Ces deux propositions ont un même objectif – la réduction des risques pour les consommateurs – mais pas la même façon d’y parvenir. «Dans le modèle médical, il y a une vraie vision de progression vers le traitement de l’addiction, continue Daniele Zullino. Avec la vente contrôlée, on ne demande pas au consommateur d’avoir un véritable projet thérapeutique.»
Le modèle médical? «Moins risqué» et plus avancé
Selon le médecin des HUG, «plusieurs études permettent de parvenir à la conclusion» que «le moins risqué reste le modèle médical». Il s’interroge toutefois «sur le timing politique d’une telle proposition, alors que la possibilité d’une prescription de cocaïne n’est pas encore réglée» et plaide pour le «chaque chose en son temps».
Pour autant, Daniele Zullino considère que la vente contrôlée «peut aussi faire sens» et ne l’enterre pas tout de suite. «Les bases scientifiques sont pour le moment insuffisantes, car cela n’a jamais été fait. Cependant, on sait que réguler l’accès à un produit a des effets positifs sur la consommation.» Par ailleurs, pour ce qui est la vente contrôlée, le professeur précise que «dès le moment où une consommation problématique est détectée, ces personnes sont sorties du système de vente et dirigées vers un cadre médical.»
Car «faire passer le consommateur d’un marché volatil, où l’accès à la drogue est incertain, à un marché stable où le produit est garanti diminue la consommation», clarifie Daniele Zullino, qui assure que «des études ont montré que cela atténue l’impulsivité de consommer des patients.»
Question d’autorisation… et de priorité
Ainsi, le médecin-chef considère que commencer par la prescription médicale est «une question de prudence»: «La séquence actuelle me semble plus favorable à un accompagnement médical strict qu’à une vente contrôlée sans accompagnement. Mais à l’avenir, pourquoi pas.»
La prescription médicale apparaît comme à bout touchant. «Ce ne serait pas très compliqué de faire une base légale pour la prescription de cocaïne, confie le directeur adjoint d’Addiction suisse. Dans les faits, la cocaïne fait déjà partie de la pharmacopée suisse (ndlr: la liste des produits autorisés pour les soins). Elle est apparemment utilisée comme anesthésiant en ophtalmologie.»
Quant au modèle de vente contrôlée, ou régulée, le professeur Zullino assure que «les bases légales restent inexistantes» car elles demanderaient «une autorisation, bien plus complexe, comme produit de consommation». Frank Zobel confirme que le petit monde de la prévention des addictions se focalise actuellement sur l’autorisation du modèle de prescription médicale de cocaïne. En particulier avec la crise du crack actuelle qui touche Lausanne de plein fouet.
Quid de la Commission fédérale pour les questions liées aux addictions (CFANT), qui encourage les autorités à «prendre des mesures ciblant l’offre de substances psychoactives non autorisées, afin de limiter son omniprésence», notamment sa substitution par une «distribution contrôlée» lorsque cette offre est «hors de contrôle». Frank Zobel, membre du CFANT, précise que l’organisme parle bien ici «d’une prescription médicale, qui cible les personnes qui ont des problèmes de consommation.»
A qui prescrire de la coke?
Au total, une étude d’Addiction Suisse en 2018 évalue qu’autour d’une demi-tonne de cocaïne est consommée dans le canton de Vaud chaque année. Pour ce qui est du nombre de consommateurs, le chiffre est de l’ordre de 10’000 Vaudoises et Vaudois qui auraient déjà consommé de la cocaïne. Frank Zobel, qui figure parmi les auteurs de ce rapport, considère «qu’il y a grossièrement trois populations de consommateurs».
Les «occasionnels» représenteraient «environ trois quarts» des consommateurs, mais seulement «à peu près 20% du marché». «Le reste de la substance est consommé par deux groupes qui sont potentiellement de taille similaire: les marginalisés qu’on voit dans la rue, par exemple à la Riponne, qui ont d’autres difficultés et qui consomment souvent d’autres substances; et les personnes qui se dopent avec de la cocaïne, qui fonctionnent dans leur univers professionnel grâce à la consommation, qui sont encore socialement intégrés mais à haut risque de tomber.»
Mais la prescription de la substance ne viserait pas tout le monde. «On vise principalement les grands marginalisés, que l’on contacte notamment grâce à des équipes de médecine de rue», détaille Daniele Zullino. C’est donc à ces «consommateurs qui ont des comportements à haut risque», que s’adresserait une prescription de cocaïne dans un cadre thérapeutique.
«Certaines personnes consomment énormément, leur santé se dégrade très rapidement, leur situation sociale aussi, explique Frank Zobel. Il faut les stabiliser et ça passe par un cadre d’aide et de prise en charge.» Pour ce faire, il évoque la nécessité de mesures «à bas seuil d’accès». A Lausanne, pourtant, les Espaces de consommation sécurisés (ECS) de la Riponne et du Vallon devraient prochainement être réservés seulement aux résidents sur sol vaudois.
Difficile de maintenir le contact
Le médecin chef addictologie aux HUG explique comment fonctionne la prescription à un consommateur addict: «Il s’agit de prescrire en premier lieu des doses adaptées, combinées à une substance de type amphétamine qui agit sur les symptômes de sevrage. Ensuite, dans un cadre régulé, la réduction des doses a tendance à venir des patients eux-mêmes.»
Toute la difficulté est alors de «susciter et maintenir l’engagement du consommateur addict dans ce processus thérapeutique», qui «peut prendre des années». Contrairement à une vente contrôlée, le médecin met en valeur que «le système de prescription permet d’être quotidiennement au contact avec le patient.»
Et pour les autres consommateurs réguliers, qui parviennent pour le moment à maintenir une vie professionnelle et sociale en parallèle de leur consommation régulière? «Ces gens, on pourrait les aider si on réussissait à entrer en contact avec eux, estime Frank Zobel. Mais la réflexion n’en est qu’à ses balbutiements. Pour le moment, cela ne sera pas avec un magasin comme Cann-L, en tout cas pas dans l’immédiat.»