Après le cannabis
La Municipalité de Lausanne devra étudier la vente controlée de cocaïne

Le Conseil communal l'a décidé: la Muni de Lausanne devra étudier l'idée d'une vente contrôlée de cocaïne. Le postulat de gauche vise à la fois à réduire les risques sanitaires et à lutter contre le trafic.
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L'idée d'une vente encadrée de cocaïne a été acceptée, pour étude, par le Conseil communal.
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Léo MichoudJournaliste Blick

Le débat au Conseil communal de Lausanne fut à l’image d’un rail de coke: bref mais intense. Le 10 février dernier, le Législatif lausannois a accepté un postulat favorable à l’idée d’une vente contrôlée de cocaïne par la Ville, à l’image de ce qui existe déjà pour le cannabis. Validé en commission, ce texte – déposé en 2023 par Johann Dupuis, élu d’Ensemble à Gauche (EàG) – a obtenu 39 oui, 20 non et 2 abstentions.

Pour le postulant, également candidat à la Municipalité de Lausanne, c’est une question de réduction des risques, surtout en période de crise du crack, issu de la cocaïne. «C'est essentiel, parce que l’on constate une plus grande disponibilité de ces drogues sur le marché qui ont des impacts sévères sur la santé des consommateurs, notamment à cause de leur grand pouvoir addictif.»

L’élu de gauche radicale met de grands espoirs dans une telle mesure: «Pour les consommateurs, c'est la garantie d'avoir un produit de qualité, qui n'est pas coupé avec des substances inconnues. Pour les habitants, c'est une réduction du volume d'affaires pour le marché noir, donc une ville moins attractive pour le deal de rue.»

Un projet pilote avec d’autres villes?

Ainsi, la Municipalité devra «étudier l’opportunité de s’associer à d’autres grandes villes de Suisse, en collaboration active avec les spécialistes des addictions et les cantons, afin d’obtenir l’accord de la Confédération pour la mise sur pied d’un pilote de distribution contrôlée de produits à base de cocaïne». En effet, la Ville de Berne a adopté un postulat comparable à celui de Lausanne en juin 2023.

D’autres communes y réfléchissent, comme Zurich et Bâle. A Coire (GR), c’est le conseil municipal qui espère instaurer une remise de cocaïne sous surveillance. Le Canton de Genève s’y est jusque là opposé, arguant que la coke et ses dérivés sont trop délétères sur le plan physique et psychique pour en porter la «responsabilité médicale».

A l’heure actuelle, le droit fédéral n’autorise pas la vente contrôlée de cocaïne. Johann Dupuis espère que Lausanne et d’autres villes «se mettent ensemble pour demander le droit de mener un essai pilote à l’Office fédéral de la santé publique». De quoi obtenir, à terme, la même dérogation que pour le cannabis: celle qui a permis l’ouverture en décembre 2023 du projet pilote Cann-L, ce magasin lausannois qui met en vente des fleurs, de la résine et de l’huile de cannabis – seulement sur inscription.

La coke, comme le cannabis

Johann Dupuis s’appuie sur les deux premières années de Cann-L. En décembre dernier, la Ville s’est félicité que 1700 consommateurs réguliers de cannabis se soient inscrits au projet pilote Cann-L et que 225 kilos de cannabis contrôlés ont été vendus. Cela représente «environ 18% de la consommation estimée à Lausanne», ce qui fait dire à la Municipalité qu’elle «lutte contre le marché illégal» en lui retirant une partie de son gagne-pain.

Pour les experts du domaine au niveau fédéral, c’est une solution à explorer dans la crise actuelle du crack. La Commission fédérale pour les questions liées aux addictions (CFANT) encourage à «prendre des mesures ciblant l’offre de substances psychoactives non autorisées, afin de limiter son omniprésence», notamment sa substitution par une «distribution contrôlée» lorsque cette offre est «hors de contrôle».

«Le plus vite sera le mieux», disait en juin 2024 le vice-président de l’organisme à la «NZZ Am Sonntag». Johann Dupuis argumente en ce sens: «Je me range du côté des spécialistes, des experts en matière d'addiction, qui défendent également la concrétisation de cette piste. Pour autant, tous les acteurs du domaine sont conscients que c'est plus délicat pour la cocaïne que pour le cannabis.»

En l’occurrence, même si la Municipalité valide l’idée, ce n’est pas pour demain. «Cann-L est un dispositif qui a pris près de 10 ans à être mis en place suite à un postulat qui venait déjà d'Ensemble à Gauche. Ce temps à permis de bien penser les dispositifs et d'en faire, selon nous et selon les chiffres officiels, un succès indéniable.»

«C’est jouer à l’apprenti sorcier», pour l’UDC

Au Conseil communal le 10 février, le rapport de la commission chargée d’examiner le postulat a précédé un intense débat. Le «oui» a été suivi par la majorité de gauche, jusqu’aux Vert’libéraux. Presque unanimes, mais sans succès, seuls l’UDC et le PLR ont marqué leur désaccord.

Président de la commission, Valentin Christe (UDC) y voit un «très mauvais signal envoyé à la population». Contacté par Blick, il assène: «C’est jouer à l’apprenti sorcier avec la vie et la santé des gens. Pour moi, ce n’est pas le rôle d’une ville que de se lancer dans ce genre d’expérimentations. C’est un projet franchement lunaire.»

Il estime que la Ville a «assez de problèmes avec la gestion du local d’injection, dont les règles d’accessibilité doivent encore changer». Pour lui, les consommateurs occasionnels ne vont pas voir leur addiction s’améliorer avec une distribution contrôlée. «L’Etat se transformerait en dealer autorisé. Il ne faut pas nous faire croire que cela améliorerait la santé publique! Et où s’arrêtera la liste des substances à distribuer par l’Etat?»

Lui aussi candidat à la Municipalité, il attend de l’Exécutif n’accepte pas ce postulat – qui n’est «heureusement» pas contraignant – et qu’il «demande des avis médicaux divers, au-delà d'Unisanté et du microcosme vaudois». En cette période électorale, il espère «qu’un changement de majorité en notre faveur, le 8 mars prochain, permettra d’infléchir cette tendance».

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Si on veut diminuer les risques pour les consommateurs et réduire le phénomène du trafic de rue, c’est vers ce genre de dispositif qu’on doit se diriger.
Johann Dupuis, élu Ensemble à Gauche au Conseil communal de Lausanne
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Johann Dupuis (EàG) est conscient que son postulat pourrait faire peur aux citoyens: «Que c'est idée ne soit pas très porteuse d'un point de vue électoral ne me fait pas peur, je l'assume. Si on veut diminuer les risques pour les consommateurs et réduire le phénomène du trafic de rue, c'est vers ce genre de dispositif que l’on doit se diriger.»

Un projet trop libéral pour le PLR?

Du côté des PLR du chef-lieu vaudois, on est «fermement opposé» à cette idée. «Toutefois, nous sommes en faveur de la mise en œuvre des quatre piliers, et pas seulement de la répression», souligne leur présidente, Mathilde Maillard. Mais comme l’UDC, elle souhaite qu’un tel projet ne soit pas mis en œuvre «avant que nous ayons pu résorber le trafic et la consommation de rue».

Elle aussi candidate à la Muni, la conseillère communale estime que la Ville de Lausanne n’a pas à être engagée en première ligne d'un projet pilote. «Si Zurich ou Berne envisagent une telle distribution, pourquoi pas. Mais ces villes ont réussi là où Lausanne échoue: gérer la consommation et le deal au centre-ville.»

Johann Dupuis voit un double discours dans le positionnement du PLR: «D'un côté une ligne qui se veut ouverte sur les dispositifs de réduction des risques, et de l'autre une ligne très dure, pour laquelle la seule solution face à l'addiction, c'est l'abstinence et la répression. C'est complètement passéiste et incohérent par rapport au discours scientifique et au développement de la problématique de la drogue ces dernières années à Lausanne.»

Le PLR de Bâle s’est positionné en août 2018 en faveur d’une légalisation de toutes les drogues. «Une frange de mon parti reste très favorable à la libéralisation de consommation de drogues. Ce n'est pas notre cas, ici à Lausanne. Sur cette question, à titre personnel je suis plutôt 'vieille école', ou plutôt conservatrice, que libérale à fond», concède Mathilde Maillard.

Sur le fond, l’élue locale s’interroge sur la production du produit qui serait distribué aux consommateurs. «On peut faire pousser du Cannabis en Suisse, mais faudrait-il que la Ville produise sa propre cocaïne? Si non, dans quels marchés se fournirait-elle?» Attendue dans les six mois, la réponse de la Municipalité au Conseil communal pourrait donner des éléments de réponse.

La Municipalité se dit ouverte

Contactée ce lundi 23 février, la Municipale Emilie Moeschler, en charge des Sports et de la Cohésion sociale, va dans le sens du postulat: «Les résultats de Cann-L sont très positifs et encourageants. La Municipalité est convaincue de la nécessité d’une telle approche dans la politique des drogues. Il s’agit d’aide aux personnes dépendantes. Pour celles-ci, on a vu que des programmes de prescription de stupéfiants pouvaient avoir de résultats très positifs.»

La Municipalité se dit «convaincue de la nécessité d’explorer de telles pistes aussi pour la cocaïne et d’améliorer la prise en charge des personnes consommatrices». La Municipale fait aussi savoir que «la Ville de Lausanne participe aux réflexions menées en Suisse et suit les évolutions de près». Et de conclure, avant une réponse précise au Conseil communal: «Dans tous les cas, les questions de santé publique et liées à la LStup (ndlr: la Loi sur les stupéfiants) seront toujours avant tout du ressort du Canton et de la Confédération.» 

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