Utakai Hajime. C’est le nom que porte la cérémonie de poésie annuelle devant la famille impériale nippone. Mis en place en 1267, ce concours est devenu régulier en 1869. Le 14 janvier 2026, devant l’empereur Naruhito, le plus suisse des aristocrates japonais a participé à la lecture chantée de poèmes. Tadahiro Konoe, qui a grandi en Romandie, est issu du clan Fujiwara, lequel est chargé des événements, rituels et cérémonies à la cour. Avant d’arriver au poste prestigieux de lecteur officiel, le quinquagénaire a voyagé d’un bout du monde à l’autre.
«Mon plus ancien souvenir se situe à Genève», nous raconte Tadahiro Konoe. Si la Suisse fait une incursion dans son enfance, c’est bien au Japon qu’il a un statut particulier. Son arbre généalogique le place dans une famille ancestrale et inscrite dans l’histoire de la monarchie du pays. Du côté de son père, Tadateru Konoe, la lignée remonte jusqu’à Kamatari Fujiwara, le fondateur du clan de la noblesse du même nom, au VIIe siècle.
Son arrière-grand-père paternel, le prince Fumimaro Konoe, a été premier ministre à la fin des années 1930. Quant à sa mère, Yasuko Konoe, elle est la nièce de l’empereur Showa (règne de 1926 à 1989) et la cousine de l’empereur Akihito (règne de 1989 à 2019) et grande cousine de l’empereur actuel, ce qui a naguère fait d’elle une princesse. Son mariage avec un homme en dehors de la famille impériale lui a fait perdre ce titre. En résumé, notre interlocuteur Tadahiro Konoe est le cousin au second degré de l’empereur actuel, Naruhito.
Les feuilles mortes du Petit-Saconnex
Né en 1970 à Tokyo, Tadahiro Konoe n’a que 2 ans lorsque la famille déménage sur les rives du Léman, à la suite de la nomination de son père au siège de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Tadahiro Konoe vit ainsi son enfance à proximité du parc de Budé, derrière l’Hôtel InterContinental. «Je me souviens de la Ferme de Budé où nous achetions nos fruits et légumes. Je garde surtout en mémoire les parfums, les lumières et l’atmosphère du parc, avec les feuilles mortes en automne et ma tarte au fromage préférée qui venait d’une boulangerie de la place du Petit-Saconnex.»
Fin 1975, la famille reprend la route et, après un voyage de Noël, s’installe à Tokyo en janvier de l’année suivante, où le petit Tadahiro vit ses premières années scolaires. Il a 11 ans lors de son retour à Genève, dans le même quartier du Petit-Saconnex. Pour l’anecdote: les Konoe emménagent à ce moment dans un appartement dont le propriétaire est un descendant de Schindler, l’un des fondateurs de la marque d’ascenseurs. «Je suis entré en cinquième année à l’Ecole internationale de Genève Pregny (ndlr: devenue aujourd’hui une partie du Campus des Nations).
Sur une classe d’une vingtaine d’élèves, il y avait environ 15 nationalités différentes.» Cet environnement international lui permet de développer l’anglais, même si les cours dans la langue de Shakespeare sont d’abord difficiles pour lui. «La doyenne était enseignante en arts visuels. Elle a remarqué que j’avais de la peine avec l’anglais, mais que j’étais doué en dessin. Donc elle m’a encouragé dans cette voie en me demandant par exemple de dessiner les illustrations pour certains supports de communication de l’école.» Bien lui en a pris puisque Tadahiro Konoe est aujourd’hui directeur artistique de Curioswitch, une agence de publicité japonaise.
Entre taxes et discrimination
Peu après survient un nouveau déménagement, toujours dans la région genevoise, mais plus à l’ouest en dehors du centre-ville: dans les vignes de la commune de Satigny. «Nous vivions dans le domaine de Château Barillet, dans un appartement au sein d’un bâtiment du XVIIIe siècle.» Ce changement s’explique par une nette évolution du niveau de vie entre les années 1970 et la décennie suivante. «Pendant notre premier séjour, 1 franc valait environ 300 yens.
Ensuite, le taux de change a fortement baissé et 1 franc était égal à 100 yens. Notre vie était considérablement améliorée et nous pouvions nous permettre d’habiter dans un appartement plus grand», explique Tadahiro Konoe en soulignant qu’il n’a jamais pu vivre dans une maison, car les anciens membres de familles impériales ou aristocratiques japonaises étaient fortement taxés après la Seconde Guerre mondiale. En 1947, le commandement suprême des forces alliées impose des taxes jusqu’à 90% sur la fortune de l’empereur Showa, grand-oncle de Tadahiro Konoe. Notre interlocuteur relève également le sentiment de discrimination envers les personnes asiatiques, qui imprégnait encore l’atmosphère depuis la guerre.
Dans ses souvenirs marquants de l’époque genevoise, Tadahiro Konoe cite le Salon de l’automobile, auquel il se rendait chaque année. «En 1984, j’ai eu la chance de rencontrer Giorgetto Giugiaro (ndlr: designer automobile italien). L’autographe qu’il m’a signé figure encore parmi mes plus beaux trésors!» A 14 ans, l’ado est fan de voitures de course et admire leur design. L’industrie automobile japonaise fait une entrée remarquée, en 1984, en formule 1 avec Honda et aux 24 Heures du Mans avec Mazda. «Ces succès dans les sports automobiles nous rendaient fiers et nous donnaient du courage face aux discriminations.»
Le départ définitif de Genève
Tadahiro Konoe a 15 ans, en 1985, lorsque ses parents préparent le retour au Japon. Attaché à sa vie genevoise, l’adolescent cherche à convaincre son père et sa mère de le laisser vivre en Suisse. «J’ai proposé de rester à la boarding house (ndlr: une pension d’élèves associée à l’institut scolaire) de l’école internationale Ecolint où j’étudiais, mais mes parents n’étaient pas d’accord. Je suis devenu un peu rebelle durant les derniers mois: je n’allais pas en cours, je préférais me balader en ville pour tout voir et l’imprimer dans ma mémoire.»
Le départ est pourtant définitif. Après 1985, Tadahiro Konoe ne reviendra en Suisse que lors de courts séjours, en voyage d’affaires ou en vacances. Il garde Genève précieusement dans ses souvenirs, cette ville que son père avait découverte en 1963. Cette année-là, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) célèbre son centenaire et reçoit le Prix Nobel de la paix. Tadateru Konoe, le père de notre interlocuteur, participe au défilé du 1er septembre dans un costume traditionnel emprunté à l’ambassadeur du Japon. Depuis ce jour, il a dédié toute sa carrière à la Croix-Rouge, ce qui a valu une enfance genevoise à son fils, le plus suisse des aristocrates japonais.
Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.