Le promoteur immobilier genevois Abdallah Chatila, patron du groupe M3, est pris dans un litige financier avec une ancienne partenaire d'affaires, a appris Blick. Il s'agit de Zalfa El-Harake, une Italo-Libanaise qui avait travaillé 15 ans chez Procter & Gamble à la direction des achats, avant de fonder une usine pour fabriquer des masques Covid à Genève.
Depuis le 23 juillet dernier, elle a déposé une plainte à Genève pour acte illicite contre l'homme d'affaires genevois, d'origine libanaise lui aussi. Elle le somme de lui verser 100'000 francs de salaires impayés. Une audience doit se tenir le 13 novembre prochain au Tribunal de première instance à Genève, d'après la citation à comparaître qu'a consultée Blick.
Des masques fabriqués à Genève
L'histoire est simple: en juillet 2020, Zalfa El-Harake fonde Swiss Taskforce, devenue ST Force, dont elle est ensuite salariée de juillet à décembre 2020. Il s'agissait d'une usine de fabrication de masques anti-Covid. L'ex-cadre de multinationale voulait ainsi remédier à la pénurie de masques durant la pandémie du Covid. Elle y occupait un rôle opérationnel, aux côtés de son associé, un entrepreneur libanais, avec lequel ils se partageaient les actions de l'entreprise.
D'après Zalfa El-Harake, les relations de travail se sont détériorées par la suite entre elle et cet associé. Au moins 40'000 francs de salaires et heures supplémentaires ne lui auraient plus été versés. Alors que Zalfa El-Harake réclamait encore cette somme au management de la société, Abdallah Chatila est arrivé comme administrateur, dès le 30 novembre 2021, suite à son rachat de l'entreprise. Mis au courant de l'affaire, il a estimé qu'elle relevait de la responsabilité des vendeurs et non de la sienne.
Créance salariale connue mais non reconnue
Contacté, Abdallah Chatila confirme encore aujourd'hui cette position: «Je ne m'estime pas concerné par cette affaire. J'ai racheté une boite avec laquelle Zalfa El-Harake avait un problème. Je ne l'ai rencontrée qu'une fois, pour le rachat de ses actions. Elle s'était frittée avec son ancien partenaire et actionnaire, et elle a attaqué la société dont elle était coactionnaire et dont elle réclamait des dommages et intérêts qui, selon mes informations de l'époque, n'étaient pas exigibles légalement».
Le promoteur genevois conclut: «C'est juste un héritage d'une boîte que j'ai rachetée après coup, mais je n'ai personnellement rien à voir avec cette affaire, et de plus, cette boîte est tombée en liquidation».
Zalfa El-Harake conteste. «Lorsqu'on achète une entreprise, on achète aussi les passifs qui vont avec, de toute évidence. Abdallah Chatila était au courant de mes réclamations salariales et c'est son management à lui qui a décidé de ne pas me payer. Je ne pouvais plus aller vers l'ancien management pour demander d'être payée, c'est lui qui devait me payer. Et il a décidé de payer les autres employés, mais pas moi»
Abdallah Chatila a reconnu lors d'une audience devant le Bureau des faillites en octobre 2025, qu'il avait connaissance de la créance salariale. Il aurait «délibérément refusé de payer la plaignante, malgré la solvabilité avérée de la société au moment des faits, et le paiement de tous les autres salariés», d'après la plainte.
Des responsabilités contestées
Aujourd'hui, Zalfa El-Harake réclame à Abdallah Chatila quelque 46'000 francs de créances salariales, qui ont été confirmées par le tribunal des prud'hommes en 2022, puis en appel, par arrêt de la Cour de justice en 2024. En incluant les frais judiciaires et dommages moraux, la somme réclamée atteint 100'000 francs.
Abdallah Chatila, par le biais de son avocat Julien Waeber, conteste tout acte illicite. Son avocat conteste que la plaignante ait travaillé les jours et heures réclamés, car la société aurait été alors en cessation d'activité, et sans liquidités. Il conteste en outre que la société ait été solvable, avançant qu'elle aurait subi une «déconfiture commerciale» et que d'autres salariés n'ont pas non plus reçu leur dû.
Lorsque des salariés ont été payés en 2022, précise-t-il, la créance de Zalfa El-Harake était alors judiciairement contestée. «Il ne suffit pas d'administrer une société devenue impécunieuse pour se retrouver personnellement responsable de tout ou partie des créances sociales», écrit l'avocat d'Abdallah Chatila.
La collaboration avait mal fini
La collaboration entre la co-fondatrice d'un côté, et le co-fondateur et Abdallah Chatila de l'autre, s'était très mal terminée. Le 12 janvier 2021, Zalfa El-Harake a été expulsée de l'usine par le service Protectas, alors qu'elle était encore actionnaire de la société. Une intervention policière a même été nécessaire. Une facture Protectas de 10'000 francs lui est ensuite parvenue, tentant de lui faire payer le service utilisé contre elle, peut-on lire dans la plainte.
A l'origine des problèmes, la mésentente entre Zalfa El-Harake et l'associé libanais avec lequel elle avait monté l'usine. Ce dernier l'aurait ensuite «évincée du capital», selon ses dires. Elle avait introduit elle-même Abdallah Chatila à cet associé, afin qu’il rachète ses parts à la co-fondatrice, et lui permette de sortir du projet. Mais rien ne s'est passé comme prévu: Abdallah Chatilah s’est allié à son associé, et lui a racheté l’intégralité de l’usine, et Zalfa El-Harake n'a jamais récupéré ses parts, selon ses dires.
Elle a ensuite obtenu la mise en liquidation et la radiation de la société. «C'était la seule solution qui me restait. Et c’est moi qui ai même dû payer les 1000 francs de la radiation du registre du commerce». La procédure, déplore Zalfa El-Harake, est interminable: «elle dure depuis de longues années, depuis les prud'hommes en 2021 jusqu'à aujourd'hui. Mais je ne lâche pas, je vais continuer.» Affaire à suivre le 13 novembre.