Concerts électriques à Montreux
Aldous Harding et Nick Cave, La belle et la bête

Dimanche, Aldous Harding a ouvert la soirée dans l’étrangeté pop et la gestuelle de pantin. Puis Nick Cave et ses Bad Seeds ont fait du Stravinski une grande messe électrique, excessive, parfois foutraque, mais intensément habitée.
Nick Cave, à 68 ans, marche sur la foule de ses fidèles.
Photo: keystone-sda.ch
claude-ansermoz- 2.jpg
Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

Deux figures singulières du rock indépendant se sont succédé dimanche soir sur la scène du Stravinski: Aldous Harding, impassible prêtresse des bizarreries pop, puis Nick Cave, grand prédicateur électrique. La belle et la bête, en somme. Une belle qui ne cherche jamais à l’être, et une bête qui assume chacun de ses rugissements.

Aldous Harding arrive comme un personnage échappé d’un rêve légèrement dérangé. Ses musiciens, disposés en demi-cercle, dessinent autour d’elle un écrin minimaliste. Elle semble n’être jamais tout à fait là. Dans son survêtement de sport américain, le regard parfois parti en vrille, elle chante comme si elle découvrait elle-même ce qui sort de sa bouche, qu’elle ouvre à peine pour laisser passer les mots.

Magnétique

La Néo-Zélandaise cultive cette distance. Sur «I Ate the Most», elle caresse presque cérémonieusement de son visage un shaker cubique en bois. Sur «One Stop», une rythmique obstinée de clavier installe une tension sèche et hypnotique. Puis viennent les ruptures: les voix qui plongent dans les graves avant de grimper dans des aigus volontairement enfantins, les grimaces, les bras désarticulés.

Il y a chez elle quelque chose de magnétique, même lorsque cela frôle la parodie. «Leathery Whip» la voit surjouer les aigus avec une application presque comique; «Passion Babe», presque boogie, lui arrache son premier sourire. Plus tard, elle enlève son blouson et révèle un débardeur crème à ficelles, sans que l’énigme se dissipe. Sa gestuelle de pantin donne l’impression qu’elle est à la fois la marionnettiste et la marionnette. Sa harpiste, Mali Llewelyn, ajoute parfois du cristallin féérique à l’affaire. 

Photo: keystone-sda.ch

L'heure de Nick

Avachie sur sa guitare, le menton posé sur sa tranche, Harding semble toujours faire semblant de ne pas comprendre ce qu’elle fait là. C’est précisément ce qui la rend fascinante.

A 22h 15, Nick Cave entre comme si la salle lui appartenait depuis toujours. Un fidèle qui prêche aux fidèles. Costume trois pièces, cravate, choristes scintillantes dans son dos, et la mécanique éprouvée des Bad Seeds. Le contraste est immédiat. Là où Harding se dérobe, Cave occupe tout. Il grogne, serre des mains, s’avance vers le public, joue avec les premiers rangs. L’écran géant derrière lui ajoute une dimension fantomatique, parfois un peu trop présente. Sur les côtés, le léger décalage entre le son et l’image gêne par moments.

Chaos maîtrisé

Cave et ses Bad Seeds donnent pourtant ce que l’on attend d’eux: du grandiose, du chaos maîtrisé, une générosité presque excessive. Après tout, on est à «Fucking Montreux». «Wild God» prend des allures de gospel de stade. «O Children» devient un appel au chant collectif, Cave plaisantant avant de l’interpréter: «I fucked that song up.» Il y a du cabotinage, bien sûr, et parfois une manière maniérée de porter chaque geste à hauteur de mythe. Mais Cave sait aussi faire tomber le masque.

Sur «Tupelo», il semble possédé par une bête intérieure. Il se rapproche encore du public, se laisse littéralement porter par lui, abandonne une part supplémentaire de contrôle. A 68 ans, il marche sur une mer de bras. «Carnage» devient presque harmonieux; «Joy» rappelle qu’un petit mot peut avoir «a very big heart». Warren Ellis, lui, reste fidèle à son rôle d’animal de scène: jambe droite projetée dans le vide devant ses synthés, violon en furie, présence toujours au bord du débordement.

De haute lutte

Le concert n’est pas toujours net. Il est parfois foutraque, volontiers emphatique, traversé de longueurs et de gestes trop appuyés. Mais il ne triche jamais. «The Mercy Seat» est haletant, «The Weeping Song» plaintif et martelé. «Red Right Hand» conserve sa violence primaire, ce morceau noir que «Peaky Blinders» a ensuite fait sien, comme si la lame de rasoir avait été remplacée par un gong de cymbale ou un puissant son de cloche. Puis «Jubilee Street» part de son épure rugueuse avant de s’emballer sous la poussée de tout le groupe. 

Dans le registre de la revue de tubes, la revisite de «Henry Lee» avec sa choriste Janet Ramus reste un duel vocal de haute lutte. On finit, comme souvent, en communion, en chantant «Into My Heart» avec un Nick Cave désormais seul au piano, après plus de deux heures de concert. La messe est dite.

Articles les plus lus