Roze, Trystan et Mélanie. Ils ont tous trois un point commun: il y a exactement 100 jours, leur vie a basculé en une fraction de secondes. Tous ces jeunes étaient au «Constellation» à Crans-Montana, lorsqu'un incendie s'est déclenché le soir de Nouvel An. Pour les personnes qui étaient présentes ou leurs proches, les horreurs de cette nuit-là résonnent encore. Cent jours après la tragédie, les victimes interrogées se sentent unies à jamais par ce drame.
Ce jeudi, par un beau temps printanier, nous avons rencontré Roze, 18 ans, à Vevey, sur les rives du Léman. Elle fait partie des survivants. La jeune femme est restée 18 jours plongée dans le coma, après avoir subi de graves brûlures sur tout le corps – au visage, aux mains et aux jambes.
Les premiers jours, elle a été traitée dans une clinique spécialisée belge, avant d'être transférée en Suisse, dans une clinique de Morges. Blick lui avait rendu visite au début du mois de février. A l'époque, elle nous confiait à quel point les images de cette nuit-là hantaient son esprit. «J'entends encore les cris, et ai des flash des personnes inconscientes et mortes sur le sol.»
Ces événements continuent de rythmer la vie de Roze. «J'essaie d'accepter ce qu'il s'est passé. Comme ce à quoi je ressemble aujourd'hui», explique la jeune femme. Et de confier: «Je n'étais pas du tout prête à subir tous ces changements physiques.»
Les cheveux de Roze ont un peu repoussé depuis la dernière visite de Blick. Mais les cicatrices sur ses mains, ses jambes et son visage ne sont pas encore complètement cicatrisées. Elle a déjà subi trois opérations. «Je vais peut-être devoir me faire à nouveau opérer du nez.»
Douleurs physiques et psychiques
Roze ne peut profiter du soleil printanier qu'en restant à l'ombre. Et avec certaines précautions. «Même s'il ne fait pas aussi beau qu'aujourd'hui, je dois mettre de la crème solaire tous les jours, et en permanence. C'est pourquoi je porte ma casquette et fais attention à ne pas trop m'approcher du lac. Les reflets des rayons de soleil sur l'eau ne sont pas non plus bons pour moi», explique-t-elle.
Aujourd'hui, la douleur est supportable, explique Roze. «C'est incomparable avec ce que j'ai ressenti directement après l'incendie. Je voulais m'évanouir pour ne plus rien sentir, mais je suis restée consciente.» Aujourd'hui, elle sent les brûlures surtout lorsqu'elle applique de la crème sur ses mains. «Elles sont très sensibles. Ce me fait mal parfois.»
Aux blessures physiques s'ajoutent celles, plus profondes, de l'âme. «J'ai peur de la nuit, de l'obscurité, parce que c'est arrivé la nuit. Je regarde à l'extérieur et c'est comme si j'attendais qu'un incendie se déclare», explique Roze. Même 100 jours après, elle ne peut dormir que grâce à des somnifères.
A peine majeure, la jeune femme peine à voir l’avenir avec optimisme. «J'ai vraiment tenté de laisser tout cela derrière moi et de continuer à vivre, mais tant que je ne retrouve pas mon physique d'avant, je n’y arrive pas», confie-t-elle. Incapable d’utiliser ses mains comme avant, avec un visage changé et des cheveux qui n'ont pas encore repoussé, Roze est sans cesse renvoyée à l’horreur qu’elle a vécue. «La vie suit son cours, mais moi, les flammes m’ont figée à cet instant infernal.»
Elle essaie donc de se fixer des objectifs pratiques. «Je veux obtenir mon diplôme cette année, mais avec mes mains brûlées, c'est difficile. Je n'arrive pas encore à tenir un stylo. Ce sera difficile de passer les examens.» Elle espère que l'on puisse lui aménager une solution.
Un état de choc
Depuis la perte de son fils Trystan, 17 ans, la vie de Vinciane Stucky n’a plus rien de normal. «Plus le temps passe, plus je me sens mal. C’est comme une sorte de deuil inversé», confie-t-elle à Blick. Pour décrire ce qu’elle ressent, elle recourt à une image: «C’est comme si une bombe avait explosé tout près de moi, et que le bourdonnement dans mes oreilles ne cessait jamais.»
La maman affirme vivre dans un état de sidération. «Je vois le monde évoluer, mais pour moi, il s'est arrêté ce 1er janvier.» Elle dit avoir du mal à dormir. «Il m'arrive de trouver le sommeil tard dans la nuit, aux alentours de 4 heures du matin, mais je me réveille soudainement à 7 heures.»
En parallèle, Vinciane Stucky s'occupe de ses trois autres enfants. Eux aussi ont énormément souffert de la parte de leur frère. «Il leur arrive de pleurer et de chercher mon réconfort. Puis, l'instant d'après, ils sont agressifs parce qu'ils n'arrivent pas à comprendre cette situation. C'est très difficile.» Selon elle, ils développent des troubles du comportement lié au drame: ils débranchent toutes les prises électriques le soir ou dorment avec un extincteur au pied de leur lit.
Vinciane Stucky décrit désormais sa vie familiale comme une simple «survie». «Je fonctionne comme un robot, car en réalité, je n’éprouve plus rien», confie-t-elle. Elle tente malgré tout de renvoyer ses enfants à l’école et de les pousser à faire du sport, mais reconnaît que cela reste extrêmement difficile lorsqu’on se sent soi-même «anéanti».
Elle dit ne plus rien attendre de ce monde. «Je vis pour élever mes enfants jusqu'à ce qu'ils soient adultes.» Mais elle a un seul espoir: celui de revoir Trystan lorsqu'elle mourra. Vinciane Stucky refuse néanmoins toute pitié. «Je ne suis pas la victime. Ce sont mon fils et tous ceux qui ont été tués ou blessés qui sont les victimes.» Et d'ajouter: «Nous ne devons pas oublier qu'il y a 100 jours, plein de gens ont été privés de leur avenir.»
Une lutte à chaque étape
Mélanie Van de Velde, 32 ans, a le corps brûlé à 40%. Il y a quelques jours, elle a décrit dans un post Facebook l'évolution de son état. «Aujourd'hui, j'ai fait 4000 pas. Pour certains, c'est banal, mais pour moi, c'est énorme. Car derrière chaque pas, il y a la douleur, la fatigue et la lutte», peut-on lire dans sa publication.
Mélanie Van de Velde détaille les nombreuses orthèses dont elle dépend au quotidien: «J'ai une attelle pour chaque bras. Trois pour mon poignet droit, chacune dédiée à un mouvement précis. Des attelles que j’enfile, retire, puis remets, sans cesse. Deux masques de compression pour le visage. Un appareil pour remodeler la bouche. Autant de dispositifs qui font désormais partie de moi, de mon quotidien.»
Mais au milieu de l’épreuve, elle a pu revoir son enfant pour la première fois. «Il n’y a pas de mots pour décrire cela, seulement un cœur qui bat plus fort que tout. Au cœur de ce chaos, ma fille est ma force, ma raison d’être, ma vie», confie la mère, submergée par l’émotion. Avant de résumer, en quelques mots, la réalité de toutes les victimes de Crans-Montana: «Je me bats. Chaque jour, chaque heure, chaque minute. Et je suis toujours là.»