Jeune tué dans une gare
Six mois après la mort de Diégo à Allaman, sa famille témoigne avec émotion

Diégo, 15 ans, est mort il y a six mois à la gare d’Allaman (VD), percuté par un train. Depuis, sa famille se bat pour qu’un tel drame n’arrive plus. Elle a lancé une pétition pour plus de sécurité sur les quais. La maman, Sonia Rodrigues, dit l’absurdité de ce danger.
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Réunie sur le lieu du drame, la famille Rodrigues est convaincue que la vie de Diégo aurait pu être sauvée si une annonce sonore avait retenti.
Photo: Darrin Vanselow
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Marc David
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Dans le salon aux parois couvertes des sourires du fils disparu, ils sont là tous les quatre. Cinthia, la petite sœur, Kevin, le grand frère, Luis, le papa, et Sonia, la maman, qui accueille avec chaleur. Avant de raconter, elle n’a qu’une question pour les deux visiteurs que nous sommes: «Vous avez des enfants?»

Six mois ont passé depuis le 8 avril, c’était un mercredi. Le vide laissé par Diégo, 15 ans, est palpable dans l’appartement. «Il y a une place à table, dans la voiture; il y a une chambre», lâche Sonia Rodrigues. Autour d’elle, la famille acquiesce et veut dire combien Diégo était un adolescent rayonnant. «Il était heureux, souriant.

Il donnait beaucoup d’amour, il prenait de la place», dit sa mère. Kevin veut décrire un petit frère très vivant, parfois même un brin envahissant après une journée de travail, qui aimait chanter, écouter de la musique, débattre. «Surtout ces derniers temps, il voulait toujours prouver qu’il avait de meilleurs goûts en habits et en musique que moi...» sourit-il tristement. Féru de nouvelles technologies, amoureux de l’univers des téléphones, dont il aurait pu faire son métier, Diégo vivait dans les transports publics au quotidien, les bus, les trains. Il s’en servait pour aller retrouver ses amis, pour aller jouer au football.

Fauché par le souffle

Pour la famille Rodrigues, les faits entourant la mort de Diégo prouvent l’absurdité du danger sur les quais. Il faut raconter. Le jour de l’accident, à la gare d’Allaman, Diégo se trouve avec des amis, apparemment au nombre de sept. Parmi leurs échanges entre ados, une jeune fille s’adresse à un camarade, qui a la réputation de se laisser influencer. «Et si un ami apprécié te disait de traverser les rails ici, tu le ferais?» lui glisse-t-elle. Diégo écoute cette conversation. Tout se joue là, en une fraction de seconde. Impulsion soudaine? Habitude banalisée chez les jeunes dans cette petite gare? Il s’avance soudain sur les rails.

«
Non, mon fils ne s’est pas suicidé. Il voulait vivre!
»

Or, facteurs aggravants, un train est arrêté sur la voie 2 et aucune annonce sonore ne prévient de l’arrivée d’un train. «Avec une telle annonce, Diégo serait encore là», assure sa mère, persuadée que son fils aurait réagi. Diégo ne porte pas d’écouteurs ce jour-là, mais il n’entend pas le train. Il réussit presque à s’extraire de la zone de danger, mais il est trop tard: il est mortellement fauché par le souffle. Là encore, aucune caméra de surveillance ne permet de vérifier les événements. Quelques minutes seulement après lui avoir annoncé la mort de son fils, on demande à sa mère si Diégo allait bien ces derniers temps. Pour elle, effondrée qu’on ose, aucun doute: «Non, mon fils ne s’est pas suicidé. Il voulait vivre.»

En chiffres
  • 135: Le nombre d’incidents enregistrés en 2025 en Suisse comme «collisions entre un train et une personne». La majorité d’entre eux est liée à des suicides. Sur les dix dernières années, ces collisions sont globalement en baisse.
  • 13: Sur ces 135 cas, les incidents dans des gares dus à une «erreur humaine de stationnement dans le profil d’espace libre ou lors de la traversée non autorisée des voies». Sept ont été mortels, cinq ont causé des blessés graves.
  • 96: Le nombre de «collisions entre un train et une personne», dont une majorité liée à des suicides, signalées entre janvier et fin août 2026. Dix sont liées à une «erreur humaine de stationnement dans le profil d’espace libre ou lors de la traversée des voies» dans des gares. Les cas de traversées non autorisées des voies (hors intention suicidaire) surviennent surtout dans les grandes gares et agglomérations densément peuplées. Ils sont liés la plupart du temps à de l’inattention et de l’imprudence. Leur nombre fluctue d’un an à l’autre, avec tendance à la baisse sur les dix dernières années.

Source: Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, Office fédéral des transports

  • 135: Le nombre d’incidents enregistrés en 2025 en Suisse comme «collisions entre un train et une personne». La majorité d’entre eux est liée à des suicides. Sur les dix dernières années, ces collisions sont globalement en baisse.
  • 13: Sur ces 135 cas, les incidents dans des gares dus à une «erreur humaine de stationnement dans le profil d’espace libre ou lors de la traversée non autorisée des voies». Sept ont été mortels, cinq ont causé des blessés graves.
  • 96: Le nombre de «collisions entre un train et une personne», dont une majorité liée à des suicides, signalées entre janvier et fin août 2026. Dix sont liées à une «erreur humaine de stationnement dans le profil d’espace libre ou lors de la traversée des voies» dans des gares. Les cas de traversées non autorisées des voies (hors intention suicidaire) surviennent surtout dans les grandes gares et agglomérations densément peuplées. Ils sont liés la plupart du temps à de l’inattention et de l’imprudence. Leur nombre fluctue d’un an à l’autre, avec tendance à la baisse sur les dix dernières années.

Source: Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, Office fédéral des transports

Face à l’innommable, la famille se lance dans un combat. Peu après l’accident, Sonia crée une pétition qui réclame des mesures urgentes pour sécuriser les gares. Elle refuse d’accepter la fatalité. «Pourquoi n’existe-t-il pas de prévention à l’école, alors qu’il y en a tant pour les routes?» dénonce-t-elle. Elle cite ainsi les prénoms d’autres jeunes happés par des trains dans la région: Emmanuel, Néa, Romain, Xavier, Bruna, Lua, tous âgés de 15 à 18 ans.

L’argument de la pollution sonore évoqué par les autorités, la famille le juge indécent. Ailleurs, au Portugal ou en Suisse alémanique, des barrières ou des avertisseurs lumineux existent. La pétition demande l’installation immédiate d’annonces sonores, de signaux visuels et, à plus long terme, la pose de protections physiques. Avec cette question, centrale: «Comment accepter de considérer comme normal que des trains puissent circuler à 140 ou 160 km/h à quelques centimètres des usagers dans les gares, sans que toutes les mesures de prévention possibles soient mises en place?»

«
Il nous manque, c’est tous les jours une bataille
»

L’objectif est d’atteindre 50'000 signatures pour forcer les politiques à agir. Actuellement, elle frôle les 10'000 paraphes, dont un peu plus de 3000 en ligne. La maman, révoltée, ne se contente pas du numérique. Elle arpente les lieux publics, les déchetteries, les sorties de supermarchés, pour faire signer. «C’est comme si Diégo m’avait donné cette mission. Il était tellement gentil, il détestait les injustices.»

Kevin, son frère, a décidé de consacrer son travail de fin d’études d’assistant socio-éducatif à ce sujet, pour comprendre le manque d’investissements autour de la sécurité humaine aux abords des voies. La famille prévient qu’elle ne baissera pas les bras. «Je prendrai le temps qu’il faut, assure la mère de famille. Cela prendra un an, deux ans, mais je ferai bouger les choses.»

Froideur administrative

Aujourd’hui, la douleur de la perte dicte le rythme de la maisonnée. «Il nous manque, c’est tous les jours une bataille», souffle Sonia. Le deuil se vit différemment pour chacun. Si la maman a besoin de parler, d’exposer ses photos pour faire exister son fils partout dans la maison, Luis, lui, semble rongé par une douleur silencieuse.

Quant à Cinthia et Kevin, ils tentent de poursuivre leur route. Ce dernier a dû reprendre ses cours peu après le drame, pour ne pas perdre son année. Il lutte contre des problèmes de concentration. Les premières dates sans Diégo ont été des épreuves: l’anniversaire de Kevin un mois après le drame, les vacances au Portugal où la famille s’est retrouvée à quatre. Reconnaissants, ils ont pu compter sur le soutien des voisins et de leurs propriétaires, solidaires jusqu’à les aider à gérer l’afflux de visites dans les premiers instants.

La réponse des CFF

A nos questions, notamment sur le besoin de signaux sonores dans les gares, les Chemins de fer fédéraux ont répondu par le communiqué suivant. L’ensemble des collègues des CFF a été bouleversé par ce tragique accident. Nos pensées vont à la famille et aux amis de ce jeune homme, et les CFF adressent leurs sincères condoléances à tous ses proches. Nous pensons également à toutes les personnes concernées ainsi qu’aux représentants des autorités et des CFF qui ont assisté à ce terrible drame.

Malheureusement, et malgré toutes les mises en garde, de tels accidents surviennent encore. C’est pourquoi nous misons beaucoup sur la prévention, surtout auprès des écoliers et des jeunes de Suisse. Notre Train école parcourt le pays et quelque 18 000 élèves par an y sont, entre autres, sensibilisés aux dangers du rail, que ce soit la traversée des voies ou les risques mortels liés au fait de monter sur des wagons.

En outre, lorsque des cas fréquents nous sont signalés, nous contactons les écoles pour effectuer de la prévention directement en classe. Et nous rappelons encore, par votre intermédiaire également, que traverser les voies est interdit et dangereux. Les CFF ont également publié fin juillet une vidéo de prévention sur ce thème sur les réseaux sociaux, intitulée «Traverser les voies, un danger bien réel». Jean-Philippe Schmidt , porte-parole

A nos questions, notamment sur le besoin de signaux sonores dans les gares, les Chemins de fer fédéraux ont répondu par le communiqué suivant. L’ensemble des collègues des CFF a été bouleversé par ce tragique accident. Nos pensées vont à la famille et aux amis de ce jeune homme, et les CFF adressent leurs sincères condoléances à tous ses proches. Nous pensons également à toutes les personnes concernées ainsi qu’aux représentants des autorités et des CFF qui ont assisté à ce terrible drame.

Malheureusement, et malgré toutes les mises en garde, de tels accidents surviennent encore. C’est pourquoi nous misons beaucoup sur la prévention, surtout auprès des écoliers et des jeunes de Suisse. Notre Train école parcourt le pays et quelque 18 000 élèves par an y sont, entre autres, sensibilisés aux dangers du rail, que ce soit la traversée des voies ou les risques mortels liés au fait de monter sur des wagons.

En outre, lorsque des cas fréquents nous sont signalés, nous contactons les écoles pour effectuer de la prévention directement en classe. Et nous rappelons encore, par votre intermédiaire également, que traverser les voies est interdit et dangereux. Les CFF ont également publié fin juillet une vidéo de prévention sur ce thème sur les réseaux sociaux, intitulée «Traverser les voies, un danger bien réel». Jean-Philippe Schmidt , porte-parole

Au-delà de la perte, une forme d’indifférence inflige à la famille une violence de plus. L’attitude des Chemins de fer fédéraux (CFF) a été vécue comme un abandon. «Le seul appel qu’on a eu fut pour nous dire que le mémorial installé sur le quai dérangeait les gens», souligne Sonia. Les CFF ont certes rapidement communiqué dans la presse, martelant qu’il ne fallait pas traverser les voies, mais «nous nous sommes sentis délaissés. Comme si c’était la faute de Diégo et qu’ils n’avaient rien à voir dans le drame. Comme s’ils voulaient vite passer à autre chose.»

Sur les réseaux sociaux, la famille a dû affronter des commentaires difficiles. A la tête d’une petite entreprise de nettoyage, Sonia raconte qu’une cliente de longue date lui a lâché tel quel: «Moi, j’ai éduqué ma fille à ne pas traverser les rails...» «Je l’ai reçu comme si je n’avais pas élevé mon enfant», dit-elle. A cette violence sociale s’est ajoutée la froideur administrative: le rapport d’autopsie n’a consisté qu’en un bref paragraphe, lu oralement.

«
A jamais dans nos cœurs
»

De plus, l’assurance perte de gain de Sonia l’a poussée à reprendre vite le travail, sous prétexte qu’elle refusait de consommer des antidépresseurs. «Je ne peux pas vivre mon deuil. Je suis obligée d’avaler des médicaments pour prouver que je ne vais pas bien», s’indigne-t-elle. D’autres crève-cœurs, encore: «Pour récupérer le téléphone de mon fils, nous avons dû payer 270 francs au Ministère public. Et, à ce jour, nous ne savons toujours pas où se trouvent les chaussures qu’il portait le jour de l’accident.»

Le banc et le morceau de rap

Cette rudesse institutionnelle ravive une blessure ancienne chez Luis. «Il est difficile pour moi d’accepter que des gens tout le temps en train de pointer les autres du doigt se montrent aussi indifférents», explique le père de famille. Chauffeur poids lourd, il a subi trois ans de procédures judiciaires à la suite d’un accident de travail sur un chantier où, lors d’une marche arrière, il a failli renverser une agente de sécurité placée dans son angle mort. Bien qu’il ait freiné à temps, il a été désigné coupable par la justice, intraitable. Pour lui, l’Etat exige une sécurité drastique pour les simples citoyens ou les petites entreprises, mais se dédouane lorsqu’il s’agit de ses propres infrastructures, ici ferroviaires.

En attendant que les institutions réagissent, des jeunes se mobilisent avec leurs moyens. Des amis de Diégo ont composé un morceau de rap pour lui, qu’on écoute dans l’appartement silencieux. Surtout, plusieurs d’entre eux ont pris l’initiative de réhabiliter un banc situé à l’arrêt de bus que le garçon fréquentait, sur le chemin de l’école. Ils l’ont poncé de leurs mains pour y graver le prénom de Diégo, avec la mention «A jamais dans nos cœurs», entourée d’une trentaine de leurs prénoms, comme Leo, Alexandre, Adam, Timothé.

Avec ce banc posé face au lac, avec cette pétition portée sans relâche, tant de bonnes volontés veulent clamer combien Diégo aimait la vie et qu’il n’aurait jamais dû la perdre.

Un article de «L'illustré» n°41

Cet article a été publié initialement dans le n°41 de «L'illustré», paru en kiosque le 8 octobre 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°41 de «L'illustré», paru en kiosque le 8 octobre 2026.

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