Céline Amaudruz se retrouve, bien malgré elle, au cœur du débat féministe. Depuis l'annonce de sa candidature à la succession de Guy Parmelin, jeudi 15 octobre, la Genevoise de 47 ans voit ses capacités à gouverner constamment remises en question pour la simple raison qu'elle est mère de deux jeunes enfants. Le propos est archaïque. Par contre, l'existence même de cette interrogation sexiste pourrait transformer une élue UDC en symbole de la lutte pour l'égalité.
Est-ce vraiment si simple? Suffit-il d'être une femme confrontée au sexisme pour incarner la cause féministe? Pas forcément. Ainsi que le suggérait Mattea Meyer, coprésidente du Parti socialiste, sur le plateau de l'émission SRF «Arena», le seul fait que Céline Amaudruz est une femme ne lui vaudra pas automatiquement les voix socialistes. Ce n'est pas suffisant, même si l'UDC a parfois reproché à son élue d'être «un peu trop à gauche» sur certaines questions sociétales.
«Céline Amaudruz ne devrait pas être exempte de critiques parce qu’elle est une femme, acquiesce Adèle Zufferey, psychologue et psychothérapeute FSP spécialisée dans les questions de genre. On peut bien sûr défendre la femme, en combattant le propos sexiste selon lequel sa maternité la rend moins apte à diriger. Ou en réfutant l’idée selon laquelle les femmes sont trop émotionnelles pour endosser les plus hautes fonctions. En revanche, il faut pouvoir évaluer et combatte la politique et le programme proposés, comme on le ferait avec n’importe quelle personne en politique.»
Défenseuse des femmes victimes de violences
En effet, l'UDC reste un parti qui, dans son programme, rejette «la lutte des genres», «s’oppose à l’égalitarisme et mise sur l’engagement partenarial responsable de l’homme et de la femme dans la famille, la société, le travail et la politique».
Pour Adèle Zufferey, Céline Amaudruz «se fait mordre» par son propre camp: «Après tout, les théorisations masculinistes qui amplifient le retour de la femme au foyer constituent un mouvement d’extrême-droite, pointe la psychologue. Quand on porte un projet d’extrême-droite et que cela nous retombe dessus par la suite, il faut aussi être capable d’en assumer les conséquences.»
Sauf que la question est un peu ambiguë dans ce cas précis: rappelons que Céline Amaudruz a, par le passé, ouvertement défendu la cause des femmes. En décembre 2023 et en 2025, par exemple, elle a déposé deux textes résolument féministes: «La durée du viol ne doit pas être un critère» et «Violence contre les femmes: penser aux victimes d'abord», qui visait à durcir les sanctions réservées aux auteurs de violences.
Ayant affirmé avoir subi elle-même des comportements inappropriés et du harcèlement à Berne, ces questions sont loin de la laisser indifférente. En septembre dernier, elle votait également en faveur d'une loi-cadre pour la protection contre la violence domestique, une motion déposée par la socialiste Tamara Funiciello.
Céline Amaudruz est-elle féministe?
«La sécurité de toutes et tous, et en particulier des femmes, m’importe énormément, nous confirme Céline Amaudruz. Tout comme la lutte contre le harcèlement, les abus et les féminicides.» La question de la sécurité des femmes apparait d'ailleurs dans le programme de l'UDC Genève, même si celle-ci estime tout de même «illusoire de vouloir changer certains travers humains, aussi regrettables soient-ils».
Sur d'autres points, en revanche, Céline Amaudruz s'est positionnée à contre-courant de la ligne de son parti pour défendre des causes liées au féminisme: en effet, elle s'est prononcée en faveur du mariage pour tous, l'égalité salariale, le don d'ovocytes et le remboursement de l'avortement par les caisses maladie: «Etre membre d’un parti ne prive jamais chaque élu de son libre arbitre», nous explique-t-elle. Mon parti fait le même diagnostic que moi sur les problèmes d’insécurité, mais la majorité au sein du parti souhaite angler la réponse différemment.»
Lorsqu'on lui demande, aujourd'hui, si elle se considère comme étant féministe, Céline Amaudruz ne répond pas.
Des votes récents en défaveur du féminisme
Notons par ailleurs que la Genevoise ne vote pas systématiquement de manière féministe. Loin de là. En septembre, elle rejetait deux objets demandant la «Révision féministe de la Constitution»: le premier demandait à garantir l'autonomie financière, le second proposait d'y inscrire le droit à l'autodétermination corporelle et sexuelle. Ce deuxième point aurait, entre autres, offert la plus haute protection au droit à l'avortement. Dans la même session d'automne, la Genevoise acceptait l'initiative de son collègue Gregor Rutz (UDC/ZH), qui demandait à annuler le droit d'asile facilité des filles et femmes afghanes.
Comment explique-t-elle ces variations d'opinion? «Ma liberté d’élue me permet de défendre la sécurité physique et psychique des femmes sans toutefois embrasser l’ensemble des revendications portées par les mouvements féministes, répond Céline Amaudruz. Ce qui m’importe, ce n’est pas l’étiquette politique, mais l’acte concret et décisif pour la sécurité des femmes.»
«Les féministes continueront d'attaquer son programme»
Engagée, donc, mais pas sur toutes les revendications du mouvement féministe. Cela n'empêche que le débat lié à sa maternité pourrait lui attirer une certaine sympathie ou un élan de solidarité, surtout parmi des personnes ayant souffert, à leur niveau, du même genre de propos discriminatoires.
«Le féminisme accueille tout le monde, même les personnes qui ne portent pas forcément tous ses principes, résume Adèle Zufferey. Or, le masculinisme comporte une notion de ségrégation. Ainsi, les féministes continueront d’attaquer Céline Amaudruz sur son programme, mais jamais sur le fait qu’elle a des enfants ou qu'elle est une femme. Dans ce sens, si la candidate utilise le débat actuel comme position de tremplin ou pour s’attirer de la sympathie, cela dit davantage d’elle que du féminisme.»