Tuée par son père
Billie Joy Beytrison: «Je veux que ma mère ne soit pas morte pour rien»

Cette Valaisanne avait 8 ans quand son père a tué sa mère. Depuis, elle trace sa route avec résilience. En colère contre le retour de ce père meurtrier à proximité d’elle, elle dirige une boutique de vêtements à succès et écrit un livre pour sa maman. Témoignage fort.
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Après l’assassinat de sa mère en 2005, Billie Joy Beytrison vit aujourd’hui une existence de réussites.
Photo: JULIE DE TRIBOLET
Marc David
Marc David
L'Illustré

Inscrits sur les pulls et les trainings suspendus à l’intérieur de cette coquette boutique du centre de Sion, les mots sont puissants: «La passion me guide», «Le courage m’anime», «Ne te compare pas aux autres puisque tu es unique». Ces phrases sur tissu sont autant d’hymnes à la confiance en soi. Elles s’insinuent aussi çà et là dans la conversation de Billie Joy Beytrison, la fondatrice, entrepreneuse entreprenante de 29 ans. Profonde, la voix claire et posée, le corps façonné par l’exercice physique, la jeune femme plisse parfois les yeux pour se souvenir du passé.

Elle n’a rien oublié. Il suffit de s’asseoir en face d’elle pour que tout se réanime. A l’époque, en 2005, notre magazine avait été ému par le drame et le retour précipité en Valais de Billie Joy, qui avait alors 8 ans, et de ses trois frères et sœurs âgés de 6 à 14 ans, ignorés dans un premier temps par les services sociaux. L’article publié dans «L’illustré» sur leur histoire, déchirante, avait permis de réunir 140'000 francs de dons, venus de toute la Suisse. Un raz-de-marée de bonté: des entreprises avaient versé des sommes rondelettes, de simples anonymes avaient envoyé des billets de 10 francs, un couple avait offert son monospace.

Pour Billie Joy, cet élan de générosité a été fondateur: «Cela nous a changé la vie. On a pu faire notre permis, acheter notre première voiture, partir en vacances avec notre grand-maman, qui nous a recueillis.» Cette expérience de bienveillance a eu un autre effet. Forgé sur un terreau de violences, son parcours est devenu le socle d’une mission de vie: transformer le traumatisme en force, cultiver la solidarité féminine, avec cette conviction: «Notre histoire ne nous définit pas. On en fait ce qu’on veut, si on le désire.»

Le cadavre au congélateur

L’histoire de Billie Joy? Il faut la raconter. En 2002, ses parents, Sandrine et Stéphane, quittent Granges (VS) pour s’installer à l’île de La Réunion avec leurs quatre enfants. Ils fuient une Suisse jugée trop stressante, pour chercher leur paradis sous les tropiques. Pour les enfants, l’arrivée ressemble à un rêve: «On était quatre petits blonds dans une maison énorme avec une piscine», se souvient Billie Joy. Mais, au-delà des apparences, le bonheur se craquelle après quelques années. Sans emploi stable, le couple vit sur le deuxième pilier de Stéphane. Le projet d’ouvrir un cybercafé s’enlise dans les démarches administratives. L’argent vient à manquer, une réalité que l’homme dissimule à son épouse.

Pour la Valaisanne, «notre histoire ne nous définit pas. On peut en faire ce que l’on veut.»
Photo: JULIE DE TRIBOLET

Le 2 avril 2005, le rêve bascule dans l’horreur. Dans l’impasse financière, Stéphane assomme Sandrine avec un manche en bois avant de l’étouffer avec un sac en plastique. Pour cacher son acte à ses enfants, il dissimule le cadavre dans le congélateur familial, recouvert de victuailles, pendant près de trois semaines. Vingt et un jours durant lesquels Stéphane multiplie les mensonges pour justifier l’absence de la mère. Aux enfants, il prétend qu’elle souffre d’une oreille et qu’elle est hospitalisée. «Il nous emmenait devant l’hôpital avant de nous dire que les visites étaient déjà terminées», se souvient Billie Joy.

Pour les grands-parents, il invente un voyage à l’île Maurice. A l’école, il prétexte un deuil en Suisse. L’illusion prend fin brutalement le jour de l’anniversaire de Billie Joy et de son frère, le 23 avril. Sans doute alertée par des voisins intrigués par le bruit des enfants alors que les volets sont clos, la police débarque. «On ouvrait les cadeaux, mon père nous a dit d’aller nous cacher à l’étage. Quand on est redescendus, il partait avec la police.»

En Valais, à Réchy, la grand-mère maternelle, Jeanine Berger, 55 ans, et son mari, Bernard, apprennent la nouvelle par deux gendarmes. Malgré la douleur fulgurante d’une mère à qui l’on arrache sa fille, elle n’hésite pas une seconde. Se souvient de la promesse faite à Sandrine de s’occuper des enfants s’il lui arrivait quelque chose, de ne pas les séparer. Malgré ses maigres moyens, elle accueille les quatre orphelins dans sa maison bleue. «On doit être forts pour eux, ne pas baisser les bras. Ils ont droit à un avenir», déclare-t-elle.

«Trop perturbée» pour être éducatrice

Malgré l’amour inconditionnel de cette grand-mère, grandir avec un tel traumatisme laisse des traces. Billie Joy décrit des troubles de l’attention qu’elle considère aujourd’hui comme un pouvoir, mais qui l’ont desservie dans le système scolaire classique. Placée en foyer à l’adolescence, elle endure un encadrement d’une rigidité étouffante.

Un éducateur la prive de tout: «Je devais manger dans une buanderie, je n’avais pas le droit à ma radio.» Pire, ses rêves de devenir éducatrice pour aider les jeunes en difficulté sont balayés par des professionnels, qui la jugent «trop perturbée». On l’oriente vers la cuisine. Elle s’y adonne avec un tel feu que, contre toute attente, elle s’épanouit jusqu’à être sacrée meilleure apprentie cuisinière du Valais.

La famille au début des années 2000 à La Réunion: les parents, Sandrine et Stéphane, et, de g. à dr., Billie Joy, Nathan, Timmy Emile et Gwendoline.
Photo: DR

Si le travail acharné le soir et les week-ends la préserve des mauvaises fréquentations, le passé la rattrape. Jeune femme, elle tombe à son tour dans le piège des violences conjugales. Presque étranglée par un partenaire toxique, menacée de finir comme sa mère, elle frôle le pire. 

«Je pense que la vie met sur notre route des choses qui nous permettent de clarifier les situations. A chaque moment où j’avais appris quelque chose, la vie m’a remis une leçon pour voir si j’avais vraiment appris», estime-t-elle. Cet épisode douloureux agit comme un électrochoc. «Quand on croit que l’amour passe par la violence, que les hommes représentent la possession, on ne peut pas se construire.» Elle décide de se sauver, refuse de répéter le schéma tragique de ses parents.

Violences contre les femmes: besoin d'aide?

Vous, ou l'une de vos proches, êtes victime de violences de la part d'un partenaire ou d'un proche? Voici les ressources auxquelles vous pouvez faire appel.

En cas de situation urgente ou dangereuse, ne jamais hésiter à contacter la police au 117 et/ou l'ambulance au 144.

Pour l'aide au victimes, plusieurs structures sont à votre disposition en Suisse romande, et au niveau national.

Vous, ou l'une de vos proches, êtes victime de violences de la part d'un partenaire ou d'un proche? Voici les ressources auxquelles vous pouvez faire appel.

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Sa reconstruction passe par la quête d’indépendance. En 2018, elle part seule à travers le monde, l’Asie, les Etats-Unis, l’Amérique latine, voyage avec 300 dollars par mois. A Singapour, une rencontre en auto-stop avec un millionnaire bienveillant bouleverse son rapport à l’argent, qu’elle associait jusqu’alors au malheur de sa famille.

Cet homme lui montre que la richesse peut être un outil formidable pour faire le bien autour de soi. De retour en Suisse lors de la pandémie de covid, portée par sa passion salvatrice pour le sport, Billie Joy lance son entreprise. En janvier 2021, BJ Positive Wear voit le jour. Davantage qu’une marque de vêtements de sport, c’est un mouvement. On y valorise les femmes, on y prône la sororité et l’acceptation de soi.

«
Mes actions sont une manière de rendre ce qui m’a été donné
BILLIE JOY BEYTRISON
»

La réussite est au rendez-vous, une communauté se crée et enfle, Billie Joy compte aujourd’hui plus de 19 000 followers. Elle utilise ce succès pour organiser des récoltes de fonds, envoyer des milliers de sous-vêtements menstruels en Afrique, soutenir financièrement les victimes de violences conjugales et la recherche contre le cancer du sein. «C’est une reconnaissance, une manière de rendre ce qui m’a été donné. Il serait ingrat d’être égoïste alors que personne ne l’a été avec nous.»

«Qu’il nous laisse tranquilles!»

Seule tache dans sa marche en avant, son père est sorti de prison après neuf ans d’incarcération en France. Il est rentré en Suisse, il vit dans la même ville qu’elle.

Elle serre les poings: «C’est un homme narcissique. Il n’a aucun regret de ses actes, de ce qu’il a fait, je trouve cela dangereux. Il s’est construit sa vérité à lui, comme de raconter qu’il nous a sauvés de notre mère qui nous maltraitait, alors que personne n’a aucun souvenir de cela. J’aimerais surtout qu’il ait la clarté d’esprit de se dire qu’il a fait du mal à ses enfants et qu’il décide de partir ailleurs, qu’il nous laisse tranquilles. On n’a pas besoin de le croiser dans la rue, d’avoir des gens qui nous parlent de lui.» Elle va plus loin: «Parfois, je me retrouve seule dans mon local et je m’imagine qu’il rentre, parce qu’il n’est pas content que je rende notre histoire publique. Mais je le fais pour que ma mère ne soit pas morte pour rien!»

«
On n’a pas besoin de croiser notre père dans la rue. Qu’il vive ailleurs!
BILLIE JOY BEYTRISON
»

Dans un tel cas, la loi n’est d’aucun secours. «Comme mon père a été remis en liberté à la frontière, il n’a aucun casier judiciaire ou suivi psychologique en Suisse. Il a pourtant vécu des années avec des prisonniers qui mangeaient le cadavre de leurs codétenus, selon ce qu’il nous a raconté. Quand on vit des choses aussi aberrantes, je pense que l’on ressort pire que ce que l’on est.» Elle pense aussi aux femmes qui pourraient tomber amoureuses de lui et apprendre plus tard qu’il a tué son épouse. «Ce n’était pas un acte anodin, c’était réfléchi. Je n’aurai jamais de réponse à la question que je me suis toujours posée: «Qu’aurait-il fait de nous si la police n’était pas venue?»

En 2017: Gwendoline, Timmy Emile, Nathan et Billie Joy. Huit ans séparent les frères et sœurs.
Photo: JULIE DE TRIBOLET

La grand-maman, Jeanine, est décédée subitement l’an dernier. «Elle s’est sacrifiée pour nous. Par son éducation, elle nous a donné des valeurs qui nous ont empêchés de sombrer. Avec une enfance comme la nôtre, on peut tomber dans la drogue, dans la difficulté. Elle a bâti des fondations si solides que nous nous en sommes bien sortis, tous les quatre.» Désormais, Billie Joy regarde vers l’avenir. Elle va se marier en juillet avec son compagnon, Adry, et elle a acquis de nouveaux locaux commerciaux situés en face de son ancienne maison d’enfance, à Granges, un symbole. Mieux: elle qui s’était juré de ne jamais avoir d’enfants, par peur de transmettre l’ADN du traumatisme, est aujourd’hui prête à devenir mère.

C’est pour sceller cette paix intérieure qu’elle s’apprête à publier un livre. Elle l’a écrit sous forme de lettres, toutes adressées à sa mère morte à 37 ans. Chapitre après chapitre, elle lui raconte la vie qu’elle a menée depuis son départ, la difficulté à se former une image saine du couple jusqu’à, ultime étape de son chemin à elle, poser en robe de mariée sur la couverture. Lui montrant, ainsi qu’au monde, qu’il est possible de briser le cycle des violences. Persuadée aussi que «si je ne le fais pas pour moi, c’est ma fille qui le vivra»...

Un article de «L'illustré» n°21

Cet article a été publié initialement dans le n°21 de «L'illustré», paru en kiosque le 21 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°21 de «L'illustré», paru en kiosque le 21 mai 2026.

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