Pour régner en souverains, les empereurs romains avaient une stratégie: la Damnatio memoriae, l'élimination de tous les signes qui puissent rappeler l'existence de leurs prédécesseurs. Lors de la 56e réunion du World Economic Forum (WEF), qui débutera lundi à Davos, aucun nom ne sera effacé et aucune statue ne sera détruite – l'évincement du fondateur Klaus Schwab s'est déroulée d'une manière beaucoup plus subtile.
Cette année, Klaus Schwab suivra le Forum économique mondial (WEF) de loin. «Je vais prendre mes distances pendant quelques années», avait-t-il déclaré dans une interview accordée à Blick en novembre. Nombre de choses ont été dites et écrites sur le départ de l'homme âgé de 87 ans, sur les accusations anonymes portées à son encontre au printemps, sur sa résilience, sur l'inquiétude suscitée pour l'avenir du forum et sur le traitement médiatique de l'affaire. Malgré cela, de nombreuses questions restent encore sans réponse.
Qui avait intérêt à empêcher la succession de Lagarde?
La chronologie des événements survenus au printemps dernier reste encore aujourd'hui étrange: le 14 avril, Klaus Schwab rencontre la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, à Francfort en Allemagne. Il expliquera publiquement par la suite que cette rencontre a porté sur la possibilité qu’elle lui succède à la tête du WEF.
Le lendemain, il n'en informe que le cercle restreint de la direction du WEF, les «trois B»: le PDG Børge Brende, le membre du conseil de fondation Thomas Buberl et le vice-président de l'époque Peter Brabeck, afin d’éviter toute fuite d’information sur un éventuel départ de la présidente de la BCE, susceptible de provoquer des réactions sur les marchés financiers.
Un jour plus tard très exactement, au matin du 16 avril, arrive le fameux e-mail envoyé par «Rebecca». Cette proximité temporelle est-elle une coïncidence? Quelqu'un avait-il intérêt à faire échouer le plan de succession incluant Christine Lagarde? Et si oui, pour quel motif? Pour clarifier ces questions, la justice avait le mandat nécessaire: Klaus Schwab a en effet déposé une plainte pénale contre inconnu auprès du Ministère public genevois pour diffamation et contrainte.
Un accord de paix finalement signé entre Schwab et le WEF
Peu après la réception des accusations anonymes, le conseil de fondation commande une enquête externe au cabinet d'avocats zurichois Homburger pour un montant de plusieurs millions. Il est désormais établi que cette enquête n'a pratiquement donné aucun résultat et qu'elle a disculpé les Schwab. Mais l'image du patron du WEF en a été durablement ternie.
Après avoir saboté avec succès la succession de Christine Lagarde, les adversaires de Klaus Schwab se retrouvent confrontés à un problème suite au rapport Homburger: si les procureurs s’intéressent désormais à l’origine des accusations et que des interrogatoires délicats des cadres du WEF ont lieu, l’attention ne se portera plus directement sur Klaus Schwab. Il faut alors à tout prix empêcher l'enquête de la justice genevoise. Une seule solution: Klaus Schwab doit retirer sa plainte pénale.
Dans un premier temps, le patriarche reste inflexible, mais finit tout de même par signer un accord avec le conseil d'administration du WEF. Son contenu est on ne peut plus simple: le patron retire sa plainte et en contrepartie, le Forum s'engage à tout mettre en œuvre pour rétablir la réputation de Klaus et de sa femme, Hilde Schwab. L'accord exclut explicitement le retour de Schwab au sein du WEF, mais tend plutôt vers une normalisation des relations.
Les relations restent froides
Quant à savoir si cette partie de l'accord a été respectée, cela reste sujet à débat. Klaus Schwab lui-même répondrait sans doute par la négative: selon les informations de Blick, il n'a eu aucun échange officiel avec la direction du WEF depuis l'été. Et surtout, la mise à l'écart de son clan se poursuit. Ainsi, la remise des prix de la Foundation for Social Entrepreneurship aura lieu cette année en l'absence de la cofondatrice Hilde Schwab.
La direction continue par ailleurs de mener la lutte de son côté: «Il ne faut pas oublier que Klaus Schwab a porté plainte contre le conseil d'administration à Genève», a déclaré Peter Brabeck, ancien président du WEF, en décembre au journal «NZZ», omettant noblement de rappeler que Schwab avait porlé contre X.
A cette même occasion, Peter Brabeck a exprimé son aversion pour l'ancien président d'une manière inhabituellement peu diplomatique: «Bien sûr, dans le passé, de nombreux participants venaient à Davos parce que Klaus Schwab les avait invités personnellement, a-t-il lancé avec virulence, mais au moins autant ne venaient pas à Davos parce que Klaus Schwab y était.»
Christine Lagarde serait toujours dans la course
Une autre question reste en suspens: celle de la succession. Selon certaines informations, l'option Christine Lagarde n'est pas encore écartée. Le nouveau duo de direction Larry Fink et André Hoffmann, qui a succédé au président par intérim Peter Brabeck, a ramené le calme au sein de l'entreprise.
Mais quelle est leur position vis-à-vis de Christine Lagarde? Nourrissent-ils eux-même l'ambition d'un mandat plus long? Une chose est sûre: chaque jour qui passe réduit les chances que la Française ait encore envie d'occuper ce poste. Une autre chose est certaine: le président français Emmanuel Macron souhaite avoir son mot à dire sur la nomination de Christine Lagarde, car il tient absolument à participer au choix du prochain président de la Banque centrale européenne. Une fonction extrêmement importante pour la France, pays fortement endetté.
Prudence face aux ambitions américaines
Pour la Suisse, en revanche, l'existence du Forum économique mondial de Davos est vitale. Les pays étrangers s'y intéressent de plus en plus. Le fait que l'Arabie saoudite accueillera pour la première fois un événement du WEF au printemps en est un signe. Les Américains ont également des ambitions. Des rumeurs circulent selon lesquelles le WEF pourrait ne pas se tenir à Davos dans les années à venir, ce qui est officiellement démenti. Interrogé à ce sujet, Klaus Schwab lui-même ne souhaite plus s'exprimer.
Le Conseil fédéral évitera pour l’instant de s’opposer aux ambitions américaines, redoutant que Donald Trump ne riposte par des mesures douanières. L’imprévisibilité du président incite la Confédération à la prudence.