Comme le chocolat, le gruyère, le Cervin, la démocratie directe ou les montres de luxe, presque le monde entier nous les envie. Sauf qu’assez peu de Suisses en ont entendu parler. Il s’agit des PAP. Ce sigle, sonnant comme une onomatopée de bande dessinée, désigne les «psychothérapies assistées par psychédéliques». Notre pays, dans lequel a été synthétisé le LSD en 1943 par le chimiste bâlois Albert Hofmann, est l’un des rares où elles sont légales.
C’est le cas depuis 2014, à l’initiative du psychiatre soleurois Peter Gasser, président de la Société médicale suisse pour les thérapies psychédéliques. Et si ce n’est pas la méthode miracle, ça y ressemble quand même un peu, à écouter nos témoins. Les résultats observés sur la dépression, les troubles anxieux, les addictions sévères, voire la détresse existentielle en cas de maladie grave ou de fin de vie, seules situations permettant d’accéder légalement à une PAP, sont souvent bluffants.
En quoi consiste une PAP? Après une mise en condition généralement précédée de diverses séances de psychothérapie, il s’agit d’ingérer de la MDMA, de la psilocybine, du LSD, voire de la kétamine, parfois en groupe et toujours sous la supervision de professionnels dûment formés. Ainsi projeté en «état de conscience modifiée», le patient va revisiter ses traumatismes et déconstruire les mécanismes qu’il a mis en place pour leur survivre, mais qui l’entravent désormais dans son quotidien. Dans l’idéal, il va peu à peu, ou parfois même rapidement, s’en affranchir et imaginer de nouveaux chemins, à mesure que les prises de conscience s’enchaînent et que de nouvelles connexions se font dans son cerveau.
Des centaines de médecins formés
«Bien souvent, des portes s’ouvrent aussi sur des aspirations d’ordre spirituel», relève le Professeur Jacques Besson, ponte vaudois de la psychiatrie et fin connaisseur des PAP. La chose est intense donc et loin d’être anodine. Il faut y être prêt, et, même lorsque c’est le cas, les critères de l’Office fédéral de la santé publique sont stricts. En 2024, l’OFSP n’avait par exemple ainsi autorisé que 723 PAP. «Ces substances sont de formidables boosters réservés aux personnes ayant déjà accompli un certain chemin intérieur. Nous sommes à mille lieues d’une utilisation récréative.
La «difficulté» arrive plutôt après que pendant, lorsque les compréhensions survenues pendant l’expérience vont se déployer. Soit dans les semaines qui suivent. Cela peut être alors assez confrontant. Et là, le fond du travail, qui reste la psychothérapie, accompagne le processus d’évolution», résume Catherine Duffour. La psychiatre de 55 ans, basée à Epalinges (VD), et un de ses collègues ont déjà formé une centaine de médecins à travailler avec les «états de conscience augmentée». «Tous sont surpris par la puissance de ces séances», relève-t-elle, même s’ils ne proposent pas forcément de PAP par la suite à leurs patients, car cela est chronophage, énergivore, peu rentable pour eux et onéreux pour les personnes concernées.
Comme ses collègues, la médecin constate un fort engouement pour l’introspection sous psychédéliques. «Beaucoup de gens expérimentent sur eux-mêmes illégalement dans «l’underground», ce qui n’est pas sans risque», relève de son côté la psychologue et thérapeute lausannoise Hélène Rey Ruf, qui travaille avec un psychiatre PAP reconnu par l’OFSP. Mais, détail très parlant, on croise dans ces «cérémonies», qu’elles soient «chamaniques» ou lorgnant vers le «dépouillement personnel», beaucoup de psychiatres et de psychologues...
Assise face à nous dans le lobby d’un hôtel lausannois, Laura Tocmacov respire la confiance et la sérénité. Il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant trente ans, la Genevoise de 51 ans a souffert de dépression. Sa première crise remonte à ses 8 ans. A 16 ans, l’adolescente, arrivée en Suisse à l’âge de 5 ans et issue d’une famille roumaine de réfugiés politiques, consulte son premier psychologue. C’est le début d’un cheminement qui durera jusqu’à ses 47 ans. Dans cet intervalle, elle se frotte à une trentaine de thérapies avec des succès inégaux, et sans jamais s’affranchir durablement de son mal-être.
Au quotidien, cette mère de trois enfants cogite, mais bizarrement parvient à fonctionner normalement. En 2015, un burn-out la happe. La situation est si critique que son psychiatre parle de l’interner. Cela lui donne un coup de fouet salutaire, mais temporaire... En 2021, rebelote! Des crises d’angoisse se mettent à la frapper jusque dans la rue. Des envies suicidaires la visitent souvent. «J’étais au bout du bout du bout. J’avais trop tiré sur la corde... Il fallait que quelque chose change.»
L’angoisse de la première prise...
En novembre 2021, l’entrepreneuse genevoise, aujourd’hui active dans l’IA, apprend l’existence des psychothérapies assistées par psychédéliques en écoutant la RTS. Elle qui ne boit pas et n’a jamais pris de drogue est «interpellée mais méfiante». Quatre mois durant, elle avale tous les articles scientifiques sur le sujet «pour comprendre, notamment la différence entre drogues et psychédéliques». Son cas est si sérieux qu’elle entre dans les critères de l’OFSP pour suivre une PAP (psychothérapie assistée par psychédéliques).
«Le 8 février 2022, avec toute l’angoisse de la première prise de MDMA», elle se lance donc avec cette question angoissante en tête: «Et si ça ne marchait pas sur moi?» C’est sa dernière chance, et c’est une révolution. «Quand l’effet est monté, j’étais rassurée. Mon mental a lâché. C’était la première fois que je ressentais autant d’amour. Quand l’effet est redescendu, j’ai eu un gros stress en me disant que cela ne pouvait pas marcher et que si c’était si simple, cela se saurait...» Pourtant, du jour au lendemain, la Genevoise troque ses habituelles pensées suicidaires contre une reconnexion à sa joie de vivre fondamentale. «Je me souviens d’être restée assise quatre heures dans un bistrot, à me ressentir enfin respirer et à admirer la vie qui se déployait autour de moi et qui était revenue en moi...»
Il lui faudra trois ans pour vaincre ses démons en «revisitant [son] histoire personnelle et transgénérationnelle en profondeur et en [se] la réappropriant». Quelque chose en elle s’apaise au fil de ces 23 prises de MDMA, puis de psilocybine et, enfin, de LSD – «trois médecines super puissantes», dit-elle – et des nombreux débriefings qui les accompagnent. Ces séances de psychothérapie classique sont menées par son psychiatre et deux psychothérapeutes l’accompagnent en intégrant des approches complémentaires. «Lui avait une expérience de ces substances. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il aurait pu m’accompagner si bien sinon...»
Des plaies refermées
Dans le vécu de Laura Tocmacov, «la MDMA sert à refermer la plaie sans qu’elle reste infectée; les champignons vont travailler sur nos structures de base, ce qui peut être douloureux y compris physiquement; et le LSD dissèque qui je suis vraiment au-delà du personnage que je me suis construit, et aussi qu’en faire». Au fil de ses voyages, la quinquagénaire a embrassé une vision plus spirituelle de l’existence. Elle a arrêté sa PAP le jour où elle a réalisé que sa dépression résistante était guérie. «Il y avait encore pourtant tant de choses à explorer, mais les places sont chères et je devais laisser la mienne pour quelqu’un qui en aurait davantage besoin!»
Jonathan Crespo est un rescapé. Le Genevois de 43 ans est le petit-fils du comédien Michel Simon. Il a survécu à une enfance cabossée, entre une mère instable et immature, un père hors-la-loi et leur addiction à l’héroïne et aux coups fourrés. Avec eux, il a passé des mois en Amazonie à chercher des pierres précieuses et a «zoné» jusqu’en Inde. Abandons, violences, placements en foyer et en famille d’accueil entre Genève et Marseille... sa vie est un roman riche en traumas mais avec un étonnant happy end.
Ado, un passage à l’internat Maya Joie de La Fouly (VS) amène un cadre et remet en selle celui qui fumait depuis ses 12 ans. Après deux apprentissages, il roule sa bosse jusqu’à trouver sa place dans la banque. «Là, mon côté bon petit soldat psychorigide coupé de lui-même faisait merveille...» Jonathan Crespo est alors en couple et gagne bien sa vie. L’arrivée du premier de ses quatre enfants à l’âge de 28 ans vient enrayer cette mécanique. Comme le lui avait pronostiqué un psychiatre des années auparavant, son cœur s’ouvre alors. Et par cette faille remontent traumatismes et vieilles peines. «Avant cela, je ne sentais pas que je ne sentais rien.»
Rencontre avec soi-même
Les années suivantes sont jalonnées de périodes de dépression, de crises d’angoisse, de décompensations, de séparations, de TOC, de pensées suicidaires, de prises astronomiques de Xanax, de périodes de chômage et d’aide sociale, d’interminables sommeils en forme de fuites. Cet enfer dure douze ans. Jonathan Crespo s’essaie à différentes thérapies, dont l’EMDR avec un peu de succès mais pas suffisamment décisif puisque les professionnels envisagent les électrochocs pour le sortir de sa torpeur...
Mais un jour, en 2021, une lueur d’espoir perce dans un reportage. On y parle d’une thérapie innovante à base de psychédéliques, testée aux HUG, et de son étonnante efficacité. Jonathan Crespo est séduit. Ses recherches le confortent dans cette première intuition. Il remplit tous les critères de l’OFSP. Sa psy lui prend rendez-vous. Bingo! Cette PAP sera le tournant de sa vie. Il a 42 ans.
Si son premier «voyage» sous kétamine le laisse froid, le deuxième, sous MDMA, produit des effets spectaculaires. Jonathan Crespo est couché dans une salle de la campagne genevoise, avec une dizaine d’autres, encadrés par deux thérapeutes et un psychiatre. Une musique apaisante guide leur expérience. «C’est ma dernière chance», se dit le Genevois tandis que le stress se dissipe en lui et que l’effet de «la molécule» monte. Le voilà sur une plage de La Ciotat face à lui-même enfant. L’odeur de la pinède, la chaleur du soleil sur sa peau... tout y est. L’échange qu’il a avec son moi enfant fait monter des larmes de bien-être, d’amour et de gratitude. Quelque chose des blessures passées est nettoyé et transmuté par elles. Prise de conscience il y a, mais cette première guérison passe surtout par le corps.
Ses crises d’angoisse cessent
Dans ces «états de conscience augmentée», il n’y a pas forcément quelque chose à comprendre mentalement mais tant à accueillir... C’est ce que Jonathan Crespo fait au fil d’une vingtaine de «cérémonies» et des nombreuses séances d’intégration qui suivent. Son troisième «trip» marque un cap. Il entre dans un espace spirituel où les quatre éléments lui révèlent le sens de ses souffrances. «Après cela, j’ai pu arrêter le Xanax et toute autre médication. Mes crises d’angoisse avaient disparu!» Un mois plus tard, à l’aide de la psilocybine, le quadragénaire se «reconnecte avec la joie et le sourire» qui l’avaient déserté depuis des années et avec son corps, qu’il se met à nourrir plus sainement.
Lors d’une autre expérience, il explique avoir revécu sa naissance trois fois. «Lors de la dernière, j’ai regardé mes parents dans les yeux et j’ai vu leur âme et leur immaturité. Je leur ai alors pardonné. Ce fut comme leur redonner les valises dont ils m’avaient chargé...» Un jour, la psilocybine provoque en lui une levée d’amnésie sur d’anciens attouchements sexuels subis dans l’enfance. Tout cela est dûment débriefé avec son psychiatre. «On parle aussi après les séances entre patients. On découvre alors souvent que ce qu’ont vécu les autres trouve un profond écho en nous... C’est bénéfique et c’est pour cela que j’ai cofondé, en 2024, Psychédélos, la première association de personnes soignées grâce à des PAP», conclut le Genevois.
La MDMA, les psilocybines et le LSD, Hélène Rey Ruf les appelle tout naturellement «les médecines». Cette lumineuse psychologue et psychothérapeute les a rencontrés au gré de ses formations en psychotraumatologie et «par le biais du grand hasard». C’était il y a cinq ans. Elle s’est alors formée «avec des gens qui travaillent avec ces substances depuis quarante ans en Suisse alémanique», une partie du pays «plus pragmatique et plus libérale sur ces questions». Ce fut une révélation.
Si au Pérou, par exemple, les chamans ingurgitent des «plantes médecines» puissamment psychédéliques, telles que l’ayahuasca ou le san pedro, en même temps que les personnes qu’ils soignent, ce n’est évidemment pas le cas du psychiatre et des thérapeutes accompagnants des PAP. «Mais il nous semble toutefois important que ces personnes aient elles-mêmes une solide expérience de ces états de conscience modifiée, de la même façon qu’un psychanalyste se doit d’avoir été psychanalysé», expliquent Hélène Rey Ruf et son compagnon, Jacques Besson. C’est leur cas. Du côté des HUG, par exemple, où des PAP sont organisées, le point de vue est en revanche plutôt qu’il n’est pas nécessaire d’avoir été alcoolique pour soigner l’alcoolisme.
Vision holistique de la santé
Le Professeur Jacques Besson est une figure très respectée de la psychiatrie. Ce chrétien prône une «vision holistique de la santé», dans laquelle la spiritualité tient une place. S’il s’est plongé dans les médecines psychédéliques, c’est par le biais des addictions. En effet, des études scientifiques montrent que les psychédéliques utilisés dans un objectif thérapeutique permettent aux patients concernés de se libérer de leurs addictions. «En quarante-cinq ans d’addictologie académique, je n’ai jamais vu d’addiction aux psychédéliques. Ces substances pâtissent de leur usage récréatif que nous déconseillons fortement, de leur amalgame aux drogues et de leur interdiction par Nixon aux Etats-Unis en 1966», explique le Prof. Besson. Notons d’ailleurs que la Société suisse de médecine de l’addiction soutient les PAP.
Toutefois, le Vaudois et sa partenaire se «méfient des effets de manches qui disent qu’en une petite poignée de séances on voit la lumière et on est sauvé». Cela arrive parfois, mais généralement, selon eux, «les PAP sont une thérapie qui booste mais demande aussi du temps, notamment pour intégrer ce qui a été conscientisé lors de ces expériences». Le duo rappelle que l’imagerie cérébrale a révélé que, sous l’effet de ces molécules, les circuits cérébraux sont modifiés. De nouvelles connexions synaptiques sont créées et la communication entre les deux hémisphères du cerveau augmente fortement. «Ces psychédéliques libèrent des freins et lèvent des filtres. Ainsi, on a accès à plus d’intuition, d’imagination et de créativité. Il y a une rupture des automatismes générant par exemple des pensées de rumination et une ouverture du cerveau postérieur donnant accès à des mémoires profondes où sont encapsulés des souvenirs traumatiques», vulgarise Jacques Besson, qui préside la fondation Conscience et santé mentale qui ambitionne de «favoriser l’accès des PAP au plus grand nombre».
«Pas une potion magique!»
«Mais ce n’est pas une potion magique non plus. Ces nouveaux circuits neuronaux doivent ensuite être entretenus et là, la partie psychothérapie classique est très utile. Elle se base sur ces expériences fondatrices, qui seules ne suffisent pas forcément à changer son quotidien, puis capitalise sur elles, précise Hélène Rey Ruf. Au final, les personnes concernées sont davantage en contact avec elles-mêmes. Leurs relations aux autres font plus de place à l’écoute, à la fluidité et à l’empathie.» Souvent, elles développent aussi une vision plus spirituelle du monde. «Il s’agit au fond, pour paraphraser Carl Jung, de lâcher le moi pour aller vers le soi», résume Jacques Besson, avec enthousiasme.
Le psychiatre constate que la demande pour cela est forte, en dehors même du cercle restreint des malades psychiques. «Le programme des HUG compte une liste d’attente de plus d’un an et nous n’avons qu’une centaine de psychiatres prescripteurs pour toute la Suisse, et la Romandie reste en retard.» Et le Lausannois de conclure: «Aligner corps, âme et esprit, au fond, toutes les psychothérapies y tendent. Mais avec les PAP, c’est un saut quantique...»
Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.