Pour les paysans, un été d'apocalypse
«J'évite de regarder mes champs parce que ça me tord le bide»

Chaleur, sécheresse, insectes ravageurs: les agriculteurs sont sonnés par la situation climatique extrême de cet été. Avec une grande inquiétude, ils tentent de faire front. Blick/L'Illustré est parti à leur rencontre.
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Photo: Blaise Kormann
Camille Krafft (Texte) Blaise Kormann (Photos)

Le soleil est voilé par quelques nuages, et pourtant. La Broye a des airs de vallée de la Mort en cet après-midi d’août suffocant. Un faucon crécerelle plane en lâchant des «kii-kii-kii» stridents, bientôt supplantés par le vrombissement de deux F/A-18 déchirant le ciel. Au sol, le maïs, la betterave, les pommes de terre agonisent en silence. Depuis fin juin, interdiction d’irriguer en raison du faible niveau de la rivière. «On n’a plus qu’à regarder comment ça crève», lâche Emile Haeberli, agriculteur, qui nous accueille devant sa maison aux volets fermés. 

Six générations que la famille se bat pour faire prospérer le domaine, avec un succès certain. Cent dix hectares de grandes cultures, 350 vaches laitières, deux jeunes frères assurant depuis peu la relève à la tête de l’exploitation, qui est la dernière de Payerne et ses hameaux à produire du lait. Avec leur salopette, leur casquette et leur sourire sympathique, on les aurait bien vus dans un spot promotionnel pour l’agriculture suisse. Mais après un printemps plus que prometteur, la météo de cet été inflige à Samuel (34 ans) et à Jordan (30 ans) une «sacrée baffe». 

Services cantonaux alertés

La fratrie a tenté d’alerter les services cantonaux sur sa situation, en vain. «J’ai téléphoné un vendredi à Fribourg pour les avertir que nos cultures étaient en train de mourir, explique le cadet. On m’a répondu que l’employé concerné travaillait à 80% et qu’il fallait rappeler lundi. Je leur ai rétorqué que lundi, il serait trop tard.» Son frère ajoute: «On nous interdit l’irrigation alors que certaines communes continuent à arroser les fleurs des ronds-points. Ce n’est pas facile à vivre.»

La ferme de la famille Haeberli, à Payerne.
Photo: Blaise Kormann

Conséquence? «Le moral n’est pas bon», admet Jordan, qui évite de regarder les champs tellement ça lui «tord le bide». Le soir en famille, c’est presque pire: à sa propre peine s’ajoute celle de ceux qu’on aime, et qui donnent tant pour ce métier qui est aussi leur vie. «On porte tous le même fardeau, résume Samuel. Au début, on pensait que ce serait passager. Mais la quatrième vague de canicule a été celle de trop.» Difficile de penser aux vacances qui viennent habituellement récompenser une saison de labeur: «On réfléchit surtout à comment faire des économies.»

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On porte tous le même fardeau. Au début, on pensait que ce serait passager. Mais la quatrième vague de canicule a été celle de trop
Samuel Haeberli, agriculteur
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2026, une «merde d’année». Difficile de trouver une meilleure définition que celle d’Emile Haeberli, qui en a pourtant vu d’autres. 1976? «Aussi sec mais pas aussi chaud.» 2003? «Terriblement moins chaud», assure Samuel. Qualifiée d’«extrême» par MétéoSuisse, la sécheresse voit son impact démultiplié par la chaleur, assurent les agriculteurs. C’est aussi ce que concluent les scientifiques du réseau World Weather Attribution, qui analysent les événements météorologiques exceptionnels. 

Réchauffement d’origine humaine

Si le déficit pluviométrique record qui touche toute l’Europe ne peut être ­attribué au réchauffement, les températures élevées sont par contre une conséquence directe du bouleversement climatique causé par le CO2 d’origine humaine. Or la chaleur contribue au réchauffement de la terre et favorise l’évaporation de l’eau, multipliant par 11 le risque de voir les sols s’assécher, selon les scientifiques. Pendant ce temps, «certains continuent à prendre sans arrêt l’avion pour partir en vacances et en week-end. D’un côté je les comprends, mais c’est dur à encaisser», avoue Jordan.

Directeur adjoint de l’Union suisse des paysans (USP), Michel Darbellay ne cache pas sa grande préoccupation face à l’ampleur du phénomène: «On se demande combien de temps ça va encore durer. Les orages de ces derniers jours sont les bienvenus, mais ils sont très localisés et ne résolvent pas le problème. On est contactés quotidiennement par des agriculteurs qui demandent de l’aide. Cela nous touche, parce que les familles paysannes étaient déjà dans une situation difficile avant cet été.»

Un champ de betteraves mortes à l'entrée d'Orbe (VD).

Partout dans le pays, la preuve par l’image prend des reflets dramatiques. Ici comme là, des vaches passent leurs journées à chercher l’ombre sur des terres brûlées. Côté cultures, seuls les céréales (récoltées plus tôt) et le colza semblent être passés entre les gouttes (qui n’arrivent pas). A l’entrée d’Orbe (VD), un champ de betteraves sucrières crevées illustre l’ampleur de la crise. Du jamais vu. Ravagée par le charançon (un petit coléoptère) et la pourriture qui se développe en raison de la chaleur, cette plante qui supporte pourtant bien le sec fait partie des principales victimes de l’été. 

Maïs, patates et betteraves durement touchés

Et le maïs, qui sert à nourrir le bétail? Il «chatouille sous les aisselles» par endroits, alors qu’il devrait être haut de 3 mètres. Chez les Haeberli, la couleur verte a même partiellement déserté les champs. Les épis sont épars ou incomplets, et la récolte sera «quasi nulle». Comme de nombreux autres paysans, les deux frères ont souscrit une assurance et espèrent «pouvoir racheter du maïs pour le fourrage». Mais à qui, si l’Europe entière est cramée?

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On est contactés quotidiennement par des agriculteurs qui demandent de l’aide
Michel Darbellay, directeur adjoint de l'Union Suisse des Paysans
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Du côté des pommes de terre, ce n’est pas mieux. Elles ont vu leur croissance stoppée net par la chaleur et sont officiellement trop petites pour être acceptées par le centre de transformation qui fournit notamment les enseignes de McDonald’s en frites. Les critères de taille et de composition sont très stricts. «Ils n’ont pas d’obligation de les prendre. Vu que c’est une variété spécifique, on ne pourra pas les commercialiser s’ils refusent», explique Samuel. Un exemple parmi d’autres de nourriture standardisée jusqu’à l’absurde. 

En plus des mesures déjà prises, l’Union suisse des paysans lance un appel aux acteurs du marché. «Les pertes de rendements et les coûts supplémentaires doivent être couverts par une augmentation des prix aux producteurs et le gaspillage alimentaire en raison de critères trop stricts doit être évité», selon Michel Darbellay. La crainte de beaucoup d’agriculteurs? Que des importations viennent compenser la baisse de production avec, en toile de fond, les discussions sur l’accord avec le marché commun sud-américain Mercosur. 

Vaches laitières en difficulté

A Payerne, l’inventaire macabre ne s’arrête pas aux grandes cultures. Depuis la cour de sa ferme, Emile Haeberli montre les cerisiers et les pommiers ruinés par le soleil et, derrière, la forêt devenue brune en plein été. «Je n’ai jamais vu ça de ma vie.» Au sein de l’exploitation, seuls les poulets d’engraissement n’ont pas été impactés. Dans l’étable, des vaches ont le souffle court et les oreilles qui pointent vers le bas, «signe qu’elles en ont marre», selon Samuel. Il y a peu, elles ont souffert de la diarrhée qui touche quasi tous les troupeaux du pays. Le jeune agriculteur en est persuadé: «C’est comme ça qu’elles évacuent la chaleur accumulée dans leur corps. Il n’y a pas de races laitières qui supportent des températures pareilles.»

Les vaches laitières souffrent particulièrement de la chaleur.
Photo: Blaise Kormann

S’ils osent encore espérer que cette année «restera extraordinaire», les frères Haeberli savent qu’ils doivent s’adapter à cette nouvelle réalité frappant leur génération de plein fouet. Dans les champs, ils testent des variétés de patates plus résistantes à la chaleur ainsi que du teff, une graminée originaire de la Corne de l’Afrique. Côté irrigation, ils participent au projet co­opératif Arrobroye, qui vise à sécuriser l’approvisionnement en eau d’ici à 2031 en pompant dans le lac de Neuchâtel. Quant aux vaches, un nouveau bâtiment où elles auront de l’espace et de la ventilation est en projet depuis… six ans. Absurdité bureaucratique, cette fois. «Ils n’arrivent pas à se mettre d’accord entre les différents services de l’Etat, se désole Samuel. Ils ont passé six mois sur la couleur des bâtiments.»

Un désert à la Vue-des-Alpes

Pour fuir le spectacle déprimant des vallées, peut-on gagner de l’altitude afin de s’abreuver de verdure? Raté. Au col de la Vue-des-Alpes (NE), situé à 1300 mètres, les pâturages parsemés de crevasses sont aussi désertiques qu’un service de l’Etat au cœur de l’été. Même les mauvaises herbes ont succombé, c’est dire. Philippe Reichenbach, producteur de gruyère bio, a tenté récemment de planter des piquets, mais le sol s’effrite comme du sucre. «C’est la première fois que je vois cette région aussi sèche. Ces dernières semaines, il a plu deux fois 20 ou 25 mm d’eau. La bise est venue par-dessus et en deux, trois jours tout était évaporé.» 

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On fonctionne au jour le jour. Notre grosse inquiétude concerne le stock de fourrage de l’hiver prochain
Philippe Reichenbach, éleveur
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Après un petit mois à regarder ses bêtes grignoter jusqu’aux chardons, il n’a eu d’autre choix que de les redescendre près de son exploitation de La Chaux-de-Fonds. Depuis, son fils et lui courent d’un parc à l’autre pour permettre à leurs vaches de grappiller «la moindre repousse» d’herbe. «On fonctionne au jour le jour. Notre grosse inquiétude concerne le stock de fourrage de l’hiver prochain. On n’a actuellement que la moitié à disposition», explique-­t-il en montrant les tas dans sa grange. 

A la vue des Alpes, à 1300 mètres d'altitude, les pâturages sont desséchés.
Photo: Blaise Kormann

Le souci concerne l’ensemble du pays, confirme Michel Darbellay: «Il n’y a pas vraiment de fourrage indigène disponible sur le marché en raison de l’étendue de la sécheresse. Quant aux importations, elles sont difficiles, car les pays voisins sont aussi touchés. On espère encore pouvoir faire des récoltes fourragères à l’automne, en tablant sur des intercultures (période de transition entre la récolte et le semis, ndlr).»

Abattage prématuré des vaches

En attendant, «de plus en plus de collègues disent que quand leur tas sera fini, les vaches partiront à l’abattoir, explique Philippe Reichenbach. Le risque, c’est que les prix chutent si tout le monde fait pareil.» Face à cette menace, l’USP appelle les agriculteurs à échelonner la vente de bétail. Au vu de la dimension émotionnelle de cette problématique très médiatisée, Michel Darbellay rappelle que «des vaches de réforme (qui ne produisent plus, ndlr) sont abattues toute l’année. Actuellement, elles sont abattues plus tôt que d’ordinaire et manqueront à l’automne. Cela ne doit pas occulter le fait que, derrière, il y a des exploitations qui luttent pour leur existence.» 

Outre le fourrage qui ne peut croître sans pluie, les bovins consomment d’énormes quantités d’eau. «Cent litres par vache laitière et par jour, résume Philippe Reichenbach. Pour 30 bêtes qui pâturent, ce sont 3000 litres à monter quotidiennement sur l’alpage. Cela nous demande un travail énorme.» En cet été de tous les superlatifs, la question de l’accès à l’eau et de la priorisation des besoins se fait de plus en plus prégnante. Alors que les cantons sont aujourd’hui aux manettes, une stratégie nationale de gestion de l’or bleu est en cours d’élaboration et devrait être adoptée par le Conseil fédéral fin 2027. 

Philippe Reichenbach, éleveur, est inquiet pour les réserves de fourrage de cet hiver.
Photo: Blaise Kormann

Menace sur les légumes

Si seulement 3 à 5% de la surface agricole est irriguée en Suisse, les légumes font partie des cultures qui ne peuvent se passer de H2O. A Sédeilles, dans la Broye, Roxane Schoepfer est coresponsable de production pour l’entreprise maraîchère bio Gfeller, qui emploie quelque 25 équivalents temps plein. Depuis onze semaines, son collègue et elle se relaient toutes les deux heures pendant la nuit pour gérer les vannes d’arrosage, afin de limiter l’évaporation et d’éviter de surcharger le réseau. 

La journée, certains légumes ont été équipés d’un goutte-à-goutte. L’accès à l’eau, payée au mètre cube, ne souffre par chance pas de restrictions chez eux. Autre point positif: «Comme on fait de la vente directe, on n’est pas soumis aux calibres de la grande distribution, explique Roxane Schoepfer. Nos clients sont hyper-compréhensifs.»

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C’est dur parce que c’est très éprouvant physiquement et on sait que le rendement ne sera pas au rendez-vous
Roxane Schoepfer, maraîchère
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Cet été n’en est pas moins rude. Des légumes de garde ont subi des dommages irréversibles. Après une réunion de crise, décision a été prise d’abandonner certaines cultures pour se concentrer sur les jeunes plantations: «En arrosant, on essaie de sauver les meubles, mais ce n’est pas aussi efficace que la pluie. C’est dur parce que c’est très éprouvant physiquement et on sait que le rendement ne sera pas au rendez-­vous.»

A Sédeilles, chez le maraîcher bio Gfeller, les légumes sont attaqués par des insectes. Ici la pyrale du maïs.
Photo: Blaise Kormann

Insectes ravageurs

Le pire pour elle: la pression des insectes ravageurs qui se multiplient avec la chaleur. Comme le thrips, qui attaque les feuilles et affaiblit les plantes. Ou la pyrale, dont les vilaines chenilles saccagent le maïs. «Je n’ai jamais vu une attaque aussi forte», soupire la maraîchère en dépiautant un épi colonisé. 

Est-ce un autre symptôme d’un dérèglement global? Pour la première fois, les maraîchers ont vu des goélands se poser sur leurs parcelles après l’arrosage. «Au début, on en riait parce qu’on se serait cru à Bay Beach. Mais ils ont picoré les salades, alors on ne les tolère plus.» 

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On bafoue la planète, on pollue, on fracasse tout, et voilà ce que ça donne. Vous verrez que la faim va revenir plus vite que prévu
Thierry Messer, agriculteur
»

A une quinzaine de kilomètres de là, à Morens (FR), l’agriculteur Thierry Messer souligne pour sa part que les sangliers «crèvent de faim» cet été. «Dans la forêt, les sols sont desséchés. Ils ne peuvent pas aller aux vers, alors ils viennent manger nos cultures et retourner nos champs quand on arrose.» Depuis la canicule de 2003, il a investi et développé un réseau de conduites d’irrigation pour arroser depuis le lac de Neuchâtel avec l’aide de machines. Un combat éreintant: «Avec mon fils, on bosse 18 à 19 heures par jour pour que toutes nos cultures aient de l’eau. C’est un sacrifice énorme et la santé ramasse.» 

Roxane Schoepfer, co-responsable de production chez le maraîcher bio Gfeller.
Photo: Blaise Kormann

Surtout, Thierry Messer a peur pour l’avenir: «On bafoue la planète, on pollue, on fracasse tout, et voilà ce que ça donne. Les agriculteurs subissent ce changement climatique comme aucun autre métier, alors qu’on a pour mission de nourrir notre population, ce qui est essentiel à la vie. Vous verrez que la faim va revenir plus vite que prévu.»

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