Et si le chaos diplomatique s'emparait du très tranquille lac des Quatre Cantons? Le chef de l'équipe de négociation iranienne, Mohammad Bagher Ghalibaf, a conseillé dimanche aux Etats-Unis de «peser leurs mots» après un message de Donald Trump menaçant de frapper l'Iran, en pleins pourparlers en Suisse. Puis la délégation iranienne a quitté la salle.
Difficile, dès lors , de démontrer que les Etats-Unis ont bien gagné la guerre contre l'Iran. Tel est pourtant l'objectif de J.D. Vance, après une journée passée à négocier au Bürgenstock, lors d'un sommet diplomatique rebaptisé «Lucerne Summit» par la Suisse. Mais pour y parvenir, le vice-président américain doit avant tout faire oublier les échecs que Donald Trump a enregistrés depuis le début des frappes aériennes, le 28 février. Des échecs qui ont, jusque-là, permis à la République islamique de survivre, voire de se renforcer vis-à-vis de ses voisins du golfe Persique.
L'échec stratégique à Ormuz
C'est la défaite majeure de l'administration Trump. Quelle que soit l'issue des pourparlers au «Lucerne Summit», les Etats-Unis apparaissent, pour une bonne partie des pays de la planète, comme responsables d'un chaos économique sans précédent. Et ce, pour n'avoir pas anticipé une évidence géographique présente sur les cartes depuis des siècles: la mainmise possible de l'Iran sur le détroit d'Ormuz, si crucial pour le commerce mondial et pour l'approvisionnement du monde en hydrocarbures. Comment J.D. Vance va-t-il s'y prendre pour camoufler cet échec majeur? Sans doute en entonnant le même refrain que celui de Donald Trump lors de sa conférence de presse finale au sommet du G7 d'Evian. Le locataire de la Maison Blanche avait alors vanté l'accord préliminaire en 14 points avec l'Iran comme une victoire majeure, car il permet d'éviter le chaos boursier et pétrolier, en oubliant de rappeler qu'avant les frappes du 28 février, le détroit d'Ormuz était ouvert et sans péage.
Le risque d'échec sur le nucléaire
Peut-on faire confiance aux promesses nucléaires de l'Iran? A peine arrivé au Bürgenstock, le ministre des Affaires étrangères iranien a redit que son pays n'avait jamais voulu l'arme atomique, mais revendiquait le droit d'enrichir de l'uranium pour son programme nucléaire civil. Pour rappel, l'Iran dispose d'une centrale nucléaire à Bouchehr, dotée d'un réacteur et exploitée par l'agence russe Rosatom. L'objectif du «Lucerne Summit», pour les Américains, est d'obtenir l'accès à tous les sites nucléaires iraniens, au moins pour les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Le point 8 du «Memorandum of Understanding» prévoit que «la République islamique d’Iran ne produira jamais d’armes nucléaires et que le sort des matières enrichies ainsi que celui de toutes les autres questions liées au nucléaire convenues mutuellement, y compris les besoins nucléaires de l’Iran, seront traités de manière adéquate dans un accord final». On attend.
L'échec sur les missiles iraniens
Contrairement aux négociations précédentes, le plan en 14 points signé par Trump et le président iranien Massoud Pezechkian ne prévoit pas de dispositions pour démanteler le programme de missiles balistiques de Téhéran, du moins pour le moment. Ce sujet a été retiré du document, tout comme celui du soutien de l'Iran aux groupes armés dans la région. C'est pour ces deux raisons que le gouvernement israélien est furieux. J.D. Vance, qui a sermonné publiquement les autorités de l'Etat hébreu, doit donc obtenir des résultats sur ces deux terrains lors des premières journées de négociation en Suisse.
L'échec du calendrier
La diplomatie iranienne est experte pour gagner du temps. Elle l'a montré à de multiples reprises, notamment lors de la négociation du fameux accord sur le nucléaire de 2015, le JCPOA, dont Trump s'était retiré lors de son premier mandat, en 2018. Or, les Etats-Unis se sont mis dans la nasse. Ils ont donné, avec ce protocole d'accord, soixante jours à l'Iran pour finaliser un accord qui devra éclaircir tous les points en suspens. Soixante jours! Pendant ce temps, Donald Trump est occupé dans son pays par le Mondial de football, puis il aura sur les bras la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des Etats-Unis, le 4 juillet. Trump veut aller vite. Mais le temps joue pour les Iraniens.
L'échec politique et financier
C'est le double piège dans lequel J.D. Vance doit absolument éviter de tomber. Le premier piège est politique: si l'accord à finaliser en soixante jours ne comporte rien en matière de libertés publiques accrues pour le peuple iranien, cette guerre aura sacrifié une population qui, en janvier, s'est fait massacrer par les mollahs et les Gardiens de la révolution. Quel échec! Quelle gifle pour la diaspora iranienne en Europe et aux Etats-Unis, qui avait misé sur le renversement du régime! Puis vient la question financière. Le point 6 du protocole d'accord prévoit que «les Etats-Unis s’engagent, avec leurs partenaires régionaux, à élaborer un plan global convenu par les deux parties pour la réhabilitation et le développement économique de la République islamique d’Iran, tout en assurant un financement d’au moins 300 milliards de dollars». L'Iran demande déjà à recevoir une dizaine de milliards de dollars bloqués au Qatar. Si J.D. Vance n'obtient pas de contrepartie en échange de ces premiers versements, l'humiliation sera maximale.