Au premier regard, elle est belle, cette colombe qui orne les affiches des initiants «pour sauvegarder la neutralité suisse». Belle, et même émouvante. Il faut dire qu’elle ne vient pas tout à fait de nulle part.
Il y a des colombes qui invitent à détourner le regard. Et d’autres qui obligent à le lever. Celle de Picasso appartient à la seconde espèce. En 1948, Picasso participe avec Paul Eluard au Congrès des intellectuels pour la paix de Wrocław. Quelques mois plus tard, Aragon choisit sa colombe pour l’affiche du Congrès mondial des partisans de la paix à Paris.
Eluard, lui, avait écrit pendant la guerre un poème dont le dernier mot n’était pas «neutralité». Mais «Liberté». «Et par le pouvoir d’un mot / Je recommence ma vie / Je suis né pour te connaître / Pour te nommer / Liberté.»
«Libéralisme, j’écris ton nom.»
Si Christoph Blocher devait aujourd’hui paraphraser Eluard, il écrirait peut-être plutôt: «Libéralisme, j’écris ton nom.» Car l’industriel finance aujourd’hui une campagne qui présente la neutralité comme une politique de mise à distance des guerres étrangères. Pas d’engagement. Pas de sanctions qui nous feraient choisir un camp. Pas de politique étrangère qui risquerait de compromettre cette Suisse soigneusement tenue à l’écart du fracas du monde.
Sur le papier, c’est limpide. Dans les archives industrielles, un peu moins. EMS n’est pas l’histoire d’une paisible entreprise de plastique qui aurait croisé accidentellement l’industrie militaire. Bien avant l’arrivée de Christoph Blocher, son parcours industriel rencontre déjà les besoins militaires de l’après-guerre. Jusqu’au napalm.
La technologie militaire d'EMS
Mais soyons précis: le napalm, ce n’est pas Blocher. Il n’était pas encore aux commandes d’EMS et il serait malhonnête de lui en faire porter la responsabilité. Mais il serait tout aussi commode de faire croire que cette page s’est refermée avant son arrivée.
En 1963, PATVAG, société du groupe EMS, commence officiellement à produire des systèmes d’allumage électriques destinés à l’industrie et à la technique militaire. Blocher entre chez EMS en 1969. Il en prend la direction en 1972. Il devient actionnaire majoritaire en 1983. La production destinée à la technique militaire ne cessera qu’en 2004, après son départ pour le Conseil fédéral. Autrement dit, pendant près de trois décennies à la tête d’EMS, Christoph Blocher dirige un groupe dont une filiale produit officiellement du matériel destiné notamment à la technique militaire.
Neutre, mais pas économiquement
Et là, le calendrier devient intéressant. De 1986 à 2003, le même Christoph Blocher préside l’Action pour une Suisse indépendante et neutre, l'ancêtre de Pro Suisse. D’un côté, le tribun de la neutralité. De l’autre, le patron d’un groupe dont une filiale fabrique toujours du matériel pour la technique militaire.
De la colombe de Picasso aux systèmes d’allumage militaires d’EMS: sept dates qui résument le paradoxe.
1949: La colombe devient symbole de paix
Aragon choisit La Colombe de Picasso pour l’affiche du Congrès de la paix de Paris.1963: PATVAG produit pour la technique militaire
La société du groupe EMS lance des systèmes d’allumage électriques «pour l’industrie et la technique militaire».1969: Blocher entre chez EMS
Christoph Blocher rejoint le service juridique des Emser Werke.1972: Blocher prend la direction
Il devient président de la direction et délégué du conseil d’administration d’EMS.1986: Le patron d’EMS préside l’ASIN
Blocher devient président de l’Action pour une Suisse indépendante et neutre. Il le restera jusqu’en 2003.1986–2003: les deux rôles se chevauchent
Blocher défend politiquement la neutralité tout en dirigeant un groupe dont une filiale produit encore des systèmes d’allumage pour la technique militaire.2003: Départ d’EMS pour le Conseil fédéral
Elu au Conseil fédéral, Blocher quitte ses fonctions dans le groupe et cède sa participation majoritaire à ses quatre enfants.2004: Fin des systèmes militaires
EMS-PATVAG arrête la production de systèmes d’allumage destinés à la technique militaire et se concentre sur les allumeurs d’airbags.
De la colombe de Picasso aux systèmes d’allumage militaires d’EMS: sept dates qui résument le paradoxe.
1949: La colombe devient symbole de paix
Aragon choisit La Colombe de Picasso pour l’affiche du Congrès de la paix de Paris.1963: PATVAG produit pour la technique militaire
La société du groupe EMS lance des systèmes d’allumage électriques «pour l’industrie et la technique militaire».1969: Blocher entre chez EMS
Christoph Blocher rejoint le service juridique des Emser Werke.1972: Blocher prend la direction
Il devient président de la direction et délégué du conseil d’administration d’EMS.1986: Le patron d’EMS préside l’ASIN
Blocher devient président de l’Action pour une Suisse indépendante et neutre. Il le restera jusqu’en 2003.1986–2003: les deux rôles se chevauchent
Blocher défend politiquement la neutralité tout en dirigeant un groupe dont une filiale produit encore des systèmes d’allumage pour la technique militaire.2003: Départ d’EMS pour le Conseil fédéral
Elu au Conseil fédéral, Blocher quitte ses fonctions dans le groupe et cède sa participation majoritaire à ses quatre enfants.2004: Fin des systèmes militaires
EMS-PATVAG arrête la production de systèmes d’allumage destinés à la technique militaire et se concentre sur les allumeurs d’airbags.
Ce n’est pas illégal. Ce n’est même pas, à proprement parler, incompatible avec la neutralité suisse. La Suisse est neutre et armée. Elle n’a jamais interdit à son industrie de produire du matériel militaire. Le paradoxe est ailleurs.
Il apparaît au moment où Christoph Blocher veut transformer cette neutralité en doctrine de retrait politique et économique. Pourquoi la Suisse devrait-elle se salir les mains en sanctionnant un Etat agresseur, nous dit-on en substance, alors que les entreprises suisses, elles, n’ont jamais eu à se demander si faire des affaires dans un monde en guerre risquait de compromettre leur neutralité?
Une colombe qui bat de l'aile
Voilà une neutralité curieusement sélective. L’Etat devrait rester à distance. Le capital, lui, peut circuler. L’Etat devrait se méfier des sanctions. L’entreprise, elle, peut vendre. L’Etat risquerait de perdre son innocence en prenant position. Mais l’économie suisse pourrait continuer, hier comme aujourd’hui, à prospérer dans un monde où les frontières, les alliances et les guerres façonnent aussi les marchés.
C’est peut-être là que la colombe de l’affiche commence à battre de l’aile. Parce que celle de Picasso n’est pas née pour dire: regardons ailleurs. Elle vient d’une génération qui savait précisément ce que pouvait coûter le fait de regarder ailleurs trop longtemps.
Chez Eluard, la paix ne se résumait pas à l’absence de guerre. Elle avait un nom. Liberté. Chez Blocher, la neutralité semble parfois en avoir un autre. Libéralisme. Et au fond, tout son projet tient peut-être dans cette répartition des rôles. A la Suisse de rester chez elle. Au business de ne jamais connaître de frontières. Plus qu’en campagne, papa Blocher est en voyage d’affaires. Sa colombe, elle, est priée de rester neutre.