Un commentaire de Claude Ansermoz
Du courage, un peu, beaucoup, passionnément

La justice vaudoise a autorisé la publication d'un article de Blick dénonçant les comportements déplacés du metteur en scène Dorian Rossel. Une victoire pour la liberté de la presse après des mois de bataille judiciaire.
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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

C'est une décision importante. Par deux fois, la justice vaudoise a refusé d'interdire la publication d'un article dans lequel plusieurs femmes racontent des comportements dénoncés comme déplacés de la part du metteur en scène romand Dorian Rossel: baisers non consentis, messages insistants, invitations ambiguës, et, dans un témoignage ancien, des attouchements dénoncés par une femme qui était alors mineure. Ces récits existent. Ils ont été soumis au contradictoire.

Cet article, nous le publions enfin aujourd'hui, après des mois de procédure. Cette affaire rappelle une évidence: le temps de la justice n'est pas celui des médias. Et lorsqu'un article est bloqué avant publication, pendant des semaines ou des mois, c'est déjà une forme de victoire pour celui qui veut faire taire une enquête.

L'intérêt de cet arrêt dépasse donc le seul cas d'espèce. La Cour dit en substance qu'ici, l'intérêt public à informer l'emporte. Elle rappelle aussi qu'une personnalité qui choisit de s'exprimer publiquement sur les faits et sur son «rapport avec les femmes» s'expose à ce que la presse vérifie ses affirmations, dans le respect du contradictoire.

Mécanisme parfois détourné

C'est une bonne nouvelle pour la liberté de la presse. Qui recule à bas bruit sous intimidation procédurale. En Suisse, les mesures provisionnelles et superprovisionnelles permettent à un juge de bloquer en urgence une publication avant même qu'elle soit débattue publiquement.

Ce mécanisme peut être nécessaire dans certains cas, mais il peut aussi être détourné pour intimider, retarder ou renchérir le travail journalistique. Human Rights Watch et Reporters sans frontières (RSF) Suisse alertent depuis longtemps sur ce risque. Notre pays recule dans les classements en la matière.

Le cadre légal s'est d'ailleurs durci depuis le 1er janvier 2025: l'art. 266 Code de procédure civile (CPC) exige désormais qu'une publication puisse causer un «préjudice grave», et non plus un «préjudice particulièrement grave». Plusieurs organisations de défense des médias y voient un abaissement problématique du seuil de protection.

Il a fallu du courage

Précisons-le toutefois: dans l'affaire jugée ici, ce nouveau droit n'était pas encore applicable. Cela ne rend pas la décision moins significative. Au contraire: même sous l'ancien régime, il aura fallu des mois de procédure pour pouvoir publier.

Alors oui, il a fallu du courage. A la journaliste qui a enquêté. A la rédaction qui l'a soutenue. A l'éditeur qui a accepté le coût de la bataille judiciaire. Aux juges qui ont retenu la primauté de l'intérêt public dans ce dossier. Et surtout aux femmes qui ont parlé, au risque d'être contestées, exposées ou écartées dans un milieu où la réputation pèse lourd.

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