Ce devait être un départ par la grande porte. «Peter Brabeck-Letmathe quitte son poste de Chairman Emeritus», titrait la NZZ début décembre, l'homme de 81 ans ayant «confirmé sa démission» sur demande. Nestlé a elle-même annoncé dans un communiqué que le CEO et président du conseil d'administration de longue date avait informé le conseil qu'il renonçait à son titre de Chairman Emeritus. Le président du conseil d'administration, Pablo Isla, a salué son prédécesseur comme un homme dont «la vision et l'engagement ont laissé une empreinte inoubliable dans notre entreprise».
Mais le retrait n'a pas été aussi volontaire qu'il y paraît. C'est le conseil d'administration qui a décidé de supprimer le bureau de Peter Brabeck chez Nestlé Suisse, à La Tour-de-Peilz, à quelques kilomètres du siège principal de Vevey (VD), assistante comprise. Peter Brabeck occupait ce bureau depuis son départ de la présidence du conseil d'administration en 2017.
Cette mesure d'économie est aussi le signe d'un nouveau départ sous le duo formé par le président Isla et le CEO Philipp Navratil. Navratil a annoncé la suppression de 16'000 postes, supprimé la fonction de chef de la stratégie au sein de la direction du groupe et imposé un gel des salaires à l'ensemble des collaborateurs en Suisse. Dans ce contexte, le bureau luxueux réservé à l'ex-président ne semblait plus en phase avec la situation.
La victoire de Paul Bulcke sur son ancien supérieur
Des raisons d'ordre atmosphérique ont également pesé. Peter Brabeck s'était éloigné de la direction de Nestlé ces dernières années et avait vivement critiqué son successeur, Paul Bulcke, de manière à peine voilée. Pour marquer son désaccord, il avait rendu public le fait qu'il avait vendu ses actions Nestlé – alors qu'il avait toujours assuré, en tant que CEO puis président, qu'il n'en céderait jamais.
Après son départ en septembre, Paul Bulcke s'est vu attribuer le titre de président d'honneur, mais il a ostensiblement renoncé à un bureau et à une assistante. Le Belge entretient en outre un lien étroit avec Isla: c'est lui qui avait fait entrer l'ancien patron d'Inditex au conseil d'administration en 2018 et l'avait désigné comme successeur.
Le départ de Peter Brabeck constitue donc aussi une victoire pour Paul Bulcke sur son supérieur de longue date. Tous deux sont des élèves d'Helmut Maucher, le «grand-père» de Nestlé, qui a conservé le titre de président d'honneur jusqu'à sa mort en 2018. C'est la raison pour laquelle Peter Brabeck avait dû se contenter, lors de son départ, de l'appellation plus symbolique de Chairman Emeritus. Désormais, c'est Paul Bulcke qui porte ce titre. Les relations difficiles entretenues par Peter Brabeck avec le fondateur du Forum économique mondial, Klaus Schwab, n'ont pas non plus contribué à redorer sa réputation à la tête du groupe.
Helmut Maucher a toujours été un fervent soutien du WEF: en tant que président du conseil de fondation, il avait même promis à Klaus Schwab un versement de cinq millions de francs en reconnaissance de son travail de développement. Une somme que Klaus Schwab n'a jamais perçue. Peter Brabeck a assuré l'intérim à la tête du WEF pendant quatre mois et a démissionné en août, après que l'enquête a totalement blanchi le fondateur. En l'espace de cinq mois, il a ainsi perdu ses deux fonctions les plus prestigieuses.