Biais sexistes, manque de confiance…
Vous vous êtes toujours pensée «nulle en maths»? Vous avez probablement tort!

Malgré les efforts fournis par le corps enseignant, les mathématiques continuent d'infliger de l'angoisse, notamment chez les filles, souvent persuadées d'être moins douées. Trois professeurs analysent ce fossé sexiste et rassurent les parents désemparés face aux devoirs de leurs enfants.
Même quand elles obtiennent une moyenne de 6, les filles sont beaucoup moins nombreuses à choisir une filière mathématique.
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Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Pour Halloween, l'année dernière, je me suis déguisée en professeur d'algèbre. Plus effrayant qu'un costume de vampire, cet accoûtrement me rappelait des souvenirs glaçants, des «mais tu ne comprends toujours pas?» agacés et le claquement sec d'une porte refermée sur mon rêve de devenir vétérinaire (trop de maths).

Est-il utile de préciser que je suis une femme? Oui, dans ce cas précis: car d'après la dernière enquête PISA Suisse, dédiée à des élèves de 15 ans, la part des filles anxieuses face aux mathématiques ne fait qu'augmenter, passant de 52,6% à 68% en une dizaine d'années. Alors qu'elles sont loin d'être moins douées que les garçons: selon les recherches de la HEP Vaud et de la Direction générale de l'enseignement obligatoire (DGEO) publiées en 2024, 53% des garçons de 8P avec 6 de moyenne choisissent l'option spécifique maths et physique, contre seulement 29% des filles ayant pourtant obtenu la même moyenne. Et le schéma se répète à tous les niveaux d'études: d'après l'OFS, les femmes représentent seulement 25% des diplômés des domaines MINT (mathématiques, informatique, sciences naturelles, technique) dans les écoles supérieures.

Un manque de confiance… mais de meilleures notes!

«Bien que les filles soient moins nombreuses à se tourner vers ces mêmes cours, celles qui choisissent l’option spécifique (OS) maths et physique y ont souvent de meilleures notes que les garçons, confirme Michel Deruaz, professeur associé à la HEP Vaud, où il enseigne la didactiques des mathématiques. Je pense malheureusement que les garçons sont plus nombreux à oser une certaine prise de risque, sans oublier qu’on peut être conforté dans son choix par le fait que beaucoup de garçons suivent cette voie.»

Alors, pourquoi les filles déclarent-elles si facilement qu'elles sont «nulles en maths», avant de se résigner à le rester ad eternam? Nous avons posé la question à Isabelle Collet, professeure associée de sciences de l’éducation à l’Université de Genève. «Les messages envoyés par les enseignants ne sont pas reçus de manière identique par les filles et les garçons, analyse-t-elle. Quand on prévient une classe que les maths seront très difficiles l’année prochaine, les garçons se disent qu’en travaillant un peu plus, tout ira bien. Les filles, en revanche, sont socialisées à toujours donner le meilleur d’elles-mêmes: lorsqu’on leur annonce une hausse dans la difficulté d’une matière, elles s'imaginent qu’elle n’arriveront pas à suivre si le niveau augmente encore.»

Les hommes se sont «approprié» les maths

Ainsi, pour être sûres de réussir, elles choisiront le français, une matière dans laquelle elles sont «censées» être bonnes. «Historiquement, tous les savoirs étaient supposés être masculins, du latin et du grec aux mathématiques et aux physiques, rappelle Isabelle Collet. Les femmes étaient supposées se réaliser dans leur activité naturelle: la maternité. Par la suite, un tri s’est effectué parmi les savoirs qui donnent un pouvoir sur la société et ceux qui sont considérés comme subalterne. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les Humanités (ndlr: les disciplines littéraires et classiques) étaient considérées comme des filières prestigieuses qui revenaient aux hommes.»

Or, aujourd’hui, le paradigme s’est clairement inversé, puisque ce sont plutôt les maths et la physique qui sont masculinisées, «tandis que les disciplines moins rémunératrices, liées aux langues et au care, sont abandonnées aux femmes», conclut notre intervenante.

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En Italie, les formations universitaires en mathématiques comptent autant de femmes que d’hommes, pointe-t-il. Cela prouve qu’il est possible de régler le problème.
Michel Deruaz, professeur associé à la HEP Vaud
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Comment modifier le biais sexiste?

Et malgré de lents progrès, la situation n'évolue pas tant que ça. Michel Deruaz constate que le clivage entre les filles et les garçons ressurgit environ tous les cinq ans, sans réellement déboucher sur une solution. «En Italie, par exemple, les formations universitaires en mathématiques comptent autant de femmes que d’hommes, pointe-t-il. Cela prouve qu’il est possible de régler le problème. Il faudrait juste qu'on l'empoigne pour de vrai.»

Notre expert rappelle, en revanche, que diverses initiatives existent en Suisse: le Cours Mathilda, par exemple, permet aux Vaudoises de 11e année de faire des maths entre elles, afin de prendre confiance. «On remarque que les participantes sont plus nombreuses à choisir l’OS maths par la suite», se réjouit Michel Deruaz. A Genève, le Cercle filles et maths propose 28 séances par année aux filles de 13 à 16 ans, à l'UNIGE. Mais encore faut-il oser se lancer… «On a besoin de mesures compensatoires pour envoyer des signaux encourageants aux filles, tout en réfléchissant à réformer ce qui est discriminant dans le système existant», affirme Isabelle Collet.

Et pour les garçons qui se sentent «nuls»?

Cela ne signifie pas, bien sûr, que la totalité des filles manque de confiance en maths et que tous les garçons raffolent de géométrie. Loin de là. «Les maths ne laissent personne indifférent, note Michel Deruaz. Lorsqu’on annonce, en société, qu’on est professeur de mathématiques, certains visages se figent aussitôt et révèlent des traumas passés.» Et cela vaut autant pour les hommes que pour les femmes.

Selon Marc Ferrer, qui a enseigné les mathématiques pendant vingt-quatre ans dans les classes vaudoises et fondé la plateforme MathVaud.ch, la peur des maths guette tout le monde, à tout moment. «Cela peut venir d'un enseignement trop rigide, ou alors d'un professeur qui a toujours été très à l'aise en maths et peine donc à percevoir la difficulté de ses élèves. Il y a aussi la pression que subissent les jeunes, surtout autour de cette discipline, et la densité du programme. On va plus vite, l'élève n'ose pas dire qu'il n'a pas compris, et l'enseignant n'a pas toujours le temps d'accueillir plusieurs façons de résoudre un même problème… Résultat: l'enfant est perdu.» Et d'après le rapport PISA, l'anxiété autour des maths se renforce lorsque les notes ne sont pas satisfaisantes, créant un cercle vicieux et une peur grandissante.

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On ne peut se résigner à ne jamais faire de maths, puisqu’on en trouve constamment, dans la vie quotidienne. Nous avons tous des contrats d’assurance, des déclarations d’impôts, des recettes de cuisine…
Marc Ferrer, Ph.D., enseignant de maths, fondateur de MathVaud.ch et de l'application Douze
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«L'empathie est capitale pour enseigner les maths»

La manière d'enseigner est, par ailleurs, décisive. Michel Deruaz, qui forme les futurs profs à la HEP, rappelle à ses étudiants férus de maths qu'ils ne sont pas des élèves représentatifs: «Certains pensent que si eux ont réussi, tout le monde doit pouvoir y arriver, remarque-t-il. Mais tout le monde ne réfléchit pas comme eux. Je pense que l'empathie est capitale pour enseigner cette matière, qui peut terrifier»

Pas étonnant, donc, que des parents eux-mêmes «traumatisés» par les mathématiques ne parviennent pas à soutenir leurs enfants: «Mais quand un parent déclare, au moment des devoirs, que lui non plus n'y comprenait rien à cet âge, il envoie le mauvais message, observe Marc Ferrer. Il vaut mieux avouer qu'on n'a plus fait ce genre d'opérations depuis vingt ans et demander à l'enfant de nous expliquer l'exercice. L'idée est de l'encourager, plutôt que de lui laisser entendre qu'on a soi-même abandonné il y a longtemps.»

Comment aider un enfant qui «déteste les maths»?

Face à un élève persuadé d'être «nul en maths», notre interlocuteur conseille de le faire parler, sans le gronder ni le soumettre à un interrogatoire: «Simplement lui demander de raconter ce qui bloque, ce qui l'inquiète ou le stresse dans ce chapitre, plutôt que de lui imposer une heure de maths en plus. Ensuite, on peut relier les maths à des situations du quotidien, pour démystifier la matière.» Par exemple, à l'approche du Black Friday, il s'agit d'évoquer des pourcentages, de poser des questions simples sur les soldes et les rabais. «Un enfant qui parle de maths dans la vie de tous les jours est susceptible de reprendre confiance», note Marc Ferrer.

Car on ne peut se résigner à ne jamais faire de maths, puisqu’on en trouve constamment, dans la vie quotidienne: «Nous avons tous des contrats d’assurance, des pourcentages, des déclarations d’impôts, des recettes de cuisine… Il faudrait, durant les cours, quitter l’univers des formules pour, de temps en temps, ramener les mathématiques à ce qu’elles ont de plus concret», note le spécialiste.

Des répétiteurs, une fausse bonne idée?

L'enseignant déplore en outre que les parents désespérés n'explorent pas toujours les aides que l'école peut proposer, et se tournent très vite vers des répétiteurs, qui exigent entre 30 et 100 francs de l'heure. «Un bon répétiteur peut beaucoup apporter, mais tout dépend de la personne sur laquelle on tombe, et de savoir si elle se contente de ‘regarder l'élève s'entraîner’», insiste-t-il.

Pour répondre à ce problème, Marc Ferrer a notamment créé Douze, une application gratuite de calcul réfléchi: «Le plan d'études romand demande que l'élève apprenne à utiliser différentes procédures de calcul, ajoute l'enseignant. Chacun doit pouvoir passer par la représentation qui lui parle, même si ce n'est pas la méthode de l'expert.» Et, peut-être, découvrir qu'il avait tout compris dès le départ.

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