«Maintenant, il ne me reste plus qu'à choisir le bon œuf», explique Martin Pfister. «Oh, il est déjà emballé.» Enea, 8 ans, et sa sœur Elin, 7 ans, ricanent. Yaron, 5 ans, met une fraise dans sa bouche et fait des grimaces. Le politicien fait un clin d'œil à ses petits-enfants, tandis qu'il prend une gorgée de café dans sa tasse noire «Armée suisse».
Comme le conseiller fédéral et son épouse s'accordent quelques jours de vacances à Pâques, le brunch familial avec leurs enfants et petits-enfants à la maison à Allenwinden, dans le canton de Zoug, est avancé cette année.
Gabriela Giacometti attrape un croissant et, en admirant la table garnie de charcuterie, de saumon, de fromage, de baies et de trois sortes de pain, jette en souriant à Cacilda Giacometti Pfister: «Maman, tu as encore été trop généreuse avec nous.» La Brésilienne d'origine rétorque: «Je veux que tout le monde mange à sa faim!»
«Pour beaucoup ici, je suis toujours Martin»
Pour préparer le brunch, Martin Pfister s'est rendu à la boulangerie, sans garde du corps. Avant même d'y entrer, il reçoit la première poignée de main de l'une de ses connaissance de Zoug. «Je suis fier de la façon dont tu fais les choses.» Le ministre le remercie. «Pour beaucoup ici, je suis toujours Martin. Il faut que ça reste comme ça.»
Fait cocasse: c'est lors d'un repas de famille que l'ancien conseiller d'Etat zougois a pris la décision, il y a environ une année, de se porter candidat à la succession de Viola Amherd au Conseil fédéral.
Le 1er avril 2025, il a pris ses fonctions de ministre de la Défense, tandis qu'il présentait déjà ses priorités 50 jours plus tard seulement, au lieu des 100 jours habituels. Une démarche qui, finalement, ne surprend pas trop au vu du contexte explosif: le scandale de Ruag, avec des contrats de chars illégaux, ainsi que les démissions du chef de l'armée Thomas Süssli et du chef du service de renseignement Christian Dussey au début de l'année ont fortement ébranlé la confiance de la population dans l'armée.
Martin Pfister, qui ne dit jamais de mal de sa prédécesseure dans les médias, change néanmoins de tactique. Le centriste prône la transparence et souhaite communiquer ouvertement chaque problème. Il a parlé de la hausse des prix liée aux F-35, du manque de performance des drones israéliens, ainsi que du fait que Washington fait patienter Berne durant des années pour la livraison du système de défense aérienne Patriot. «Si nous abordons ouvertement les erreurs et les problèmes, nous pouvons regagner la confiance de la population. Et la confiance est la base d'une bonne politique», estime Martin Pfister.
Son quotidien bouleversé
Sa nouvelle entrée en fonction bouleverse son quotidien. En tant que chef de la santé à Zoug, Martin Pfister était déjà habitué aux journées bien rythmées. Mais aujourd'hui, à la Berne fédérale, les sessions parlementaires s'accumulent. En revanche, il dispose désormais d'une grande équipe qui le soutient dans ses tâches quotidiennes. «Sans elle, je n'y arriverais pas», admet le ministre avec humilité.
A cela s'ajoute son travail médiatique, qui a nettement augmenté. «Je n'ai jamais été autant devant les caméras», constate-t-il en riant. Mais cela fait partie du jeu. Pour le Zougois, il est important de se consacrer pleinement à sa fonction. «Au lieu de me plonger dans un roman de T. C. Boyle, je lis des rapports du DDPS», déclare-t-il, adressant un clin d'oeil à Urs Altermatt, historien et germaniste qui a auparavant travaillé comme collaborateur scientifique auprès de l'expert du Conseil fédéral.
Mais son travail n’est pas le seul à être chamboulé; sa vie familiale l’est aussi. «Les choses ont changé. Nous ne nous voyons évidemment plus aussi souvent qu'avant», explique Cacilda Giacometti Pfister. Le couple s'est rencontré il y a 28 ans, lors du carnaval du petit village de Baar. Son épouse avait déjà deux filles d'un précédent mariage, et ils ont eu deux autres enfants ensemble.
Depuis l'élection de son époux au Conseil fédéral, la directrice d'un cabinet de massage médical se rend deux fois par semaine à Berne, où le conseiller fédéral dispose d'un appartement. «J'aime préparer un dîner pour Martin», confie-t-elle. Ils parlent rarement d'affaires politiques, mais leurs échanges dépassent souvent le cadre du quotidien. «Cacilda voit le monde différemment. C'est rafraîchissant», souligne le conseiller fédéral.
Leur fille cadette, Isabel, 22 ans, étudiante en droit à l’Université de Berne, leur rend régulièrement visite. «J’apprécie, bien sûr, d’avoir à nouveau maman et papa à proximité.»
Leur fils Samuel, qui étudie l'ingénierie économique à Lucerne, n'a pas trop le choix que de l'appeler, en raison de la distance qui les sépare. «Je connais bien ses horaires maintenant. Je sais exactement à quelle heure je peux le joindre le soir.» Ils discutent souvent des matchs de foot du jeune joueur de 24 ans en ligue régionale. En revanche, le sujet de l’armée est moins souvent abordé qu’il y a une année, lorsque Samuel venait d'achever son premier cours de répétition en tant qu’officier.
Dans la mesure du possible, le conseiller fédéral essaie de maintenir sa vie de famille, en amenant ses proches à des événements. «J'aime qu'ils voient à quoi ressemble mon quotidien.» Avec sa fille Isabel, il a encouragé l'équipe nationale féminine de football lors des championnats d'Europe l'été dernier; sa femme l'a accompagné aux Jeux olympiques d'hiver à Bormio et Fabiola Weibel-Giacometti, 36 ans, s'est rendue à Crans-Montana pour rendre hommage aux victimes de l'incendie. «C'était impressionnant de voir à quel point il est présent. Et j'admire la façon dont il traite toujours tout le monde d'égal à égal», confie-t-elle.
«Gentil, ce n'est pas une mauvaise qualité»
«C'est une personne follement gentille, et c'est justement son problème», écrit le «Tages-Anzeiger» dans son bilan de l'année de Martin Pfister en tant que conseiller fédéral. De notre côté, nous avions cité des responsables politiques de la sécurité de tous horizons politiques, qui saluaient sa rapide capacité d’adaptation tout en soulignant son «besoin d’harmonie», jugé parfois excessif.
Cette étiquette de «gentil» ne le dérange pas fondamentalement. «Ce n'est pas une mauvaise qualité», se défend Martin Pfister. Ce qui compte le plus pour lui, c'est d'atteindre ses objectifs. Concrètement: allouer davantage de fonds à l'armée. «Mais on peut aussi réaliser ses objectifs avec une méthode décente.» Et cela, en respectant le principe de collégialité et en prenant la démocratie au sérieux.
«Je suis peut-être gentil, mais pas inoffensif. Il ne faut pas confondre les deux», affirme toutefois le conseiller fédéral. «Je sais comment fonctionnent les mécanismes de la Berne fédérale.» Il dit aussi savoir encaisser les critiques, et prendre du recul. «J’examine à chaque fois les raisons qui motivent les critiques, par exemple lorsque la gauche conteste le choix du type d’avion de combat.»
Bien que Martin Pfister soit le conseiller fédéral à avoir obtenu les meilleures notes auprès de la population, sa proposition de financer le réarmement de l'armée via une hausse de la TVA a jusqu'à présent échoué. Et la guerre en Iran n'y change rien: dans le dernier sondage réalisé début mars, 68% des personnes interrogées rejettent toujours la charge fiscale supplémentaire.
Pour le Conseil fédéral, toutefois, «il n'y a pas d'alternative à une augmentation des recettes». Martin Pfister se dit confiant dans la capacité de la population à reconnaître la nécessité d'agir. «Les guerres se rapprochent, la menace est devenue tangible pour de nombreuses personnes.» Il pense que la situation pourrait provoquer un changement de mentalité.
Elin se blottit contre son «vovô» (en portugais, cela signifie grand-père). «Quand mes enfants et mes petits-enfants sont là, je suis entièrement avec eux», confie Martin Pfister. Bien sûr, il se demande dans quel monde ils vont grandir. «Mais ils me donnent aussi beaucoup d'espoir.» Ce qui l’inquiète davantage, en revanche, c’est la difficulté de la Suisse, habituée à la prospérité, à trouver des solutions cruciales pour sa sécurité.