Comédie musicale déjantée
Joseph Gorgoni passe des escarpins de Marie-Thérèse aux brodequins de Roméo

Depuis le 1er mars, la troupe de «La revue de Lausanne» 2024 revisite «Roméo et Juliette» façon comédie musicale déjantée au Pavillon Naftule. Le comédien y interprète cinq rôles très différents, tous plus hilarants les uns que les autres. Visite dans les coulisses.
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Marie-Thérèse version disco, un rien stressée. «A force de répéter, on se dit que plus rien n’est drôle.»
Photo: VALENTIN FLAURAUD
Katja Baud-Lavigne
Katja Baud-Lavigne
L'Illustré

Il règne un joyeux désordre dans les coulisses du Pavillon Naftule, à Lausanne. Les costumes le disputent aux perruques, tandis que caisses et décors s’amoncellent un peu partout, rendant la circulation vaguement périlleuse par endroits. «Un sacré bordel, vous pouvez le dire!» lance un technicien goguenard nous voyant fureter à la recherche d’un endroit propice à l’installation de notre studio photo.

Dans trois jours, à la même heure, la première représentation de Roméo et Juliette battra son plein sur scène. D’ici là, il reste un certain nombre de boulons à resserrer, que ce soit à la mise en scène ou ailleurs, et le temps presse. L’équipe de La revue de Lausanne 2024 s’est en effet attelée à l’adaptation du drame shakespearien, à sa sauce, bien évidemment. Quatre actes en deux parties, entrecoupées d’un entracte, qui promettent bien des surprises.

Dans cette nouvelle mouture, un frère et une sœur que tout oppose découvrent à la mort de leur mère que son testament leur promet beaucoup d’argent… pour autant qu’ils accomplissent son vieux rêve: monter une version toute personnelle de Roméo et Juliette. Sans aucune expérience, avec une troupe de troisième zone et pléthore d’idées discutables, le grand classique va rapidement tourner à la farce.

Aucune subvention

«Voilà bientôt dix ans qu’on monte La revue de Lausanne, détaille Sébastien Corthésy, producteur et co-metteur en scène. Nous sommes toujours aussi motivés, mais c’est un format qui nécessite de respecter beaucoup de codes. Chaque année, on essaie de changer un peu les choses, mais on ne peut pas révolutionner la roue, alors monter une pièce un peu plus libre commençait à nous démanger. C’est difficile, parce que La revue nous prend déjà huit mois par an, entre le début de l’écriture et la fin du jeu. Avec Blaise Bersinger, on s’est donc organisés pour partager la charge en occupant la direction artistique une année sur deux, ce qui nous a permis de libérer un peu d’espace créatif.»

Une scène de combat épique entre Joseph Gorgoni et Frank Michaux, dangereusement armés.
Photo: VALENTIN FLAURAUD

Une fois le temps nécessaire dégagé, il restait à trouver le bon concept. «L’idée, c’était de monter quelque chose comme La revue, de la taille de La revue, avec plein de comédiens, de bêtises, de décors et de jolis costumes, mais qui ne soit pas La revue, poursuit le producteur. C’est très compliqué, parce que ce genre de spectacle d’humour n’est pas ou peu soutenu en Suisse. La preuve, c’est que Roméo et Juliette n’a reçu aucune subvention de qui que ce soit. On n’a ni sponsoring ni mécénat non plus. C’est toujours assez hallucinant. C’est donc un spectacle qui se financera, on l’espère, exclusivement par les recettes de billetterie.»

La troupe est ainsi condamnée à vendre un minimum de 7000 entrées pour ne pas boire la tasse. «Malgré le créneau existant pour ce type de pièces, ce n’est vraiment pas un calcul de production, parce qu’il n’y a aucun monde dans lequel on gagne de l’argent avec ce spectacle. Le but, c’est d’en perdre le moins possible. On veut avant tout faire plaisir.»

L’esprit très présent de Pierre Naftule

Et pour mettre toutes les chances de son côté, l’équipe mise notamment sur la présence à l’affiche de Joseph Gorgoni. L’interprète de l’inénarrable Marie-Thérèse Porchet écoute patiemment les dernières instructions de son metteur en scène dans un coin du plateau. Lorsqu’on l’interroge sur son rôle dans la pièce, il minimise. «Je fais des choses, bien sûr, mais c’est sporadique», assure-t-il.

En réalité, il interprète cinq personnages différents, qui requièrent tous un changement de costume. «Le fait de devoir me changer souvent implique que je ne suis pas beaucoup sur scène, mais les passages sont importants pour l’avancée de l’histoire. C’est en tout cas très amusant à faire. Et dans la deuxième partie, Marie-Thérèse est beaucoup plus présente.»

«
Faire croire aux gens que rien ne fonctionne, c’est très compliqué
Joseph Gorgoni
»

L’esprit de Pierre Naftule, producteur historique de Marie-Thérèse Porchet décédé le 19 mars 2022, flotte dans l’air. «Pierre aimait prendre une pièce et la transformer pour en faire quelque chose de très différent, afin de proposer un spectacle et une expérience un peu inédits au public, tout en réunissant plusieurs générations d’artistes, confirme Sébastien Corthésy. C’est quelque chose qui se fait peu, parce qu’il faut des épaules assez solides ou être vraiment très bête. Je pense que je fais partie de la deuxième catégorie. Pierre avait le don pour trouver des mécènes, ce que nous avons moins réussi à faire.»

«
On veut faire nos vies artistiques ensemble. On ne veut plus jamais se séparer
Sébastien Corthésy
»

L’idée de ce Roméo et Juliette revisité a germé il y a trois ans à New York, lors d’une représentation de Peter Pan Goes Wrong à laquelle ont assisté Joseph Gorgoni et Sébastien Corthésy. Le coup de foudre est immédiat. «Ça m’avait vraiment beaucoup, beaucoup plu, s’enthousiasme le premier. Je n’avais jamais vu ces spectacles et j’ai vraiment trouvé ça formidable. En sortant de là, on s’est dit qu’il faudrait qu’on arrive à faire un truc comme ça. Parce que c’est vraiment tout ce que j’aime dans le théâtre: la surprise sans arrêt. On va voir un truc, on ne sait pas trop quoi, et puis rien ne se passe comme il faut. Et c’est beaucoup de boulot de faire en sorte qu’un spectacle ne marche pas. Faire croire aux gens que rien ne fonctionne, c’est très compliqué.»

Et Sébastien Corthésy de renchérir: «Le Goes Wrong est un format qui existe très peu en Suisse. Le concept étant qu’une troupe amateur monte un spectacle où tout se passe mal. Ce sont des effets simples, clownesques. Comme le genre est très peu connu en Suisse, on aurait pu se contenter des trois principes de base, mais par honnêteté intellectuelle on a essayé d’innover un peu. Dans Roméo et Juliette, le «Goes Wrong» ne constitue pas tout le spectacle, mais une partie seulement, pour que l’on puisse aussi raconter ce qu’il se passe avant et après.»

Rigueur et improvisation

Sur scène, la complicité des acteurs saute aux yeux, ce qui contribue pour beaucoup à la réussite de l’entreprise. «Chaque année, on a une bonne entente sur La revue, confirme Sébastien Corthésy. Mais sur la dernière édition, on s’est dit: «On veut faire nos vies artistiques ensemble, on ne veut plus jamais se séparer.» La troupe s’est ainsi reformée pour ce spectacle.»

Deux petits nouveaux ont néanmoins rejoint le casting, Nathan Pannatier et César Vallet. «Je les ai contactés parce que nous avons l’expérience des blagues, des revues et de la mise en scène, mais on n’avait pas celle de la dramaturgie, explique le producteur. Ils ont une fraîcheur, une envie et une expérience dont nous avions besoin. C’est pour cette raison qu’ils sont à la fois co-auteurs et co-metteurs en scène. On n’est évidemment pas d’accord sur tout, mais c’est assez chouette, parce qu’il y a toujours un nouveau regard et c’est précieux. Je suis persuadé que si le spectacle tient la route, c’est en bonne partie grâce à eux. Ils ont vraiment apporté une rigueur que nous, les humoristes, n’avons pas forcément. On fait en sorte que ce soit cohérent, mais on ne va pas chercher la même profondeur.»

A trois jours de la première, les gradins du Pavillon Naftule sont encore bien silencieux. Au vu des trésors d’humour déployés sur scène, le calme ne devrait pas durer.
Photo: VALENTIN FLAURAUD

Une rigueur bienvenue, qui ne l’empêche pas de changer une scène à trois jours de la première. «Quand on a une bonne idée, j’aime bien l’explorer, sourit-il. Pour Nathan et César, qui viennent du théâtre plus classique où tout est écrit, c’est compliqué. Ils deviennent fous avec mes façons de travailler. Je suis capable de dire la veille de la première: 'On change une scène.'»

Il ajoute: «Les comédiens me détestent pour ça, mais ils ne sont jamais aussi bons, aussi vrais que quand ils sont dans l’urgence du moment. Je ne dis pas que je les mets en difficulté exprès non plus. En revanche, pour moi, le spectacle qu’on va proposer vendredi n’aura rien à voir avec celui de fin mars. Là, pour le coup, c’est l’esprit Naftule à 100%. C’est de se dire qu’un gag peut toujours être un peu meilleur. L’ordre et le poids de chaque mot, le volume auquel tu le prononces, le timing, tout compte. L’école Naftule, c’est un rire toutes les quinze secondes. Et moi, c’est constamment ça que je vais chercher.»

Le soutien d’équipes chevronnées

Derrière nous, une voix s’élève. «Ça fait 57 ans que je fais ce métier, ça fait 57 ans que je poireaute!» Eclat de rire général. Gilles Lambert a été scénographe de Pierre Naftule pendant plus de trente ans. C’est également lui qui s’occupe des décors sur Roméo et Juliette. La troupe lui doit les deux grandes structures métalliques mobiles qui occupent une bonne partie de la scène.

«Ils ont fait énormément de choses ensemble, raconte Sébastien Corthésy. Il est une des raisons pour lesquelles Pierre est omniprésent aussi. On a commencé La revue de Lausanne l’année où il a arrêté celle de Genève. On a donc hérité de ses équipes, ce qui nous a fait gagner dix ans. Je suis mal placé pour le dire, mais si on a cette qualité de production, dans le sens où les décors et les lumières sont bien faits, c’est parce que tous ces trucs ne dépendent pas de moi, mais d’une équipe forte de trente ans d’expérience ayant accepté de travailler pour des petits cons de 25 ans qui avaient envie de tout révolutionner. Gilles le premier.»

Les décors sont ceux de «La revue de Lausanne», recyclés pour l’occasion.
Photo: VALENTIN FLAURAUD

Il est également à l’origine du dernier changement opéré par le metteur en scène. «Il était là avant-hier, précise Sébastien Corthésy. Il n’a pas pipé un mot de toute la journée et à la fin, il a juste dit: 'Cette scène-là, elle ne marche pas. Il faudrait que vous la fassiez sauter.' Il avait raison. Malgré des comédiens au bord de la dépression, j’ai obtempéré.»

Malgré le surcroît de stress, la troupe fait bonne figure. Dans les coulisses, les costumes sont disposés au millimètre, pour que les acteurs perdent le moins de temps possible pendant les changements. «C’est intense, oui, d’autant que je suis un petit peu plus essoufflé qu’avant, avec tout ce qui m’est arrivé, mais franchement, on se débrouille, confirme Joseph Gorgoni. Je suis aidé, et Sébastien a prévu un temps suffisant pour le faire.» Depuis sa double transplantation pulmonaire en août 2020, le comédien doit se ménager. En théorie. «Quand j’ai été opéré et qu’on m’a dit qu’il fallait que j’arrête de travailler, j’ai refusé. Si j’arrête, je meurs. Je sais jusqu’où je peux aller et je crois que je suis raisonnable. Enfin, ce qui serait raisonnable, c’est de ne rien faire, mais comme j’en suis incapable…»

Les mois à venir ne devraient d’ailleurs pas être de tout repos puisque, en plus de Roméo et Juliette jusqu’à fin mars au moins, il lui reste quelques dates avec le spectacle des 30 ans de Marie-Thérèse, qu’il tourne depuis trois ans. Dont une à l’Arena de Genève, le 31 décembre prochain. «J’y ai joué le 31 décembre 1996, rappelle-t-il. On s’est dit que ce serait rigolo d’y retourner pile trente ans plus tard. On aura des invités spéciaux et quelques surprises.»

Un agenda toujours aussi chargé

Un nouveau spectacle devrait ensuite voir le jour l’année prochaine: l’histoire de la Suisse vue par Marie-Thérèse. «Je risque aussi de reprendre mon spectacle Trans Planté, parce qu’on me le demande», ajoute le comédien dans un sourire.

«
Ma vie, c’est la scène. Si je n’ai pas ça, c’est compliqué
Joseph Gorgoni
»

Autant dire que la retraite, ce n’est pas pour tout de suite. «Eh bien… non! rit-il. Je m’étais dit que j’allais me faire une année calme. Dans mon esprit, Roméo et Juliette, c’était une manière de me mettre un peu en retrait. Encore raté. Mais tant mieux. Parce que franchement, ma vie, c’est la scène. Si je n’ai pas ça, c’est compliqué. Il faudra juste prendre garde de ne pas trop cumuler. C’est le seul point qui fait que ce n’est plus tout à fait comme avant. Mais à partir du moment où on a l’envie et que les gens sont là, ça porte.»

Tout comme le souvenir de Pierre Naftule, son vieux complice. «Il serait très fier d’avoir son nom écrit en grand sur une grosse structure en plastique à Lausanne. Pour ma part, la première fois que je l’ai vue il y a trois ans, ça m’a vraiment beaucoup ému. Il faut que les gens se souviennent de lui, qu’ils sachent tout ce qu’il a fait pour l’humour suisse romand et suisse en général. Pierre serait très content qu’on continue à faire rire le public et ça, Sébastien l’a bien compris. On est dans sa lignée. Alors, je ne sais pas si Pierre travaillerait de cette manière-là, c’est compliqué à dire. En tout cas, on essaie de poursuivre son but et de faire en sorte qu’il soit fier de nous, même s’il n’est plus là.»

Angoisse de décevoir

Reste qu’en attendant la première de Roméo et Juliette, Joseph Gorgoni est inquiet. «Quand je le dis aux gens, ils ne me croient pas et me répondent que de toute façon ça marche, regrette le comédien. Mais c’est justement parce que ça marche qu’il ne faut pas décevoir. J’ai une vraie angoisse à chaque fois en me disant: 'Est-ce que ce n’est pas le spectacle de trop? Est-ce qu’ils vont encore rire?' Plus ça va, pire c’est. J’ai toujours peur de décevoir. J’avais moins cette crainte à mes débuts. Parce que quand on commence, on n’a rien à perdre.»

Informations: «Roméo et Juliette», de Sébastien Corthésy, Nathan Pannatier et César Vallet, avec la troupe de «La revue de Lausanne», jusqu’au 29 mars 2026, Pavillon Naftule, Lausanne, www.naftule.ch

Un article de «L'illustré» n°10

Cet article a été publié initialement dans le n°10 de «L'illustré», paru en kiosque le 5 mars 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°10 de «L'illustré», paru en kiosque le 5 mars 2026.

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