Joseph Gorgoni, vous retrouvez le chapiteau le plus célèbre de Suisse pour la cinquième fois. Pourtant, lorsque Pierre Naftule a émis l’idée de rejoindre le Knie, vous avez refusé. Pourquoi?
En 1997, je jouais La truie est en moi, mon tout premier spectacle, au Volkshaus, à Zurich. Un soir, Pierre est venu me dire: «Fredy Knie est dans la salle. Il va peut-être te demander de rejoindre le cirque...» J’ai fait: «Ça ne m’intéresse pas du tout.» A mes yeux, nos univers étaient diamétralement différents. Je ne voyais pas mon personnage comme un clown. Et donc, lorsque Fredy m’a proposé de les rejoindre, je lui ai clairement dit non. Il n’avait tellement pas l’habitude qu’il m’a fait, l’air surpris: «Mais pourquoi?» J’ai répliqué: «J’imagine mal Marie-Thérèse au cirque. Et puis je ne suis pas un fou des chevaux.» Bref, j’ai dit exactement ce qu’il ne fallait pas dire (rires). Depuis, il me le rappelle à chaque fois (il prend l’accent alémanique): «Tu n’aimes pas les chevaux?» Et me voilà de retour pour la cinquième fois, ce qui est un record pour un artiste invité.
Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?
J’étais parti à Paris faire l’Olympia; eux ont vraiment insisté. En 2001, j’ai rencontré Mary-José Knie, la femme de Fredy. Il y a eu une connexion amicale immédiate entre nous. Ma vision du cirque a changé quand j’ai vu comment et combien ils travaillaient. Ils vivent au cirque et le cirque est leur vie. Je ne m’étais pas rendu compte de l’ampleur de l’entreprise. C’est une machine énorme. Ils ont 200 employés et 2300 places sous chapiteau, ils attirent plus de 400 000 spectateurs par an. Avec Pierre Naftule, on s’est dit que, à part Emil, jamais personne n’avait «fait le clown» sans en être un. Nous sommes donc allés voir plein de cirques aux Etats-Unis et j’ai pu observer les clowns afin de comprendre comment ils fonctionnaient. Finalement, on a fait la tournée du Knie en 2001 et ça a été un triomphe. J’ai rencontré une famille aimante et accessible. C’est une dynastie et un peu notre famille princière. Ils m’ont accepté chez eux et Mary-José est devenue une amie.
Elle dit de vous – la remarque est dans votre autobiographie – que vous êtes sa «meilleure copine». Pourquoi?
La toute première fois, lorsqu’elle m’a demandé ce que je voulais boire, tout le monde trinquait au vin blanc et j’ai commandé une vodka. Son regard complice m’a fait comprendre qu’on allait bien s’entendre. Elle aime tout ce que j’aime: la mode, faire la fête. A l’époque, je fumais beaucoup, elle aussi. Depuis, on s’appelle tout le temps.
Fredy Knie a-t-il pris un risque en vous engageant?
Il m’a raconté que son père, Fredy Knie senior, qui était plutôt du genre sévère, lui a glissé: «Tu engages des travelos maintenant?» Fredy junior lui a répondu: «Tu verras, ça va marcher.»
C’est d’ailleurs Fredy junior qui vous a encouragé en vous disant: «Maintenant, il faut que tu fasses le spectacle en allemand.»
Oui, en 2004. Il m’a poussé: «Apprends l’allemand, comme ça, tu fais toute la tournée avec nous.» J’ai répondu: «En suisse-allemand? Tu rêves! Déjà que je ne parle pas un traître mot d’allemand, alors le Schwyzerdütsch...» Avec Pierre, on s’était déjà dit à propos de notre one man show: «On pourrait peut-être essayer de jouer en suisse-allemand.» Au Tessin, j’ai pu mesurer le succès de Marie-Thérèse en italien. C’est une langue que je parle. En 2010, on a réussi à faire la tournée Knie dans les trois langues nationales.
Ça n’est pas une mince affaire, car vous ne pouviez pas faire une traduction littérale du texte français.
Le public alémanique n’a pas les mêmes références que nous. Ils ne rient pas des mêmes choses. On a fait une première traduction puis une adaptation avec l’humoriste Toni Caradonna. Il ne connaissait pas du tout Marie-Thérèse mais il en a tout de suite saisi l’esprit. Après, il m’a appris la prononciation. Je n’ai jamais bossé autant. Et, au final, mon spectacle de 1 h 35 qu’on devait jouer dix fois a tourné pendant quatre ans.
Quelle Marie-Thérèse va-t-on retrouver cette année au Knie?
Elle pense qu’elle est engagée comme directrice du cirque parce que Géraldine Knie n’arrive pas à tout gérer. Elle s’imagine être absolument indispensable. En dehors de ses nouvelles robes extravagantes et de deux nouvelles chansons, elle est entourée de plein de très jolis acrobates et ça la rend folle. Le public va retrouver l’esprit de Marie-Thérèse et bien évidemment ses piques contre les Suisses allemands. A titre personnel, c’est une façon de conjurer le sort depuis les premiers symptômes de ma maladie, apparus en 2018. Je me suis dit: «Il faudra qu’on le refasse une fois.» Par le passé, ma prestation était très physique. J’ai fait du cheval, j’ai dressé des cochons, des chats, j’ai été soulevé par la trompe d’un éléphant... Je ne peux plus refaire tout ça. Après ma double transplantation des poumons (en août 2020, ndlr) je suis un peu diminué physiquement.
Vous apparaissez entre chaque numéro?
Non. Mais l’artiste français Vincent Vignaud, magicien et maître de la grande illusion, va faire avec moi un numéro d’apparition-disparition.
Finalement, Marie-Thérèse est bel et bien un clown.
En effet. A l’époque, j’affirmais: «Je ne suis pas un clown!» Je voyais ça comme quelque chose de négatif (il fait le geste de quelqu’un qui a pris la grosse tête). En réalité, Marie-Thérèse s’adapte. C’est un clown qui prend toute sa dimension au cirque. Elle fait des grimaces, elle tombe. A ma grande surprise, j’ai constaté que ça fonctionnait. Il y a eu de très bons clowns, mais tous ne m’ont pas plu. Les clowns traditionnels ne m’ont jamais fait rire ni rêver. Cette année, le clown musical Chistirrin (Mario Antonio Vega, artiste d’origine mexicaine, ndlr) revient et il allie à merveille modernité et classicisme. Moi, le meilleur souvenir que je garde du Knie, c’est Emil. Je l’ai découvert enfant et son accent suisse-allemand m’a marqué.
Qui dessine vos costumes feux d’artifice?
Jef Castaing. Il fait toutes mes robes depuis bientôt vingt ans. Je l’ai rencontré lorsque je jouais Cats à Paris. Cette année, je vais porter des robes aux couleurs pétantes. Au cirque, vous n’avez pas de décor. L’univers, c’est vous et ce que vous avez sur vous. Les costumes sont prépondérants.
D’un point de vue pulmonaire, la sciure de la piste, la poussière ne sont pas indiqués. Vous en souffrez?
Non. Knie n’a plus d’autres animaux que ses chevaux. Le reste du temps, la piste de sciure est recouverte. Ils disposent d’un sol lumineux, comme celui de l’Eurovision, sur lequel on peut projeter ce que l’on veut. Pour faire des gags, c’est vachement bien. C’est un très bel écrin qui va parfaitement avec ma robe surprise du final! Par rapport à ma première participation de 2001, la différence technique est hallucinante. Les Knie ont vraiment su évoluer et s’adapter. Géraldine engage même des artistes de l’univers du stand-up. Le premier réflexe est de se dire: «Au cirque, ça ne va pas marcher.» En fait, il faut évoluer, sinon on disparaît. Dans le domaine de l’humour, c’est pareil.
Les Knie misent sur la qualité et la curiosité.
Ils engagent chaque année les meilleurs numéros du monde. Ils vont voir tout ce qui se fait partout. Depuis deux ans, Fredy a donné les clés du cirque à sa fille Géraldine. Lui fait travailler ses chevaux.
Il n’y a d’ailleurs plus d’animaux sauvages depuis 2020.
Knie a fait des trucs fous, comme l’hippopotame en tutu, la girafe qui galope ou la prouesse de faire grimper un tigre sur le dos d’un rhinocéros. La sensibilité du public a changé et il faut composer avec lui. Je n’ai jamais vu les Knie, ou quiconque, maltraiter un animal au cirque. En revanche, j’avoue que les conditions de vie des fauves, enfermés dans leur petite cage, me mettaient mal à l’aise. Mais ils n’étaient pas la propriété de la famille Knie. Franco, lui, avait un rapport fabuleux avec ses éléphants. Désormais, ils sont au zoo pour enfants de Rapperswil.
Vivre en tournée avec les Knie vous a permis de partager leur vie et de rencontrer une certaine Stéphanie de Monaco.
En 2001, sa romance avec Franco a fait la une de toute la presse. La première fois que je l’ai vue, je lui ai dit: «Je ne sais pas comment vous saluer: faut-il dire Votre Altesse?» Elle m’a répondu: «Tu peux déjà m’appeler Stéph’.» Elle est très sympa. On a beaucoup rigolé. Depuis, je suis en contact avec elle. Elle est très proche de Mary-José et c’est aussi la marraine de la dernière fille de Géraldine.
Sa présence a fait souffler un vent de folie, notamment à Genève.
C’était inouï: les paparazzis se cachaient dans les arbres pour la traquer. Pourtant, lorsqu’elle était sur la plaine de Plainpalais, avec ses deux énormes chiens, elle mettait ses cheveux en avant et personne ne la reconnaissait. Une anecdote amusante nous relie. Un jour, j’étais grimé en Marie-Thérèse, coiffé d’une perruque orange. Je parodiais un clown. Une photo est parue en une d’un grand quotidien allemand. On y voyait Stéphanie la tête en arrière, éclatant de rire et moi qui la faisais rigoler. La légende affirmait: «Franco Knie se déguise en femme pour faire rire sa princesse.» Or, c’était moi. Cette histoire nous a tellement fait marrer!
Après votre double greffe, puis un méchant covid, trois mois d’intubation et la découverte au réveil d’un champignon potentiellement mortel, vous n’avez plus arrêté de travailler.
C’est vrai. J’ai fait deux spectacles, TransPlanté et les 30 ans de Marie-Thérèse, plus deux revues, dont la dernière à Lausanne. J’ai écrit un bouquin autobiographique (TransPlanté, Ed. Favre, 2023, ndlr) et j’ai fait une tournée avec le cirque. Tout ça fonctionne à l’envie. La chance, c’est qu’il y a du monde. Les gens viennent. C’est fou.
Vous envisagez déjà la suite?
Après la tournée, je pars en vacances en Thaïlande avant de jouer, en mars 2026, une pièce intitulée Roméo et Juliette, au Pavillon Naftule, à Lausanne. Cette fois, c’est moi qui vais apparaître et pas Marie-Thérèse. Je jouerai mon propre rôle avec, en toile de fond, une troupe de théâtre qui veut engager Joseph Gorgoni, lequel va se montrer immonde. Ce qui ne me ressemble pas du tout dans la réalité. Sébastien Corthésy, mon producteur, Blaise Bersinger et Benjamin Décosterd sont en phase d’écriture.
Au moment de remonter sur scène, vous serez à deux mois de vos 60 ans. Cette perspective joue-t-elle un rôle dans votre carrière et dans votre vie?
J’ai de la peine à réaliser, au point que cela me paraît presque irréel. Sébastien Corthésy, avec qui je travaille, a plus de vingt-cinq ans de moins que moi. Récemment, je lui ai fait remarquer que dans vingt ans il n’aurait même pas l’âge que j’ai aujourd’hui. Or j’en aurai 80. Les perspectives ne sont pas les mêmes... Après, ce n’est pas l’âge qui fait que tout change, mais mon état de santé. Malgré les aléas, tant que je peux travailler, je suis content.
Combien de médicaments prenez-vous encore chaque jour?
J’en ai 21 dans mon pilulier. Les antirejets ont baissé, heureusement. Les immunosuppresseurs un peu aussi. Sinon, j’ai de nouveaux traitements, des médicaments qui me donnent du diabète, pas à un niveau élevé, mais je dois contrecarrer les effets négatifs en prenant d’autres médicaments, qui, eux, me donnent du cholestérol. C’est supportable. Il y en a un que je n’aime pas trop, c’est la doxycycline, qui provoque des nausées. Mais grâce à la médecine, dans l’ensemble, je vais assez bien.
Sans alerte majeure?
L’été dernier, les fonctions pulmonaires ont chuté. J’étais très essoufflé et j’ai eu très peur. Ce serait apparemment dû à un rejet chronique. Lequel n’a rien à voir avec un rejet du greffon, comme cela peut être le cas la première année. Après quatre ans de transplantation pulmonaire, il arrive que les fonctions chutent d’un seul coup, de manière assez violente. Et ça se stabilise ensuite. On a attendu six à sept mois en espérant que ce soit ça, sinon, il aurait fallu envisager une nouvelle transplantation. Pour l’instant, ça tient. J’ai fait tous les tests et ça n’a pas bougé. Je ne récupérerai jamais ce que j’ai perdu, mais le corps apprend à faire avec. Dès que je marche plus de 3 ou 4 kilomètres, c’est difficile, comme de monter des escaliers. Mais j’ai tout de même gagné cinq ans de vie!
Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 21 août 2025
Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 21 août 2025