Quatre activistes écologistes visés, directement ou indirectement, par la vaste enquête genevoise sur les fausses pistes cyclables disent ne plus pouvoir absorber seuls le coût de leur défense. Ils ont donc lancé un crowdfunding au nom évocateur: «Des vélos, pas des fiches!».
Hébergée sur Wemakeit, la campagne vise 20'000 francs. Mercredi 1er avril, elle avait déjà récolté 6490 francs, avec encore 29 jours restants.
Enquête d'une ampleur exceptionnelle
Derrière cette quête, il y a une affaire qui a déjà largement dépassé le simple coup de peinture. En février 2023, des activistes liés à Extinction Rebellion avaient tracé plusieurs fausses pistes cyclables dans le canton de Genève. Le Ministère public genevois a alors requis un rétroactif téléphonique sur six mois concernant Joël et d’autres militants – autrement dit, des listes d’appels et les lieux d’où ils ont été passés, analysés par la police.
Le dossier a ensuite été nourri par l’examen de quatre ans de déclarations fiscales, de relevés bancaires, mais aussi par des demandes adressées à Google, Microsoft et EasyJet pour retracer d’éventuelles réservations et récupérer certaines données privées. Une liste de «membres» d'Extinction Rebellion, mais les critères utilisés pour établir ce catalogue sont flous. Le grand-père d'un jeune homme, décédé en 2019, y figure notamment.
Ainsi, au moins 154 personnes et 15 associations sont finalement mentionnées dans le dossier, selon les initiateurs de la campagne. Et si les frais engagés par le Ministère public approchent 17'000 francs, le dommage à la propriété avancé par le canton s’élevait à 8899,55 francs – un montant contesté par la défense.
La riposte coûte cher
Les militants assurent que l’argent récolté ne servira ni à payer d’éventuelles amendes ni à éponger des sanctions pénales, mais à financer les recours. Ils disent se battre sur deux terrains à la fois. D’un côté, ils contestent devant le Tribunal fédéral les mesures d’enquête déployées contre eux.
De l’autre, ils cherchent à savoir quelles données la police conserve encore, sur qui, et sur quelle base légale. Cette riposte judiciaire coûte déjà cher: 5636 francs de frais ont été mis à leur charge par la justice, même si ceux-ci restent suspendus tant que les recours fédéraux ne sont pas tranchés. L’une des personnes concernées a en outre déjà déboursé 19'000 francs d’avocat, pour une facture qui ne couvre encore qu’une partie du travail. Les 20'000 francs visés par la campagne doivent donc financer ces procédures, avec l’idée d’aller, s'il le faut, jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l'Homme.
Nouveau rebondissement
Cette campagne s’inscrit aussi dans le sillage du nouveau rebondissement révélé en décembre. La défense soutient qu’un rapport de police contesté a continué à circuler alors qu’il était censé être mis sous scellés depuis janvier 2025. Dans ce dossier, une personne parmi les quatre concernées a déjà obtenu partiellement gain de cause devant le Tribunal des mesures de contrainte, qui a estimé qu’une partie des documents collectés n’aurait pas dû l’être et que certains passages devaient être caviardés.
Le procureur Walther Cimino rejette toutefois intégralement les reproches. Selon le Ministère public, la copie numérique en cause avait été réalisée avant la demande de mise sous scellés. Elle aurait ensuite été transmise au procureur général, Olivier Jornot, pour lui permettre de répondre à une question de l’Ordre des avocats, avant d’être détruite.
Jusqu'où l'Etat peut-il aller?
Les activistes n’ont pas perdu leur sens de la mise en scène. Parmi les contreparties proposées aux donateurs figurent des cartes postales, un «rapport sous scellés» et même une piste cyclable peinte à domicile pour 1000 francs (taille réelle ou plus petite, selon les goûts).
Mais derrière l’humour, le message est nettement plus grave. Pour eux, il ne s’agit plus seulement de déterminer qui a tracé des bandes jaunes sur la chaussée, mais de demander jusqu’où l’Etat peut aller quand il décide d’enquêter sur des défenseurs de l'environnement.