Une découverte révolutionnaire
Cette entreprise suisse a trouvé une manière d'extraire les «polluants éternels» de notre eau!

Basée à Schlieren, dans le canton de Zurich, l'entreprise Oxyle a réussi un tour de force inespéré: extraire les «polluants éternels» de notre eau. Mais comment se fait-il que cette technique potentiellement révolutionnaire ne soit pas mieux connue? Interview.
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Fajer Mushtaq a commencé à développer une technologie capable d'extraire les PFAS de l'eau durant ses études à l'ETH de Zurich.
Photo: Daniel Kunz

En bref

  • À Schlieren, Oxyle affirme détruire sur site plus de 99% des PFAS dans des eaux usées industrielles et des eaux souterraines contaminées
  • Sa technologie OxLight combine UV et médiateurs chimiques pour rompre les liaisons carbone-fluor, y compris du TFA, détruit à 99,9%
  • Fajer Mushtaq juge prioritaire d'agir à la source; le déploiement large reste freiné par l'industrialisation, les coûts et les validations
Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Cet article constitue, en lui-même, une incroyable rareté. Car pour une fois, nous allons évoquer les «polluants éternels» en vous apportant une bonne nouvelle. Promis, vous ne quitterez pas cet article avec abattement, persuadé que tout est perdu d'avance et que rien ne pourra jamais nous débarrasser des PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées), qui s'invitent jusque dans le sang des fœtus. Pas d'angoisse, cette fois, en apprenant que ces substances nocives pour la santé et capables de s'accumuler dans l'organisme imprègnent notre eau potable, nos vêtements, nos cosmétiques, nos médicaments et les jouets de nos enfants.

Car au fin fond du canton de Zurich, dans la commune de Schlieren, une entreprise suisse est en train d'esquisser la silhouette de l'espoir. Baptisée Oxyle, elle a dégoté un moyen d'extraire les PFAS de notre eau, alors que les alertes concernant les taux potentiellement problématiques de certaines substances s'enchaînent. Dernièrement, on vous parlait du TFA, présent dans notre eau du robinet et classé depuis cet été parmi les PFAS néfastes pour la santé. Il est d'ailleurs considéré avec une sévérité croissante par l'Agence européenne des produits chimiques. Or, Oxyle affirme que sa technologie parvient à l'extraire, lui aussi, des eaux qu'elle traite.

Comment se fait-il, dans ce cas, que ces techniques ne soient pas encore utilisées partout? Pourquoi les solutions de ce type ne sont-elles pas appliquées à large échelle? Nous en avons discuté avec la co-fondatrice et CEO d'Oxyle, Fajer Mushtaq.

Fajer Mushtaq, vous semblez avoir déniché une solution à un problème majeur auquel la plupart des gens n'osent même pas penser. Etes-vous réellement capables d’éliminer les PFAS de l’eau contaminée?

Oui. De nombreuses méthodes conventionnelles permettent de capter les PFAS, mais laissent derrière elles des résidus contaminés qu’il faut ensuite traiter. Alors qu'Oxyle détruit les PFAS directement sur site. Lors de projets pilotes menés avec nos clients, nous avons démontré un taux de destruction des PFAS supérieur à 99% dans des eaux usées industrielles et des eaux souterraines contaminées. Nous avons également confirmé la destruction complète et la défluoration des molécules de PFAS.

Comment fonctionne exactement cette technologie?

OxLight, notre technologie de destruction des PFAS, associe la lumière UV à une chimie de médiateurs que nous avons développée pour générer des électrons hydratés hautement réactifs. En d'autres termes, ces électrons rompent les liaisons carbone-fluor des PFAS et transforment le fluor lié aux PFAS en ions fluorure inoffensifs. Contrairement aux technologies de captage, OxLight est conçue pour détruire les PFAS plutôt que de les transférer dans des filtres usagés ou dans un flux de déchets concentrés.

Il semble étonnant que l’on parle si peu de cette technologie, alors que la problématique des PFAS inquiète de plus en plus… Depuis combien de temps l’utilisez-vous?

Oxyle a été fondée en 2020, mais les travaux à l’origine de notre technologie remontent à bien plus loin: ils faisaient partie de ma thèse de doctorat à l’ETH de Zurich, en 2013. Le chemin a été long, car il a d’abord fallu comprendre la chimie, puis la transformer en une technologie capable de traiter des flux d’eau réels.

En 2013, on ne parlait pas encore des PFAS. Qu’est-ce qui vous a attirée vers cette problématique?

Les PFAS sont souvent décrits comme des substances chimiques invisibles car, même à de très faibles concentrations, ils sont connus pour présenter des risques potentiels pour la santé. Cela dit, les PFAS ne peuvent pas simplement être remplacés du jour au lendemain, puisqu'ils sont largement utilisés dans de nombreux secteurs et entrent dans la composition de produits indispensables, tels que les dispositifs médicaux, les mousses anti-incendie, les cosmétiques ou encore les vêtements imperméables.

Donc en plus de se cacher partout, ils sont irremplaçables?

Dans le secteur pharmaceutique, par exemple, les substances chimiques apparentées aux PFAS sont essentielles à certains procédés, notamment à la production de peptides, qui fait appel à l'acide trifluoroacétique (TFA). Notre monde repose sur ces substances et nous ne disposons pas, dans un avenir proche, de solutions de remplacement. Parallèlement, nous continuons à découvrir des sites contaminés présentant des concentrations élevées de PFAS. On estime à environ 23'000 le nombre de «hotspots» identifiés en Europe, dont quelque 2300 sites particulièrement préoccupants. Cette ampleur rend indispensables des mesures de prévention et des solutions de traitement efficaces.

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Si nous parvenons à prévenir la pollution là où elle survient, sur les sites industriels, et à empêcher les PFAS de contaminer les eaux souterraines, le problème pourrait ne jamais atteindre l'eau que les gens boivent chez eux.
Fajer Mushtaq, cofondatrice et CEO d'Oxyle
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Vous avez mentionné le TFA, qui vient d'être officiellement classé comme PFAS par l'Agence européenne des produits chimiques, laquelle a également renforcé sa recommandation concernant la concentration maximale de TFA autorisée dans l'eau potable. Votre technologie fonctionne-t-elle également sur cette substance en particulier?

Oui. Le TFA compte parmi les PFAS les plus difficiles à traiter, mais notre technologie permet de le détruire. Grâce à notre procédé, nous avons atteint un taux de destruction du TFA de 99,9%, avec un bilan massique du fluor très proche de l'équilibre. Cela signifie que tout le fluor est comptabilisé après le traitement, plutôt que de se retrouver sous forme de sous-produits appartenant à d'autres PFAS. Compte-tenu de la persistance et de la grande mobilité du TFA, c'est un résultat dont nous sommes particulièrement fiers.

Mais si votre solution est aussi efficace, pourquoi n'est-elle pas utilisée partout pour décontaminer l'eau du robinet, par exemple?

L'endroit où l'on traite les PFAS est déterminant. L'essentiel est d'enrayer, autant que possible, le problème à sa source première. Si nous parvenons à prévenir la pollution là où elle survient, c'est-à-dire sur les sites industriels, et à empêcher les PFAS de contaminer les eaux souterraines, le problème pourrait ne jamais atteindre l'eau que les gens boivent chez eux.

C'est aussi ce qui peut conférer à ce problème un caractère si désespérant: nous intervenons souvent trop tard, tout au bout de la chaîne, lorsque la contamination a déjà atteint le réseau d'approvisionnement en eau. Le traitement de grands volumes d'eau potable déjà fortement diluée représente un défi différent, avec des considérations techniques et économiques qui lui sont propres. Ainsi, plus nous intervenons tôt, plus le problème est facile à maîtriser.

Donc vous travaillez avec des entreprises soucieuses de se débarrasser des PFAS, qui deviennent vos clients?

Nous travaillons avec un large éventail de clients industriels, notamment des entreprises chimiques, des entreprises agrochimiques et des fabricants de PFAS. Et nous sommes aussi très présents dans le secteur pharmaceutique, où les substances chimiques apparentées aux PFAS sont essentielles à de nombreux procédés de production. Certains de nos clients sont également actifs dans la gestion des déchets et la dépollution des sites contaminés. En fait, chaque flux d'eau est différent: le traitement doit donc être conçu en fonction de sa composition en PFAS, de son débit et de ses caractéristiques chimiques.

Du coup, il est toujours difficile de comprendre pourquoi les solutions existantes ne sont pas empoignées plus largement. Quel est le principal défi, selon vous?

Le principal défi consiste à passer d'un projet pilote concluant à une installation industrielle à grande échelle. Chaque flux d'eau étant différent, les clients doivent avoir la certitude que la technologie fonctionnera de manière fiable sur leur site, qu'elle s'intégrera à leurs opérations et qu'elle sera économiquement viable. Viennent ensuite les questions budgétaires et les longs cycles de validation et d'approbation propres au secteur industriel. Pour Oxyle, le passage à l'échelle nécessite également des capitaux et des capacités suffisantes pour construire ces premières installations à grande échelle et en assurer le suivi.

Pensez-vous que la situation des PFAS est désespérée?

Absolument pas! Les limites réglementaires prennent une importance croissante et les normes encadrant la contamination par les PFAS évoluent. Il y a déjà quelques années, les évolutions réglementaires commençaient à influencer le marché. Depuis, la sensibilisation du public aux PFAS s'est considérablement renforcée, puisque beaucoup plus de personnes connaissent ces polluants et comprennent pourquoi ils représentent un sujet de préoccupation. En revanche, il n'existe pas de solution unique à tous les problèmes liés aux PFAS. Nous devons prévenir les rejets, surveiller les contaminations et traiter les flux contenant ces substances. Mais l'essentiel est que nous disposons désormais de technologies capables de faire davantage que simplement capter les PFAS.

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