«Polluant éternel» risqué
Notre eau potable contient du TFA… et cela pourrait devenir un immense problème pour la Suisse

Le TFA, un type de «polluant éternel» présent dans l'eau et les aliments, vient d'être classé comme toxique par l'Agence européenne des produits chimiques. Sachant que cette substance n'est pas encore limitée en Suisse, sera-t-elle bientôt mieux réglementée?
En juillet, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a abaissé la dose journalière admissible de TFA.
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Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Il est tout petit et son nom acronymique donne envie de l'ignorer. Par contre, il est incroyablement sournois et, une fois installé, se montre presque impossible à déloger. Issu de la dégradation de certaines substances chimiques agricoles et industrielles, il s'invite dans les sols, les plantes et, par conséquent, dans nos placards. Le TFA (acide trifluoroacétique) appartient à la terrifiante famille des PFAS, ces «polluants éternels» capables de s'accumuler partout, de l'environnement à nos organismes. Le 1er octobre, le Pesticide Action Network (PAN) européen détectait du TFA dans le sang de 110 Européens, soit la totalité des participants, et suggérait que les taux ne font que grandir.

Si vous ne connaissez pas très bien les PFAS, sachez seulement que ces éléments chimiques sont présents dès qu'un produit doit résister à l'eau et à l'huile (pensez cosmétiques, pesticides, vêtements de ski, sprays imperméabilisants, jouets en plastique, ustensiles de cuisine, emballages...). Ils existent par milliers, chez vous, autour de vous, en vous… et peuvent causer, à terme, des problèmes de santé dont l'ampleur totale est encore difficile à définir pour les scientifiques. Normal, puisque chaque PFAS doit être étudié un par un et qu'il requiert donc des années d'études. Bref, le problème est tellement énorme que s'en saisir évoque les travaux d'Hercule. Résultat: on s'en saisit un peu, mais trop lentement.

Le TFA vient d'être reconnu comme étant toxique

Pourquoi on vous parle (encore) de ce phénomène? Parce qu'en juin 2026, l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a officiellement classé le TFA, l'un de ces fameux PFAS, parmi les substances toxiques pour la reproduction humaine. En d'autres termes, il peut impacter négativement le développement des enfants et la fertilité. En réaction, un mois plus tard, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) abaissait la dose journalière admissible de TFA à 0,014 mg/kg de poids corporel par jour. «Celle-ci est environ 3,5 fois plus faible que la précédente, peut-on lire. Les experts fixent également une nouvelle dose aiguë de référence de 0,07 mg/kg de poids corporel.»

Et pendant ce temps, en Suisse, il n'existe toujours pas de limite nationale pour les taux de PFAS dans l'eau potable. Alors que l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) a mesuré cette substance dans les cours d'eau et lacs suisses, avec une concentration estimée entre 0,2 μg/l et 2,8 μg/l dans les cours d'eau, qui augmente au fil de l’écoulement.

En décembre 2025, l'Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) nous indiquait que seuls trois PFAS sont actuellement réglementés dans l'eau potable: 0,3 µg/l pour le PFOS et pour le PFHxS, et 0,5 µg/l pour le PFOA. Il assurait toutefois que les valeurs maximales pour l'eau potable en Suisse pouvaient être adaptées, si nécessaire.

Et jusqu'ici, cela ne semblait pas vraiment pertinent, puisque le TFA n'était même pas encore vraiment catégorisé parmi les PFAS, au moment où ces directives européennes sur la qualité des eaux potables ont été élaborées, en 2020.

2,2 µg maximum par litre d'eau

Alors, au vu des nouvelles recommandations européennes, peut-on estimer qu'un changement devient nécessaire, désormais? Actuellement, le Pesticide Action Network (PAN) européen recommande de placer le seuil de risque à 10 µg/kg pour l'alimentation et 2,2 µg/l pour l'eau potable.

Certaines valeurs mesurées dans les cours d'eau suisses pourraient donc se trouver au-dessus. Or, rassurante, la dernière étude réalisée par l’Association des chimistes cantonaux de Suisse a mesuré des moyennes de 0,765 µg/l d’eau potable. Près de la moitié des échantillons présentaient des concentrations comprises entre 0,50 et 1,0 µg/l, ce qui respecte les recommandations.

A titre comparatif, les Pays-Bas et la Belgique (ou plus précisément le Wallonie) recommandent également une limite à 2,2 µg/l, tandis que l'Italie conseille plutôt de la placer à 10 µg/l.

Bientôt un taux maximal pour le TFA dans l'eau?

Il n'est pas exclu qu'une telle limite survienne bientôt, à la suite de la nouvelle valeur maximale annoncée par l'EFSA, en juillet. «La Suisse est en contact avec l'Union européenne au sujet d'une réglementation relative au TFA, note une porte-parole de l'OSAV. Si l'UE venait à fixer, sur la base de l'évaluation de l'EFSA, des valeurs maximales dans les denrées alimentaires ou l'eau potable, la Suisse examinerait la possibilité de les adopter. La coordination des valeurs maximales avec les principaux partenaires commerciaux de la Suisse est essentielle pour garantir le même niveau de protection de la santé et un commerce sans heurts des denrées alimentaires.»

Et si les taux actuellement mesurés devaient s'avérer au-dessus de cette limite? «Il sera possible de répondre à cette question lorsque des valeurs maximales seront en vigueur», répond l'OSAV.

Quelles solutions possibles, à l'avenir?

Or, les distributeurs d'eau sont obligés d'anticiper cette situation, dans la mesure où ce problème les inquiète beaucoup. «Cette substance est très difficiles à extraire de l’eau, note Christos Bräunle, porte-parole de la SVGW, l'Association suisse pour l'eau, le gaz et la chaleur. Seule la méthode de l’osmose inverse semble efficace, mais elle paraît quasiment impossible à appliquer à la totalité de l’eau potable, déplore Christos Bräunle. Sans oublier que l’eau traitée grâce à cette méthode est presque distillée et doit être reminéralisée, ce qui complique encore le processus».

A Bienne, par exemple, la station de conditionnement d'Ipsach utilise cette technique de purification pour l'eau du lac depuis 2024 et fournit l'eau d'environ 70'000 habitants. «L’éventuelle nécessité de s’appuyer de plus en plus sur la technique de l’osmose inverse pourrait transformer la manière par laquelle on distribue l’eau potable, analyse Christos Bräunle. Mais en plus d’être onéreuse, cette méthode n’est pas forcément accessible aux petites usines, qui se verront alors obligées d’acheter l’eau de grandes usines.»

Pour l'OSAV, l'essentiel est «d'attaquer le problème à la source», en réduisant l'introduction du TFA dans l'environnement: «L’OSAV est en étroite collaboration avec les autres offices fédéraux concernés, notamment avec l’Office fédéral de l’environnement, ainsi qu’avec les cantons en la matière», assure une porte-parole.

L'eau du robinet est-elle encore sûre?

Cela dit, pas de panique, si vous buvez l'eau du robinet: celle-ci peut actuellement être bue sans inquiétude, en Suisse. «En général, notre eau potable garde une bonne qualité, rassure Christos Braünle, qui la boit aussi lui-même. Les limites légales actuellement fixées sont très basses et présentent des marges rassurantes: même si une substance devait excéder marginalement sa limite, cela ne poserait aucun danger immédiat. Reste qu'il faut absolument trouver des mesures pour protéger l’eau de source, afin que ces substances ne s’accumulent pas davantage, au fil du temps.»

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