Le juge genevois répond aux critiques
Olivier Boillat: «Lorsqu’il faut hausser la voix, nous haussons la voix»

Olivier Boillat, juge au Tribunal des mineurs de Genève, ne souhaite pas voir le cadre légal en Suisse se durcir. Profondément humaniste, cette figure du droit répond aux critiques et se livre. Interview.
Olivier Boillat est juge au Tribunal des mineurs de Genève et président de l’Association latine des juges des mineurs.
Photo: Magali Girardin
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Antoine Hürlimann
L'Illustré

La Suisse, marquée par des faits divers mettant en cause des adolescents, doit-elle s’inspirer de la Suède et serrer la vis? Comment agir face à la prostitution des mineures, un phénomène aussi inquiétant que méconnu? Quid des stupéfiants et de leurs usages chez les moins de 18 ans? Olivier Boillat, juge au Tribunal des mineurs de Genève et président de l’Association latine des juges des mineurs, a accepté de recevoir L’illustré dans son bureau et n’a éludé aucune question.

Olivier Boillat, face à la violence des gangs, la Suède veut abaisser l’âge de la responsabilité pénale de 15 à 13 ans pour les infractions graves, ouvrant la voie à des peines de prison dans certains cas. La Suisse doit-elle s’inspirer de ce serrage de vis?
Je ne pense pas. D’abord, nous ne sommes pas la Suède et ne connaissons pas les mêmes problèmes que ce pays, qui paraît avoir loupé le coche concernant certaines évolutions de la société. Et puis, je considère que nous disposons d’un arsenal législatif suffisant pour faire face à la délinquance en Suisse.

Pourtant, ici aussi certaines voix qualifient la justice des mineurs de justice de béni-oui-oui.
Ce n’est pas le cas. Lorsqu’il faut hausser la voix, nous haussons la voix. Cela ne signifie pas que nous ne sommes pas bienveillants. Nous sommes évidemment contents lorsque nous pouvons aider un jeune à s’épanouir sans le mettre en prison. Mais si nous considérons que les conditions légales doivent nous conduire à le priver de liberté, nous l’ordonnons.

Quelles sont les grandes lignes du droit pénal des mineurs?
La ligne conductrice, c’est la protection et l’éducation des mineurs, tout en protégeant la société puisque l’un des buts du droit pénal des mineurs est de prévenir la récidive. Nous disposons d’un système dualiste fait de mesures de protection et de peines, ce qui permet de s’occuper d’un jeune jusqu’à 25 ans s’il le faut et, en cas d’infraction très grave, de le placer pendant toute cette période dans un environnement fermé. Nous nous emparons des problèmes liés au droit pénal des mineurs à partir de l’âge de 10 ans. C’est l’un des seuils de responsabilité pénale les plus bas du monde. La moyenne est plutôt autour des 12-14 ans.

S'expliquer face à face

Que faites-vous une fois que vous vous êtes saisis d’un cas?
Nous nous occupons du jeune qui a commis une infraction. Il faut en permanence garder à l’esprit qu’il s’agit d’un être en pleine évolution. Avant d’agir, nous devons connaître son environnement, sa famille, ses amis... Puis nous réfléchissons s’il y a lieu de l’accompagner. Faut-il qu’il soit suivi par un éducateur? Prononcer un traitement ambulatoire? Un suivi psychologique? Travailler sur les addictions? Dans les cas extrêmes, nous passons à des placements en foyer, voire à des privations de liberté.

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Considérer que parce que l’infraction est grave la sentence doit correspondre à une sanction prévue pour les adultes est une aberration
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On entend de plus en plus parler de la médiation comme solution miracle à tous les problèmes. Que pensez-vous de cette pratique?
C’est un outil essentiel dans notre action. Il offre aux parties la possibilité de s’expliquer face à face, de tenter de trouver une autre résolution au conflit que par une peine, de ne plus craindre de représailles, de prendre des engagements, parfois de s’entendre sur un mode de réparation. Plusieurs centaines de procédures font ainsi l’objet d’une médiation chaque année en Romandie.

Les statistiques indiquent une diminution générale de la délinquance juvénile en Europe, mais une hausse pour certains délits dits graves. Est-il nécessaire de mettre en place des mesures particulières?
Il faut surtout que nous nous donnions les moyens d’appliquer la législation avec laquelle nous devons travailler. Encore une fois, nous avons affaire à des êtres en plein développement, sur le plan neurologique notamment, et donc au niveau de l’impulsivité. Considérer que parce que l’infraction est grave la sentence doit correspondre à une sanction prévue pour les adultes est une aberration. Nous bénéficions d’une bonne législation en Suisse pour ce qui concerne le droit pénal des mineurs. Nous ne manquons pas d’outils et les sanctions à disposition me semblent appropriées. Maintenant, c’est bien beau d’avoir un texte. Faut-il encore avoir suffisamment de juges, de policiers spécialisés, d’éducateurs, de places dans les foyers...

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Vous ne m’entendrez jamais dire que les jeunes d’aujourd’hui sont plus violents et irrespectueux que ceux d’hier
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Sommes-nous mal lotis en Suisse?
Pas si nous effectuons une comparaison internationale. Mais nous pouvons et devons mieux faire.

Cela fait trente ans que vous êtes dans le domaine du droit pénal. Avez-vous noté des évolutions concernant la délinquance des jeunes?
Chaque génération est différente. Mais vous ne m’entendrez jamais dire que les jeunes d’aujourd’hui sont plus violents et irrespectueux que ceux d’hier. Je n’en suis pas du tout convaincu et ça fait trente ans qu’on me tient ce discours. Par contre, c’est vrai, ils sont différents de ceux de mon époque, et même de ceux d’il y a quinze ans. Le portable et les réseaux sociaux ont pris une énorme importance. Le monde des adultes qui les attend diffère également, et pas toujours en bien. Nous devons nous adapter.

Des jeunes en danger

Quel est l’impact du téléphone portable et des réseaux sociaux?
Nous assistons à un phénomène de recrutement inquiétant. Des jeunes sont happés par des propositions publiées sur les réseaux sociaux. Nous avons par exemple des cas où certains sont utilisés pour jouer les faux policiers. D’autres pour commettre des arnaques en tout genre, notamment via Twint. Il y a aussi les affaires de prostitution de mineures.

La prostitution des mineures, c’est un sujet qui vous inquiète tout particulièrement?
C’est évident. Toute personne qui fait mon travail et qui imagine une gamine de 12 ou 13 ans se livrer à de la prostitution avec des individus majeurs plusieurs fois par jour est terriblement inquiète.

Quelle est l’ampleur du phénomène?
Il n’y en a pas des milliers, mais tout de même plusieurs dizaines rien qu’à Genève. C’est un milieu très discret donc difficile à cerner. On sait que cela se passe surtout en milieu urbain, mais pas uniquement. Nous ne disposons pas de données précises pour la Suisse romande.

Olivier Boillat est pour le moins sportif. Très investi au sein des Bains des Pâquis, il se rend tous les jours au travail à vélo depuis son domicile.
Photo: Magali Girardin

Quelle est votre approche en la matière?
Avant toute autre considération, ces filles sont des victimes. Nous intervenons non pas dans le but de les punir, mais de les entendre afin de les protéger et d’essayer de remonter le réseau qui les exploite. Mais il y a aussi des filles qui se prostituent sans appartenir à un réseau. Elles tombent sur des annonces et perçoivent une manière de se faire de l’argent. Ces cas sont souvent encore plus compliqués à résoudre...

Comment comprenez-vous que des mineures puissent se prostituer de leur plein gré?
Par le contexte économique, familial, relationnel... Il faut aussi mentionner que des affaires ont malheureusement pu être glamourisées alors que leur teneur était en réalité sordide. Par exemple l’affaire Zahia, du nom d’une escorte mineure au moment où plusieurs stars du football ont eu recours à ses prestations. Pour des jeunes filles, son histoire est une success-story.

Arrivez-vous à sortir de l’enfer celles qui parviennent jusqu’à vous?
C’est difficile. Il ne faut pas avoir peur de l’échec temporaire. Il ne faut pas croire que parce que nous intervenons tout va bien aller. Nous ne devons jamais lâcher, malgré les récidives. La plupart du temps, nous proposons à ces jeunes filles un soutien. Parfois, nous décidons un placement un foyer, même si elles risquent de fuguer. Pour qu’elles reviennent, il faut qu’elles sentent que la porte leur reste ouverte. Et puis, le temps va faire son travail... Notre principale préoccupation est qu’elles saisissent la main qui leur est tendue avant qu’elles ne soient trop cabossées pour s’en sortir.

Une relation de confiance

L’autre thématique importante, ce sont les stupéfiants. Observez-vous une évolution en la matière?
Le nombre d’infractions n’a pas augmenté, contrairement à ce que beaucoup pensent. Il y a même une baisse dans les statistiques qui s’explique en partie par la dépénalisation de la détention de moins de 10 grammes de cannabis. Nous y étions opposés, mais le Tribunal fédéral en a décidé autrement. Maintenant, la consommation de cannabis reste punissable et nous permet au moins de saisir le produit. C’est là que nous nous rattrapons.

Pénaliser la consommation de cannabis, n’est-ce pas un peu anachronique quand on regarde la libéralisation en cours à travers le monde?
Je viens d’une génération où la voie de la dépénalisation du cannabis semblait une évidence. Mais dans le monde des mineurs, cette interdiction me semble toujours adéquate. Dans l’exercice de ma fonction, je constate qu’un mineur de 13 ou 14 ans qui consomme du cannabis régulièrement se fait du mal. Nous avons plusieurs cas où le jeune en question va perdre la motivation au point de se déscolariser. Nous avons ensuite beaucoup de mal à le récupérer. Un mineur a besoin qu’on lui fasse confiance, mais également de règles et d’interdits pour évoluer sereinement. Ça ne peut pas être dans tous les cas «open bar».

La consommation de cannabis chez les mineurs préoccupe le juge genevois.

Nous avons longuement échangé à propos des moins de 2% des jeunes qui enfreignent le droit pénal des mineurs. Quand on constate que plus de 98% d’entre eux respectent la loi, on se dit finalement que tout ne va pas si mal, non?
Nous ne pouvons jamais nous contenter de dire que tout va bien. Nous devons rester attentifs à cette jeunesse en perpétuelle évolution pour répondre à ses défis. Il n’y a jamais de situations désespérées. Mais vous avez raison de rappeler cette réalité: il y a plus de 200'000 mineurs de 10 à 18 ans en Suisse romande, parmi lesquels seule une toute petite minorité est confrontée à la justice. Nous devons nous en occuper mais il ne faut pas créer de sentiment d’insécurité. Il ne faut pas avoir peur de la jeunesse, car, effectivement, dans son immense majorité, elle va bien. Ce n’est pas lui rendre service que de la craindre et de la fuir. Au contraire, si vous osez la regarder dans les yeux, vous verrez que, bien souvent, elle est multiculturelle, pleine de vie et fière. Et elle a bien raison de l’être.

Un article de «L'illustré» n°17

Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.

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