Cette drogue explose en Suisse
«Je consomme de la kétamine comme de la bière»

Longtemps cantonnée à un usage médical, la kétamine séduit de plus en plus les fêtards. Son essor inquiète les spécialistes, qui alertent sur ses effets et son potentiel addictif.
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La kétamine connaît un véritable essor dans la vie nocturne suisse.
Photo: Getty Images
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Robin Bäni et Andreas Schmid

Elle voulait juste essayer. «J'aime bien tester des substances», explique Maria*, 25 ans. Elle avait déjà fumé un joint et pris une pilule d'ecstasy une fois. Mais cette fois-ci, elle avait devant elle quelque chose de nouveau: une poudre blanche, facile à confondre avec de la cocaïne. Son petit ami a tracé des lignes sur la table basse, et elle a sniffé la substance. Elle ne se souvient plus de la quantité exacte. Mais, «ça m’a plu.» Et elle n’en est pas restée là.

La kétamine, ou plus précisément le chlorhydrate de kétamine, est à l’origine un anesthésique. Lorsqu’elle passe dans le sang, elle agit en quelques secondes. Par voie muqueuse, ses effets se font sentir en quelques minutes. C’est notamment pour cette raison que cette substance était très utilisée pendant la guerre du Vietnam: elle permettait de plonger rapidement les soldats blessés dans un état d’insensibilité à la douleur. Les vétérinaires l’utilisent aussi pour anesthésier les chevaux. En médecine, la kétamine est donc employée depuis longtemps. Mais son usage récréatif, lui, ne cesse de gagner du terrain.

Dans le milieu festif, on l’appelle «vitamine K», «Special K» ou tout simplement «K». Samedi prochain, lorsque des centaines de milliers de personnes afflueront à nouveau à la Street Parade, bon nombre d’entre elles auront des petits sachets en plastique dans leurs poches. «La kétamine fait désormais partie de l’équipement standard pour sortir», explique Maria. Et les données relatives aux eaux usées lui donnent raison.

La MDMA est-elle dépassée?

L’Agence européenne des drogues (Euda) a récemment publié des chiffres sur la diffusion de la kétamine. 66 villes ont été étudiées. Il s’agit de la plus grande analyse de ce type. Et elle montre que, de 2024 à 2025, les traces de kétamine dans les eaux usées ont augmenté de 41%. C’est surtout le week-end que la concentration grimpe en flèche.

En Suisse, Zurich arrive en tête, suivie de Genève, Bâle, Neuchâtel et Berne. Dans ces villes, les dispositifs d’analyse de drogues constatent une hausse de la consommation. L’association d’aide aux personnes dépendantes de la région de Bâle écrit même: «La kétamine semble actuellement avoir le vent en poupe et être en passe de supplanter la MDMA/ecstasy comme drogue festive.»

Selon le service d’aide aux personnes dépendantes de Bâle, cet analgésique est désormais «très facile» à se procurer sur le marché noir. Alors qu’il coûtait encore 80 francs le gramme il y a quelques années, son prix est tombé à 50 francs dans de nombreux endroits. Parallèlement, son degré de pureté augmente. Dans les échantillons analysés à Bâle, il se situe désormais entre 82 et 100%.

Dans les valises des passagers

Le commerce de la kétamine a pris de l’ampleur à l’échelle internationale, indique l’Office fédéral de la police (Fedpol). La substance arrive principalement en Europe depuis l’Inde. On ignore toutefois si elle est importée par l’intermédiaire de sociétés pharmaceutiques légales ou de sociétés fictives, précise Fedpol, ou si elle est détournée du marché légal au cours de sa distribution. Une chose est sûre: les réseaux criminels profitent du fait que la kétamine n’est soumise à aucun contrôle international.

Les autorités suisses en ont saisi 121 kilogrammes l’année dernière, souvent dans les aéroports. La police cantonale de Zurich indique que cet analgésique arrive principalement en Suisse dans les bagages des passagers. Une grande partie n’est toutefois pas destinée à ce marché. L’Europe sert de plaque tournante, en particulier l’Allemagne et la Belgique. La substance suit le chemin inverse de la cocaïne, d’ici vers l’Amérique du Nord et du Sud.

Plus le marché est vaste, plus la substance attire de monde. Mais on peut se demander pourquoi les fêtards en viennent à consommer un anesthésiant. Maria explique: «Je consomme de la kétamine comme on boit de la bière.» L’ivresse lui rappelle celle de l’alcool, mais sans la gueule de bois le lendemain. De plus, la kétamine revient moins cher que de commander verre sur verre.

Le cas de Matthew Perry

À faibles doses, la kétamine a un effet désinhibant et euphorisant. Ceux qui en sniffent davantage découvrent une autre facette de la drogue. À partir d’environ 50 milligrammes (consommés par voie nasale), des états dissociatifs apparaissent. Les personnes concernées ont l’impression d’être hors d’elles-mêmes, certaines ont des hallucinations. À partir de 75 milligrammes, certaines parties du corps s’engourdissent, ce qui peut conduire à ce qu’on appelle le «K-Hole». Un état de dissolution du «moi», comparable à celui provoqué par une forte dose de LSD.

Comme quelques milligrammes suffisent à modifier radicalement les effets, le centre d’aide aux personnes dépendantes de Bâle met expressément en garde contre la consommation en soirée: «Le dosage est difficile à évaluer et peut entraîner des incidents dangereux.» La perception de l’espace et du temps se déforme, on perd de vue ses amis. Et comme la drogue engourdit, les personnes concernées ne ressentent souvent pas immédiatement les blessures.

La situation devient particulièrement dangereuse en cas de polyconsommation. Mélangée à de l’alcool, à des benzodiazépines ou à des opiacés, la kétamine peut entraîner une paralysie respiratoire. L’anesthésique se transforme alors en drogue potentiellement mortelle. C’est ce qui s’est produit dans le cas de Matthew Perry, star de la série «Friends», décédé sous l’effet de la kétamine dans son jacuzzi.

Aux toilettes toutes les 15 minutes

Une consommation excessive et prolongée de kétamine endommage également la vessie. Maria raconte l’histoire d’un ami qui, au début, ne ressentait qu’une légère douleur en urinant. Puis, à un moment donné, il a commencé à avoir du sang dans les urines. Aujourd’hui, il doit aller aux toilettes toutes les 15 minutes «pour être sûr de ne pas se faire pipi dessus».

La consommation croissante s’accompagne d’une augmentation du nombre de personnes dépendantes. Jonas Montagna, médecin-chef adjoint du service de psychiatrie au Centre Arud de médecine des addictions, déclare: «Il y a huit ans, nous n’avions encore aucun dépendant à la kétamine parmi nos patients. Aujourd’hui, ils se font remarquer.» Il est difficile d’en expliquer la raison. Mais Jonas Montagna a une théorie.

En effet, la recherche a montré que la kétamine peut aider à traiter les dépressions et les troubles anxieux résistants aux traitements. Or, la Suisse manque de places en thérapie. Cela pousse les personnes concernées à s’automédicamenter. «Et ça peut mal tourner», explique le psychiatre. «C’est ainsi qu’elles se retrouvent chez nous.»

«En reprendre pendant des jours»

La science en sait beaucoup sur la kétamine. Certains consommateurs se sentent donc à tort en sécurité. Car si cette substance a fait l’objet de nombreuses recherches comme anesthésique, son usage récréatif reste beaucoup moins documenté. Une chose est toutefois établie: les personnes qui la sniffent pour faire la fête développent rapidement une tolérance. Or les drogues qui présentent cette caractéristique ont généralement un fort potentiel de dépendance.

Maria raconte qu’autrefois, elle consommait un gramme de kétamine en deux à trois mois. Aujourd’hui, cela lui suffit pour une soirée. Elle est néanmoins enthousiaste. La coke finit par fatiguer, l’effet de la MDMA s’estompe avec le temps, tout comme celui du LSD. «Mais la kétamine, je peux en reprendre pendant des jours.»

*Nom d'emprunt

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