Un député transalpin s'insurge
«En Italie, les Moretti auraient immédiatement été arrêtés»

Les relations entre la Suisse et l'Italie sont plus tendues que jamais ces derniers jours. Le député Toni Ricciardi nous explique pourquoi les enquêteurs italiens ont plus d'expérience que les suisses sur ce genre d'affaire. Interview.
Toni Ricciardi est membre du Parlement italien depuis 2022.
Guido Felder

Le ton du gouvernement italien à l'encontre des autorités suisses s'est drastiquement durci. La décision du tribunal valaisan de libérer Jacques Moretti sous caution serait une grave insulte aux familles des victimes de l'incendie de Crans-Montana, dénonce le gouvernement italien dans un communiqué.

Sur la chaîne Rai 1, l’ambassadeur d’Italie à Berne – rappelé à Rome entretemps – soupçonne même les preuves d'avoir été manipulées. Gian Lorenzo Cornado dit qu'il ne retournera pas à Berne tant que les autorités suisses n’autoriseront pas des enquêteurs italiens «expérimentés» à y travailler.

Parmi les critiques de ce dossier se trouve le député du Partito Democratico (PD) Toni Ricciardi, qui vit à Genève. Devant le Parlement italien, ce binational a accusé les autorités suisses de «négligence ou de malveillance». Dans une interview accordée à Blick, il déclare: «Une telle chose ne se serait jamais produite en Italie!»

Qui est Toni Ricciardi?

Toni Ricciardi est historien des migrations à l’Université de Genève et spécialiste de l’histoire de la migration italienne en Suisse. Il a notamment publié l’ouvrage «Mourir à Mattmark» consacré à la tragédie de Mattmark de 1965. Il est secrétaire national du Partito Democratico et député du Parlement italien depuis 2022.

Toni Ricciardi est historien des migrations à l’Université de Genève et spécialiste de l’histoire de la migration italienne en Suisse. Il a notamment publié l’ouvrage «Mourir à Mattmark» consacré à la tragédie de Mattmark de 1965. Il est secrétaire national du Partito Democratico et député du Parlement italien depuis 2022.

Toni Ricciardi, quel est votre avis sur le travail des autorités suisses? Font-elles preuve de négligence, comme on le leur reproche à Rome?
Il est frappant de constater que ni les documents de la commune ni ceux du couple Moretti n’ont été saisis à titre préventif. En outre, il est incompréhensible que nous ignorions qui a payé la caution de 200'000 francs de Jacques Moretti pour sa détention provisoire.

Pensez-vous que les enquêteurs valaisans sont dépassés par cette affaire?
Disons qu'il apparaît que les systèmes juridiques sont différents et qu’en Valais – comme dans d’autres cantons – il n’existe de facto pas de véritable séparation des pouvoirs.

Parlez-vous de copinage? Ou que voulez-vous dire exactement?
Lorsqu’un procureur est nommé par le pouvoir politique, il doit rendre des comptes à ce même pouvoir. Je ne prétends pas juger le système juridique valaisan. Je me contente d’observer les comportements et les liens partisans.

La catastrophe de l’incendie est devenue un affrontement politique entre la Suisse et l’Italie. Pourquoi les autorités italiennes s’immiscent-elles dans une affaire suisse?
Je ne considère pas qu’il s’agit d’une affaire politique entre la Suisse et l’Italie. Nous estimons simplement qu’il est de notre devoir d’intervenir et d’inciter la partie suisse à agir conformément aux lois, au droit et aux règlements en vigueur. Une telle tragédie ne doit jamais se reproduire.

Rome souhaite envoyer ses propres enquêteurs en Valais. Dans quelle mesure sont-ils plus compétents que les Suisses?
La coopération repose sur la Convention européenne d’entraide judiciaire en matière pénale. Rome n'a aucunement l'intention de porter atteinte à la souveraineté de la Suisse, mais de lui proposer une collaboration. Après tout, les enquêteurs italiens disposent d’une grande expérience en matière de lutte contre la mafia.

Vous établissez un lien entre l’incendie et la mafia?
Pas moi. C’est la justice française qui a établi un lien entre le gérant du bar et la mafia.

Comment les autorités italiennes auraient-elles agi si l'incendie de Crans-Montana s'était produit en Italie?
Le couple Moretti aurait été immédiatement arrêté. Et surtout, des enquêtes auraient été ouvertes sans délai sur le travail du président de la commune et du responsable de la sécurité communale. Cela aurait permis d’éviter la disparition de preuves et de s’accorder sur une version commune lors des interrogatoires. Je m'interroge: pourquoi les vidéos et les profils ont-ils été supprimés des réseaux sociaux? Qui l’a fait et pourquoi?

Qu’attendez-vous des autorités suisses?
Le plus important est que la vérité éclate au grand jour et que les responsables rendent des comptes. Je repense à l’effondrement du glacier au barrage de Mattmark il y a plus de 60 ans. A l’époque, également en Valais, 88 personnes étaient décédées, dont 56 Italiens. Résultat: après sept ans d’enquête, un procès a eu lieu au terme duquel 17 accusés ont été acquittés et les proches des victimes condamnés à payer la moitié des frais de justice. Force est de constater que nous n'avons tiré aucune leçon de cet épisode.

Réclamez-vous aussi une compensation financière?
Je ne souhaite pas commenter les aspects financiers. Mais une question mérite d'être posée: qui paiera les traitements à vie dont ces jeunes femmes et ces jeunes hommes auront besoin?

L'image positive de la Suisse en Italie a-t-elle été altérée par la lenteur du traitement de cette tragédie?
Pas pour moi, ni pour la plupart des Italiens d'ailleurs. En tant que binational, je connais les qualités et les faiblesses de la Suisse. Aucun pays n’est meilleur qu’un autre, mais certains comportements peuvent ruiner la réputation d’un pays. C’est pourquoi la réaction et l’attitude sont déterminantes. Je suis convaincu que, malgré la crise, la Suisse peut à nouveau transmettre au monde l’image d’une démocratie structurée et fiable.

Quelles conséquences la gestion de cette tragédie aura-t-elle sur les relations futures entre les deux pays?
Aucune, j’espère. Les deux parties doivent calmer le jeu. Je comprends que les émotions soient à vif, mais certaines réactions en Italie comme en Suisse ne me plaisent pas. Elles sont inutiles et, surtout, n’atténuent en rien la souffrance des survivants ni celle des parents qui ont perdu leurs enfants.

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