Une ancienne grange transformée en chalet cossu, accrochée aux hauteurs de Martigny. C’est ici que Christian et Barthélémy Constantin reçoivent L’illustré, alors que le FC Sion signe un début de saison canon. Le moment tombe bien. Longtemps réduit à son statut de «fils de», soupçonné d’incompétence par ses détracteurs, Barthélémy s’affirme. A 31 ans, le directeur sportif prend de l’épaisseur et de l’assurance aux côtés d’un père qui, à 69 ans, n’a manifestement aucune intention de lever le pied.
Mais ce jour-là, le football n’est pas la star. Nous parlerons de népotisme, d’engueulades et de cette étiquette de «fils à papa» qui colle aux baskets de Barth. Il sera aussi question du père de Christian, disparu il y a un peu plus de trois ans, dont le souvenir lui fait instantanément monter les larmes aux yeux. De caresses dans le dos, de «je t’aime» échangés chaque jour et de ce lien qui survivrait même à la disparition du FC Sion. Pas de langue de bois entre les deux hommes, mais beaucoup de rires, de gestes et de regards tendres. Derrière le président et son directeur sportif se dévoilent, tout simplement, un père et son fils. Rencontre intime.
Quand vous êtes tous les deux ici, qui est assis en face de qui: un père et son fils ou un président et son directeur sportif?
Barth Constantin: Un père et son fils, constamment. C’est notre relation première, la plus naturelle. Celle de président et directeur sportif est venue s’ajouter après.
Christian Constantin: Moi, je ne sépare pas les deux. Un père reste un père. Même quand tu n’es pas d’accord avec ton fils, même quand tu le corriges, ça ne veut pas dire que tu ne l’aimes pas. Et un jour, ton fils devient un homme. A ce moment, tu peux être très fier de ce qu’il est devenu. C’est mon cas. Barth a dû s’imposer dans un métier qui n’est pas facile. Il a encore une grande marge de progression, mais il a déjà fait un sacré chemin.
Christian, en quoi êtes-vous différent comme père avec Barth de ce que votre propre père était avec vous?
C. C.: Je ne suis pas très différent. J’ai été éduqué par l’exemple et j’ai toujours essayé de faire pareil. J’ai toujours privilégié cette manière de transmettre plutôt que les remarques à tout bout de champ: quand ton fils fait quelque chose de bien, c’est le meilleur; quand il fait quelque chose de mal, c’est le pire. Mon père, lui, se foutait finalement que je sois président d’un club de foot. C’était un type de la montagne qui travaillait beaucoup. Ce dont il était fier, c’était du bâtisseur que j’étais. (ndlr: Les larmes lui montent aux yeux. Son père, Martial, un entrepreneur qui ne comptait pas ses heures, est décédé en 2023.)
Barth, ça vous touche de voir votre père aussi ému au moment d’évoquer son père, donc votre grand-père?
B. C.: Oui, énormément. J’ai toujours eu une relation très importante avec mon grand-père. Mais un grand-père n’accompagne pas ses petits-enfants comme il accompagne ses propres enfants. Je le vois aujourd’hui dans la relation que papa a avec son petit-fils, Aloys (ndlr: enfant d’Armelle, la sœur aînée de Bart). Un parent doit éduquer, poser des limites, parfois être plus dur. Un grand-papa ou une grand-maman, c’est différent: ils sont davantage dans la protection.
Quel est votre premier souvenir fort l’un de l’autre?
C. C.: Sa naissance! Je me faisais engueuler par sa mère parce que je lui disais: «Pousse, pousse, pousse!» Visiblement, ça l’énervait. (Rires.) Elle m’a fait comprendre que si je n’étais pas content, je pouvais prendre sa place. C’est la première fois que j’ai vu Barth.
B. C.: Je ne sais pas quel est exactement mon premier souvenir, mais ceux qui me reviennent sont autour du foot. Durant mon enfance, on allait voir la Juventus à Turin. On s’arrêtait souvent manger à Saint-Vincent. Je me souviens des boulettes de viande, les polpette…
Vous vous ressemblez beaucoup. Quel trait de caractère de l’autre vous rend le plus fier?
C. C.: Qu’il avance sur son chemin. Barth a d’abord dû passer par la case «fils à papa». Pour ses détracteurs, s’il est directeur sportif, c’est uniquement parce qu’il est mon fils, comme si c’était quelque chose qu’il fallait lui reprocher. Je trouve cette manière de penser étonnante. Si un père n’aide pas son fils, je ne vois pas bien à quoi ça sert d’être père. Je comprends les jalousies, ceux qui se disent qu’il a le cul bordé de nouilles. Mais après, il faut faire le boulot. Et directeur sportif, c’est un métier compliqué, qui ne s’apprend dans aucune école. Tu l’apprends sur le tas.
Vous l’avez nommé uniquement pour l’aider ou avait-il, à vos yeux, certaines prédispositions pour embrasser cette fonction?
C. C.: Petit, Barth avait déjà des qualités humaines très fortes. Quand un adversaire se blessait, il était le premier à aller le relever. Les autres gamins venaient naturellement vers lui. Il avait déjà cette capacité à fédérer. Et il était malin! Il savait endormir sa mère, sa grand-mère, tout le monde pour obtenir ce qu’il voulait.
Même son père?
C. C.: Non. Il n’essayait pas avec moi. Il avait l’intuition de savoir avec qui ça pouvait marcher. (Il sourit.) Mais cette malice me faisait déjà penser qu’il avait quelque chose pour la négociation. Barth est fait pour travailler avec l’être humain. Et le football, au fond, c’est aussi un métier d’êtres humains.
Et vous, Barth, quel trait de caractère admirez-vous le plus chez votre père?
B. C.: Sa détermination, sa résilience. Aller au bout des choses. Quand on est en mission, on est en mission. Avec le foot, j’aurais pu tout envoyer valser plus d’une fois. Mais depuis le premier jour, je sais pourquoi je fais ça: pour gagner un championnat. Il y aura encore des hauts et des bas, peu importe. Il faut aller jusqu’au bout de l’objectif. Ça, je l’ai beaucoup appris de lui.
Et le défaut que vous partagez?
B. C.: On est peut-être un peu trop têtus. Mais même quand papa a une idée très arrêtée, il réfléchit énormément et est capable de changer d’avis. Je ne vois pas chez lui de défaut qui devienne toxique dans notre relation.
Barth, vous avez raconté qu’après la séparation de vos parents travailler avec votre père était aussi une façon de vous rapprocher de lui. Christian, aviez-vous compris que derrière son envie de FC Sion, votre fils avait peut-être surtout envie de son père?
C. C.: Oui, je peux le comprendre. Mais je ne l’ai jamais senti très éloigné de moi. Les enfants sont faits pour grandir, faire leurs expériences, comprendre que tout n’est jamais complètement blanc ou noir. Tant qu’il n’y a pas de rupture, on finit toujours par se retrouver. Et qu’un fils éprouve le besoin de se rapprocher de son père ou de ses parents en général, c’est simplement le sens de la vie.
Chez les Constantin, on se dit «je t’aime»?
C. C.: Bien sûr! Tous les jours.
B. C.: Tout le temps. On peut avoir passé deux heures au téléphone ou trente secondes, on finit toujours par «je t’aime». Même quand on se quitte le soir: «Ciao, je t’appelle plus tard, je t’aime.» J’ai toujours dit «je t’aime» à mes parents, à mes sœurs, aux gens que j’aime. Chez nous, ce mot a toujours été utilisé.
Christian a auprès du public une image plutôt dure. Existe-t-il une tendresse chez votre père que les gens ne voient pas?
B. C.: Absolument. Tard le soir, quand on est à l’étranger et qu’on partage une chambre d’hôtel, si je suis encore sur mon téléphone, il vient me faire une caresse dans le dos avant de s’endormir, et me dit: «Pose ton tél’, il faut que tu te reposes.» Il y a toujours eu des gestes de tendresse avec les enfants.
Christian, êtes-vous devenu plus démonstratif avec l’âge?
C. C.: Non, j’ai toujours été fleur bleue.
Même en affaires? Parce que «Christian Constantin, fleur bleue», ce n’est pas exactement la réputation qui vous précède…
C. C.: J’ai deux personnalités différentes. Je peux être très cartésien quand on parle d’économie, de chiffres, de choses matérielles. Mais je suis beaucoup plus sensible dès qu’on parle de mal-être, de maladie, d’enfants qui souffrent ou de véritable injustice.
Le FC Sion vous a-t-il rapprochés ou vous a-t-il parfois volé une partie de votre relation père-fils?
B. C.: Il nous a permis de partager la même passion et le même métier. Au lieu d’aller faire une grillade à la montagne le week-end, on faisait quatre heures de route pour aller à Saint-Gall, gagner, perdre ou faire match nul. Et sur le chemin du retour, on refaisait le match. C’est notre histoire à nous.
Et les autres Constantin dans tout ça? Le foot n’a jamais pris trop de place dans la famille?
C. C.: Non. Les filles n’ont pas le même rapport au foot que nous. Elles préfèrent évidemment qu’on gagne, mais si on perd, pour elles, on rejouera dimanche prochain.
Elles ne vous disent jamais à table: «Les gars, maintenant, on parle d’autre chose»?
C. C.: Non, parce qu’on ne les emmerde pas avec ça! Quand il y a du monde, on ne parle pas de foot. Si Barth et moi devons régler quelque chose, on peut en discuter entre 23 heures et 1 heure du matin, quand tout le monde dort.
Christian, soyons francs: si Barth ne s’appelait pas Constantin, l’auriez-vous engagé comme directeur sportif?
C. C.: Si Barth n’était pas mon fils, il n’existerait pas! On ne peut pas poser la question comme ça. (Rires.)
Alors prenons-la dans l’autre sens. Et Barth, interdit d’user de la même pirouette! Si votre patron n’était pas votre père, accepteriez-vous qu’il se mêle autant de votre travail?
B. C.: Je ne sais même pas si j’aurais un patron dans ma vie. Je n’ai pas forcément le caractère pour avoir quelqu’un au-dessus de moi dans une hiérarchie. Il y a dix ans, travailler dans un grand championnat pouvait me faire rêver. Aujourd’hui, beaucoup moins. Je sais comment fonctionne ce monde de l’intérieur.
Le mot «népotisme» revient forcément. Avez-vous parfois le sentiment de devoir être deux fois meilleur pour cesser d’être «le fils de»?
B. C.: Non. Mais j’ai envie d’être deux fois meilleur que les autres pour moi-même. J’ai toujours envie d’en faire plus, d’aller plus haut. Il faut apprendre la patience et ce n’est pas ma qualité la plus naturelle… Mais sans elle, dans ce métier, tu peux vite te brûler les ailes.
Christian, avez-vous parfois été plus dur avec lui précisément parce qu’il était votre fils?
C. C.: Non. Je ne crois pas être quelqu’un de dur. Je pousse plutôt les gens à raisonner: pourquoi tu as fait ça? Est-ce qu’on a évalué tous les risques? Barth a surtout appris quelque chose d’important en étant à côté de moi: se relever après l’échec.
Quelle a été votre plus grosse engueulade? Le moment où l’un des deux a dû revenir dire: «J’ai eu tort.»
C. C.: On peut ne pas être d’accord, mais on ne s’engueule pas. On discute jusqu’à trouver une solution. C’est pareil avec tous mes enfants.
Allons, les disputes, ça arrive dans toutes les bonnes familles…
C. C.: La seule vraie dispute dont je me souviens, c’était avec Charline (ndlr: l’une de ses deux filles). Elle m’avait fait acheter un pantalon rose parce que c’était à la mode, puis elle ne voulait plus le mettre. C’est la seule fois où je me suis vraiment pris la tête avec l’un de mes gamins. Je lui avais dit: «Bah maintenant, tu le portes!» (Rires.) Je crois qu’elle en est encore traumatisée.
Barth, toute votre vie professionnelle s’est construite ici, aux côtés de votre père. Pour devenir pleinement vous-même, faudra-t-il un jour le quitter?
B. C.: Non, car je me sens déjà pleinement moi. J’ai ma mission, elle est claire. Et j’aimerais avoir mon père avec moi le plus longtemps possible. Il ne m’écrase pas. Il me laisse de la place. Il reste énormément à construire ici: des infrastructures, le stade, le sportif… Il y a dix ans, j’aurais peut-être voulu partir. Aujourd’hui, non. Je vais rester ici. Je vais réussir ici.
Christian, qu’est-ce que Barth fait déjà mieux que vous?
C. C.: Tout.
B. C.: Ça, ce n’est pas vrai! (Rires.)
C. C.: Plus sérieusement, il y a quelque chose de générationnel. Les jeunes joueurs vont plus facilement raconter certaines choses à Barth qu’à moi. Quand ils parlent du DJ à la mode, des dernières fringues ou de leurs histoires de cœur, il est forcément plus adapté que moi. Sa génération, aujourd’hui, c’est celle des joueurs. Si Barth ne s’était pas intéressé au football, je n’aurais pas continué. S’il n’y avait pas une vraie suite, ça n’aurait plus beaucoup de sens pour moi. Si je continue, c’est parce que Barth a envie de le faire. Et ça me fait plaisir de le faire avec lui.
Et vous, Barth, qu’est-ce que vous ne ferez probablement jamais aussi bien que votre père?
B. C.: L’immobilier. Ces affaires-là, ce n’est pas mon truc. Je suis content que ma sœur Charline s’y intéresse. Pour tout le reste, partout où je peux lui ressembler, tout en essayant de faire encore mieux que lui, je vais essayer.
Imaginons que le FC Sion disparaisse demain. Plus de président, plus de directeur sportif, plus de transferts, plus de matchs. Qu’est-ce qu’il reste entre vous deux?
C. C.: Barth aimerait racheter l’AC Milan! (Rires.)
B. C.: Il restera toujours quelque chose qui nous lie, au-delà du FC Sion. Si le club disparaissait demain, je me retrouverais peut-être ailleurs. Mais je sais déjà qui serait mon premier supporter: le monsieur assis à côté de moi, mon papa. Même à 15 ou 18 ans, quand je me cherchais, que je prenais mes distances avec le FC Sion et peut-être aussi un peu avec lui, il a toujours été derrière moi. Alors peu importe ce que je ferai demain, peu importe où la vie m’emmènera, il y a une chose dont je ne doute pas: mon père sera toujours là.
Ce numéro sortira en pleine Foire du Valais. Un dernier mot aux Valaisannes et aux Valaisans?
C. C.: Qu’ils profitent de la bonne saison qu’on est en train de faire. Parce que ce n’est pas toujours comme ça. Je leur souhaite une belle Foire du Valais!
B. C.: J’aimerais les remercier pour leur soutien et j’espère qu’on pourra continuer le plus longtemps possible à leur donner de belles émotions le week-end.
Cet article a été publié initialement dans le n°40 de «L'illustré», paru en kiosque le 1er octobre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°40 de «L'illustré», paru en kiosque le 1er octobre 2026.