L'ambassadeur Claude Wild a célébré son 58e anniversaire dans des circonstances assez particulières: le 1er mars 2022, il est évacué de Kiev par des soldats d'élite suisses. Quelques jours plus tôt, la Russie avait envahi le pays. «Avant de partir, nous avons détruit nos serveurs informatiques à coups de pioche et déchiqueté les passeports suisses», se remémore Claude Wild. En quittant le pays, ils ont pu évacuer quelques-uns des derniers Suisses – dont des enfants – qui se trouvaient encore dans la capitale.
Aujourd'hui, fin mars 2026, l'ambassadeur prend sa retraite après avoir occupé certains des postes les plus importants de la politique étrangère suisse.
«Atrocités barbares, viols, torture»
Par exemple, en Ukraine, lorsque la guerre a éclaté. Point par point, il décrit ce qu'il a vécu, observé et ce sur quoi il a enquêté: «Des atrocités barbares, des viols, de la torture, des enlèvements d'enfants, les bombardements incessants, la misère, la souffrance, les millions de personnes déplacées, et les innombrables blessés et morts.»
Mais l'ambassadeur suisse en Ukraine n'a réalisé que plus tard à quel point la guerre était choquante. «Au premier abord, on est sous l’effet de l’adrénaline», explique-t-il. «Le poids de la situation ne se fait sentir que plus tard, quand on réalise ce que cette guerre signifie pour les victimes.» Des images qui resteront, même après la fin de ses fonctions. «Je n'oublierai jamais l'odeur des cadavres en décomposition.»
Alors que la guerre fait rage en Ukraine, Claude Wild se rend en Moldavie, dans l’attente de pouvoir reprendre ses fonctions à l'ambassade de Kiev. Il y passe un week-end à parcourir les forêts moldaves. Accompagné d'un artiste local, il cherche, à l'aide d'un détecteur de métaux, des douilles datant de la Seconde Guerre mondiale.
L'artiste fait de leurs trouvailles une sculpture symbolisant les relations entre la Suisse et la Moldavie, que l'ambassadeur décide de remettre à la présidente de la Moldavie, Maia Sandu. Mais a son arrivée pour récupérer la sculpture, Claude Wild est pris de court: l’artiste en a réalisé un double et le lui présente. «Un objet exceptionnel, façonné dans une matière exceptionnelle, à un moment exceptionnel.»
De retour à Kiev
Deux mois plus tard, la réouverture de l'ambassade est possible en Ukraine. «Un sentiment agréable». Pourtant, quelque chose le frappe d'emblée à son retour. A Kiev, Claude Wild ne voit plus d'enfants. «On ne s’en rend compte que lorsqu’ils manquent. Il est important qu’ils soient protégés. Si les enfants ne peuvent plus envisager leur avenir en Ukraine, Poutine a atteint une partie de son objectif: l’élimination de ce peuple libre et indépendant.»
Wild connaît la Russie. Entre 1997 et 2000, il était en poste à Moscou et a assisté à l’ascension de Vladimir Poutine. C'est à cette époque qu'à eu lieu la deuxième guerre de Tchétchénie. «L’offensive militaire a été extrêmement brutale. La ville de Grozny a été bombardée sans égard pour les civils», se souvient-il.
Wild a dû défendre à plusieurs reprises la position de la Suisse et sa neutralité. «Il était difficile d'expliquer pourquoi les munitions vendues à l'Allemagne ne pouvaient pas être acheminées vers l'Ukraine. En revanche, nous sommes généreux en matière d'aide humanitaire et de reconstruction.»
En outre, l'ambassadeur s’est attiré des critiques avec certaines de ses déclarations sur l’Ukraine. Dans une interview accordée à «Tele Züri», il a mis en garde contre le « fétichisme de la neutralité» et contre le risque de «devenir l’idiot utile d’un agresseur». Le journal «Weltwoche» l'a par la suite qualifié d'«ambassadeur de la non-diplomatie».
Wild assume néanmoins ses propos, affirmant qu'ils doivent être replacés dans le contexte de l’époque en Ukraine et en Europe. «Dire la vérité telle qu'elle se présente n'est jamais une erreur.» Il n’est «pas dans l’intérêt de la Suisse que ses actions soient mal comprises par ses partenaires ».
Alors que d'autres diplomates pèsent leurs mots, ce Genevois aux racines zurichoises n’a pas sa langue dans sa poche. Par exemple, lorsqu’il s’agit des mesures d’économie dans l’aide au développement. Selon lui, il faut «y réfléchir à deux fois». La Suisse profite elle aussi de la stabilité des régions à travers le monde.
Une mission hors du commun
En prenant sa retraite, Wild pourra accorder davantage de temps à l'un de ses hobby: visiter les cathédrales. «C'est un endroit où je me sens toujours bien. L’architecture médiévale, combinée aux différents symboles religieux et non religieux, est impressionnante et très captivante.»
Un ambassadeur change de poste tous les quatre ans. Au cours de sa carrière diplomatique, Claude Wild a été muté treize fois. Dernièrement affecté à Strasbourg, il a été particulièrement séduit par la cathédrale. Mais l'ambassadeur n’a que peu de temps à consacrer aux visites touristiques: à peine arrivé, une mission hors du commun lui est confiée.
L'ancien conseiller fédéral Alain Berset aspire au poste de secrétaire général du Conseil de l'Europe. Une importante campagne de lobbying est lancée: Alain Berset rend visite aux Etats membres et fait sa promotion, tandis que l'ambassadeur s'active lui aussi avec ardeur, vante les mérites de Berset auprès des autres Etats membres et organise diverses réceptions. Pour autant, Wild minimise son rôle dans la victoire de l'ancien conseiller fédéral: «Ce n’est pas à moi qu’on le doit, mais à la compétence d’Alain Berset.»
Alors que les bombes pleuvent sur l'Ukraine, à Strasbourg, les activités de lobbying se déroulent dans une ambiance détendue, autour de quelques amuse-gueules et apéritifs. «Mais ces moments de détente arrivent seulement après une journée de travail de douze heures. Souvent, je préférerais être avec ma famille ou un bon livre. Mais il est indispensable, dans le cadre de mon travail, de me tenir informé de manière informelle.»
Le Conseil de l'Europe à Strasbourg est considéré comme le gardien des droits de l'homme. Pourtant, sa réputation n'est pas partout des meilleures, «notamment parce qu’on le connaît mal», mais pour Wild, l'organisation demeure importante, notamment en ce qui concerne l'Ukraine. «C'est la seule organisation multilatérale habilitée à prendre des décisions sur la guerre en Ukraine.» Il rappelle que le Conseil de sécurité de l’ONU est bloqué par la Russie sur cette question.
Le Conseil de l’Europe comprend également la Cour européenne des droits de l’homme, qui a récemment condamné la Suisse pour ses lacunes en matière de protection du climat. Les réponses et les mesures prises par la Suisse à cet égard ont toutefois été accueillies favorablement par le Conseil de l’Europe.
S'engager pour la liberté de la Suisse
Dès l'âge de 16 ans, Wild savait qu'il voulait devenir diplomate. Au lycée, dans le cadre d'un cours optionnel, il a participé à une reconstitution de l'Assemblée générale des Nations Unies. «C'est là que j'ai su que je voulais œuvrer pour la Suisse et défendre sa liberté.»
Malgré l'intensification des conflits, la neutralité suisse demeure essentielle. «Mais une certaine souplesse est nécessaire pour préserver les valeurs suisses.» La diplomatie est un chemin vers la paix. «Tant que les peuples du monde auront conscience de partager un destin commun, une solution commune pourra être trouvée.» Une solution pacifique.