Stefan Regli, quelles ont été vos premières réactions après l’incendie du car postal?
Nous sommes passés instantanément en mode crise. Notre priorité est d'accompagner les familles, les blessés et nos collaborateurs. Nous avons mis en place une cellule de crise mardi soir vers 19 heures. Je me suis rendu à Chiètres dès mercredi matin: c’était une scène d’horreur. L'odeur de fumée imprégnait tout, jusqu'à mes propres vêtements. Quand on voit les panneaux de signalisation brûlés et les buissons, ça nous touche profondément. Je n’arrive pas à me sortir de la tête les vidéos du car en feu dans lequel des gens sont morts.
S'agit-il du plus grand accident de l'histoire de CarPostal?
A ma connaissance, oui. Habituellement, les rares départs de feu se limitent au compartiment moteur sans jamais faire de blessés. Nous devons attendre les résultats de l’enquête, mais tout est allé si vite que nous étions malheureusement impuissants.
Quel message adressez-vous à la veuve du conducteur?
Plus qu'un message, je tiens à lui témoigner ma profonde sympathie. Nos pensées vont sans cesse aux proches et aux blessés. J'ai pu m'entretenir avec un membre de la famille. Les mots manquent dans de telles circonstances. Mais nous ferons bloc: nous sommes une famille et nous nous soutiendrons.
Comment accompagnez-vous concrètement la famille?
Les défis sont immenses, tant sur le plan émotionnel qu'administratif. Une équipe d’accompagnement spécialisée, qui parle notamment le portugais, épaule la famille.
Votre chauffeur sera enterré au Portugal, mais une cérémonie aura lieu mardi à 14 heures, à Morat (FR). Serez-vous présent?
Oui. Je tiens à lui rendre ce dernier hommage personnellement. C’est une démarche qui nous tient tous à cœur au sein de l'entreprise.
Une minute de silence est-elle prévue, comme lors du drame de Crans-Montana?
Lundi à 14 heures, l'ensemble de notre réseau s'arrêtera à travers la Suisse. Nos conducteurs sont invités à observer une minute de recueillement et, pour ceux dont le car est équipé du célèbre klaxon à trois tons, à l'actionner en signe de solidarité. Tous les cars postaux n’en sont pas équipés. Dans ce cas, ils peuvent également klaxonner.
Pourquoi ne pas verser une aide financière immédiate, à l'instar de ce qu'avait fait Swissair après le crash d'Halifax?
Nous sommes encore en pleine phase de choc. Nous examinerons la question d’une contribution financière. Une chose est claire: nous sommes là pour les proches et les blessés.
Pourquoi, en tant qu’entreprise publique, ne montrez-vous pas l’exemple en apportant une aide financière rapide et sans formalités administratives?
Nous réalisons cette interview trois jours après l'accident. En plus de nombreuses autres questions, nous examinons également celle-ci.
Les personnes touchées par l'accident de Crans-Montana ont reçu 10'000 francs du canton du Valais et 50'000 francs de la Confédération. Il est injuste que les victimes de Chiètres ne reçoivent qu'une partie de l'aide aux victimes.
Je peux comprendre que vous trouviez cela injuste. Le destin des victimes et des survivants sont les mêmes. Mais ce n'est pas à moi de commenter les contributions de la Confédération.
Le chauffeur n'était pas salarié direct de CarPostal mais d'un sous-traitant. Cela change-t-il quelque chose à vos obligations?
Sur le plan humain, absolument rien. Contractuellement, c’est son employeur direct qui gère les prestations sociales et le versement unique de capital-décès. Toutefois, nous soutenons activement cette entreprise partenaire. Chez CarPostal, nous formons un tout, quel que soit le contrat.
Comment se sent votre personnel?
Je passe toute la journée sur la route pour être auprès de nos équipes. Chacun gère la situation à sa manière. Certains sont très touchés par cette tragédie, pour d’autres, c’est plus lointain. Une question qui revient sans cesse: «Comment cela a-t-il pu arriver?» Aujourd'hui, tout indique qu'il s'agit d'un acte de folie imprévisible. Nous avons immédiatement renforcé nos cellules de soutien psychologique, particulièrement pour les équipes de la région de Chiètres.
Allez-vous prendre des mesures d'urgence?
Aucune mesure préventive n'aurait pu empêcher ce drame. Nos conductrices et conducteurs sont formés pour intervenir auprès de passagers difficiles et en matière de sécurité incendie. Néanmoins, face au sentiment d’insécurité grandissant, nous allons intensifier nos formations pratiques. Au-delà des tutoriels vidéo, nous privilégions les jeux de rôle pour apprendre à désamorcer des conflits et les exercices réels de sécurité incendie. Nos cours sont dispensés par des experts externes.
Vous recensez le nombre de passagers pour chaque trajet. Ce mardi soir était-il un mardi soir tout à fait normal?
Le nombre de passagers qui se trouvaient dans le véhicule au moment où l'incendie s'est déclaré fait partie de l'enquête en cours. En moyenne, six personnes se trouvent généralement dans le car postal sur ce tronçon à cette heure-là.
Il y a eu six morts et cinq blessés. Le nombre de passagers était anormalement élevé pour cet horaire. Comment l'expliquez-vous?
Je ne peux rien dire à ce sujet, cela fait également partie de l'enquête.
L'auteur des faits était connu des services de protection de l'enfance. Comptez-vous porter plainte contre X pour examiner une éventuelle faille des autorités?
La priorité actuelle est le deuil et le soutien aux victimes. Le ministère public mène l'enquête. Nous tirerons les conclusions juridiques nécessaires en temps voulu.
Plusieurs médias ont rapporté que le bus n'avait que deux portes. Est-ce un facteur aggravant?
Il s’agit d’un bus standard tout à fait normal, qui doit respecter les normes internationales et qui, à notre connaissance, était en parfait état.
Que doit faire un passager en cas de feu?
Une situation exceptionnelle s’est produite à Chiètres. En quelques secondes, le feu s’est propagé partout. Il faut évacuer le plus vite possible. Si les portes ne s'ouvrent pas, chaque issue dispose d'un levier d'urgence rouge pour un déverrouillage manuel. On peut aussi briser les vitres avec le marteau de secours: frappez toujours sur les bords, là où la tension du verre est la plus forte, pour que la vitre éclate instantanément. Elle se brise alors en d’innombrables petits morceaux qui ne coupent pas.
En Suisse, il y a une pénurie de chauffeurs de bus. Vous recrutez spécifiquement des personnes en reconversion professionnelle. Ce métier perd-il de son attrait?
Il est trop tôt pour le dire. Mais nous sommes confrontés à une pénurie de personnel dans l'ensemble du secteur des transports publics. Nos bus circulent du matin au soir, 365 jours par an. Tout le monde n'est pas prêt à accepter des horaires de travail irréguliers. Nous avons mis en place un programme de reconversion professionnelle il y a cinq ans. En moyenne, nous formons 60 personnes issues d’autres secteurs chaque année.
Le secteur des transports publics dénonce une banalisation de la violence dans la société. La violence à l’encontre des chauffeurs de bus est-elle également en hausse?
Oui, malheureusement. Notre personnel de contrôle est particulièrement touché par les insultes et la violence, mais nos chauffeurs de bus le sont aussi. Les agressions verbales ou physiques signalées ont nettement augmenté depuis le début de la pandémie. Une partie de cette hausse est due à notre programme de sensibilisation. Notre personnel est tenu de signaler tous les incidents. L’année dernière, nous avons enregistré 65 agressions dans toute la Suisse.
L'Office fédéral des transports a effectué 259 inspections l'année dernière. Avez-vous enfreint des règles?
Nous ne mettons aucun véhicule présentant un défaut constaté lors du contrôle technique sur la route et nous vérifions minutieusement les papiers de nos chauffeurs.
CarPostal reste-t-il un moyen de transport sûr?
La sécurité est pour nous la priorité absolue. Nous mettons tout en œuvre pour assurer la sécurité de nos passagers et de nos collaborateurs. Ce qui s'est produit à Chiètres est un événement tragique, mais il reste absolument exceptionnel.