La Suisse transpire, l’Europe brûle. L’été pourrait bien entrer dans l'histoire en raison des températures record. Mais est-ce que cela sera suffisant pour que les dirigeants prennent conscience de l'impact de l'activité humaine sur le réchauffement climatique? Alors que la sécheresse et la canicule frappent le pays, donnant un aperçu de ce qui pourrait nous attendre dans le futur, le directeur général de La Poste, Pascal Grieder, fait marche arrière sur les objectifs climatiques de l’entreprise.
Pourtant, la protection du climat fait partie des sept objectifs stratégiques de La Poste, et elle n’a pas hésité à mettre la main au portefeuille. Il y a trois ans, le géant jaune avait déboursé 70 millions d'euros pour acheter une forêt d'environ 2400 hectares à Thuringe, en Allemagne, afin d’améliorer son bilan climatique. Etait-ce du greenwashing? Les récentes décisions peuvent le laisser croire.
Objectifs repoussés
La Poste met d'ailleurs volontiers en avant son engagement pour le climat. Sur ses véhicules de livraison, ses boîtes aux lettres ou dans ses agences, des bandes vertes et des slogans accrocheurs comme «A fond pour le climat». Début juillet encore, l’entreprise se félicitait dans un communiqué de compter déjà 2000 camionnettes électriques en circulation. Mais elle glissait beaucoup plus discrètement, à la fin du même texte, une information autrement plus sensible: elle revoit ses ambitions climatiques à la baisse.
Blick a voulu en savoir plus. A la mi-mars encore, dans son rapport annuel, La Poste affirmait vouloir atteindre la neutralité carbone pour ses propres activités d’ici 2030. D’ici 2040, elle visait même le zéro émission nette sur l’ensemble de sa chaîne de valeur. Désormais, le discours a changé. Ses propres activités ne devraient plus atteindre la neutralité carbone que dans quatorze ans. L’objectif de zéro émission nette d’ici 2040 ne concerne plus que la chaîne de valeur «proche du cœur de métier». Quant à l’ensemble de la chaîne de valeur, l’échéance est repoussée à 2050.
Pression économique
Les objectifs fixés en 2022 étaient-ils trop ambitieux? La Poste répond par la négative. «Cet objectif était réaliste dans le contexte de l’époque», affirme l’entreprise. Mais depuis 2022, le marché, les technologies et les conditions économiques auraient évolué. Le marché du captage et du stockage du CO₂ se serait notamment développé plus lentement que prévu.
La Poste subit aussi une pression économique croissante, et son nouveau directeur est considéré en interne comme un adepte des coupes budgétaires. Des économies au détriment du climat? L’entreprise s’en défend. Elle affirme réduire uniquement les dépenses liées au captage du CO₂ dans l’atmosphère et à son stockage, tout en continuant à investir dans les mesures de réduction des émissions.
«Le coût de l’inaction est plus élevé»
«Bien sûr, La Poste subit des pressions économiques», réagit Gabriela Suter, conseillère nationale argovienne. «Mais c’est une erreur de considérer la protection du climat uniquement comme un poids financier. Le coût de l’inaction est bien plus élevé.» Pour l'élue du PS, une chose est claire: «La crise climatique ne peut pas simplement être repoussée de dix ans.»
Gabriela Suter s’attend désormais à ce que La Poste doive répondre à des questions critiques du monde politique. Une entreprise qui s’est présentée pendant des années comme une pionnière ne peut pas simplement revoir ses engagements climatiques à la baisse sans fournir d’explication claire, estime-t-elle.
La conseillère nationale verte zurichoise Marionna Schlatter regrette elle aussi cette décision. «L’Etat doit montrer l’exemple, et cela vaut aussi pour La Poste», insiste-t-elle. C’est d’ailleurs ce que prévoit la loi sur le climat et l’innovation, qui impose aux entreprises proches de la Confédération d’atteindre au moins la neutralité carbone d’ici 2040. La Poste, elle, assure rester exemplaire. «En matière de protection du climat, La Poste demeure l’une des entreprises les plus ambitieuses de Suisse», affirme un porte-parole.
«Des déclarations d’intention abstraites»
La comparaison avec d’autres entreprises proches de la Confédération montre que les CFF poursuivent des objectifs similaires, tandis que Swisscom se montre plus ambitieuse. «Nous nous sommes engagés à atteindre la neutralité carbone d’ici 2035 sur l’ensemble de notre chaîne de valeur», indique l’opérateur télécom.
Pour Christian Imark, conseiller national UDC soleurois, le revirement de La Poste n’a rien de surprenant. «Les objectifs climatiques sont des déclarations d’intention abstraites qui, à certains égards, se heurteront à la réalité, aussi bien à La Poste que dans l’économie et la société», estime-t-il. Selon lui, les technologies de captage et de stockage du CO₂ en sont encore à leurs débuts et ne peuvent pas, aujourd’hui, être déployées de manière compétitive.
L'UBS se rétracte aussi
Le géant jaune n’est d’ailleurs pas la seule grande entreprise suisse à se donner plus de temps en matière de climat. L’an dernier, UBS a elle aussi repoussé son objectif climatique de dix ans. La grande banque vise désormais la neutralité carbone en 2035, alors qu’elle tablait auparavant sur 2025.
Pour Gabriela Suter et Marionna Schlatter, les cas de La Poste et d’UBS illustrent le climat actuel. La Verte zurichoise parle d’un recul des ambitions, tandis que la socialiste argovienne évoque des vents contraires pour la protection du climat. Toutes deux s’accordent toutefois sur un point: agir maintenant coûtera moins cher que repousser les problèmes.