Un bol d'air à 250 millions
Le roi de la biotech suisse rejoue un nouveau coup de poker

Jean-Paul Clozel relance Idorsia avec un prêt de 250 millions de francs pour effacer des dettes et financer de nouveaux médicaments. L'entreprise d'Allschwil amorce un «tournant» stratégique crucial pour son avenir.
Parviendront-ils à réitérer le succès d'Actelion avec Idorsia? Jean-Paul et Martine Clozel.
Photo: Remo Buess für BILANZ

En bref

Généré par l’IA, vérifié par la rédaction
  • Jean-Paul Clozel, cofondateur d'Idorsia, a obtenu un crédit de 250 millions de francs pour relancer sa start-up biotechnologique basée à Allschwil.
  • L'avenir d'Idorsia repose sur des paris risqués, notamment le développement de nouveaux médicaments et la recherche de partenaires pour commercialiser l'aprocitentan, un antihypertenseur prometteur.
  • L'entreprise doit encore gérer une dette de 774 millions de CHF, transférée à une société financière indépendante pour éviter la faillite.
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Seraina Gross
Bilanz

S'il y a bien une chose qu’on ne peut pas reprocher à Jean-Paul Clozel, c’est de fuir le risque. Lors de la création d’Actelion, lui et son épouse, Martine Clozel, directrice de la recherche, avaient hypothéqué leur propre maison et s’étaient installés dans un garage, à l’instar de Bill Gates, pour donner un coup de pouce à leur entreprise. 

Et ils avaient vu juste. Au final, la vente de cette entreprise de biotechnologie d’Allschwil au géant pharmaceutique américain Johnson & Johnson a rapporté la coquette somme de 30 milliards de dollars, soit la plus importante transaction jamais réalisée dans le secteur européen de la biotechnologie.

Aujourd’hui, Jean-Paul Clozel joue à nouveau le tout pour le tout, cette fois chez Idorsia. Il vient de conclure un accord de crédit de 250 millions de francs. Cet accord doit permettre à son «bébé», comme il aime appeler sa deuxième start-up biotechnologique, de prendre enfin son envol, aux côtés de Roland Wandeler, ce dirigeant expérimenté du secteur pharmaceutique que ce vétéran bâlois de la biotechnologie a réussi à recruter comme nouveau CEO.

De l’argent frais pour d’anciennes dettes

Mais avant d’en arriver là, il faut encore régler les problèmes hérités du passé. En effet, ces nouveaux fonds serviront d'abord à rembourser une dette à court terme de 107 millions de dollars. Elle aurait dû être remboursée en mai 2027 et, malgré l’importante restructuration de la dette effectuée il y a un an, elle planait comme une épée de Damoclès sur l’entreprise d’Allschwil.

Par ailleurs, une partie de ces nouveaux fonds doit être consacrée à la commercialisation de Quviviq. Ce somnifère a certes connu une forte progression sous la direction de la prédécesseure de Roland Wandeler, Srishti Gupta, remerciée en mars après moins de neuf mois. 

Les ventes mondiales s’élèvent désormais à 134 millions de francs. Au premier trimestre 2026, elles avaient progressé de 74%, pour atteindre 44 millions. Mais plusieurs années après son lancement sur le marché, Quviviq est encore loin de devenir le produit «à un milliard » qu'il était appelé à être depuis longtemps.

Le marché des somnifères est un secteur difficile. Ces médicaments sont principalement distribués par les médecins généralistes, ce qui rend leur commercialisation complexe et coûteuse. De plus, Quviviq agit selon un nouveau mécanisme qui, plutôt que de favoriser le sommeil comme les somnifères traditionnels, empêche l’état de veille. 

C’est à la fois son atout – car cela ouvre un nouveau champ d’application – et sa faiblesse. En effet, les médecins doivent d’abord se familiariser avec ce nouveau mode d’action. Malgré tout, chez Idorsia, on se montre confiant: «Nous pensons pouvoir obtenir un impact important grâce à quelques mesures marketing ciblées», déclare son porte-parole Andrew Jones.

Investir pour que le moteur ne cale pas

Mais ces fonds supplémentaires doivent avant tout être consacrés au développement clinique, notamment le médicament expérimental lucerastat. Il s’agit d'un traitement contre la maladie de Fabry, une maladie métabolique rare d’origine génétique pour laquelle les traitements médicaux sont jusqu’à présent insuffisants. 

Lors d’une première étude clinique, le principe actif n’a pas atteint les objectifs fixés. Si le médicament s’est révélé efficace en empêchant la formation dans l’organisme des lipides caractéristiques de la maladie, il n’a toutefois pas réussi à soulager les douleurs neuropathiques qui y sont associées.

Désormais, les espoirs du couple Clozel reposent sur des études qui devraient prouver que le principe actif réduit les lésions organiques, notamment rénales, tant redoutées chez les patients atteints de la maladie de Fabry, comme le laissent supposer les données disponibles à ce jour. 

Si cela se confirmait, ce serait un immense progrès sur le plan médical et financier. C'est un paris sur l’avenir caractéristique de l’industrie biotechnologique qui recèle d’immenses opportunités, mais aussi beaucoup d'inconnues risquées.

Mais la lecture négative de cette nouvelle ligne de crédit est qu'Idorsia s'endette ainsi davantage, une fois de plus. A l'inverse, une vision positive souligne que le vieux maître de la pharma d'Allschwil a réussi à faire affaire avec Pharmakon Advisors. Les New-Yorkais sont considérés comme des bailleurs de fonds particulièrement compétents: un crédit accordé par Pharmakon équivaut en quelque sorte à une consécration dans l’industrie biotechnologique.

Un «tournant», selon Jean-Paul Clozel

Vu sous cet angle, ce qui se passe actuellement chez Idorsia est un retour à la normale. Nous sommes loin du simple mode de redressement assorti d’une discipline stricte en matière de coûts, pour revenir à la situation habituelle d’une entreprise de biotechnologie qui investit dans le développement de nouveaux principes actifs et veille à ce que le moteur continue de tourner dans quelques années, lorsque les brevets des médicaments existants auront expiré. 

Ce nouveau financement marque un «tournant» clair pour Idorsia, selon Jean-Paul Clozel. Il permet à l’entreprise de tourner la page sur une phase difficile, durant laquelle sa flexibilité stratégique avait été fortement restreinte. Elle se repositionne ainsi de manière à se concentrer pleinement sur l’exploitation de ses actifs.

De plus en plus d’investisseurs semblent eux aussi considérer que ce pari pourrait s’avérer payant. Ces derniers jours, les actions ont connu une véritable envolée à la Bourse suisse. Elles approchent désormais la barre des 7 francs. C’est encore bien en deçà des sommets historiques atteints début 2020, lorsque l’action de la société d’Allschwil cotait plus de 34 francs, mais Idorsia a depuis longtemps comblé le creux enregistré après le départ soudain de Srishti Gupta. La mesure dans laquelle cela est lié aux actualités récentes de l’entreprise reste floue.

Selon certaines sources, les récentes hausses du cours seraient dues à un investisseur américain du secteur des biotechnologies, qui avait jusqu’à présent misé sur une baisse des cours et qui aurait désormais changé de camp. Lors d’une conférence, il a évoqué un potentiel de cours supérieur à 40 francs. Rien d’étonnant à ce que de tels chiffres stimulent l’imagination des investisseurs.

Le passé est loin d’être réglé

Dans le même temps, le passé d’Idorsia est loin d’être réglé. Jean-Paul Clozel et son entreprise sont toujours confrontés à une montagne de problèmes non résolus. L’aprocitentan, ledeuxième produit déjà homologué de la société, reste largement inexploité. Idorsia n’a pas les moyens financiers nécessaires pour commercialiser seule cet antihypertenseur sur le marché exigeant des maladies cardiovasculaires.

Pour cela, l’entreprise a besoin d’un partenaire financièrement solide, mais il se fait toujours attendre. Début 2024, un accord de commercialisation mondial semblait acquis, mais n’a finalement pas pu être trouvé à la dernière minute. Quoi qu’il en soit, l'indemnité de rupture de 35 millions de francs – devenue exigible – laisse supposer que les géants du secteur ont reconnu le potentiel commercial de l’aprocitentan.

Le fait qu’Idorsia prenne son temps pour trouver un partenaire est logique, puisque ce produit pourrait générer des milliards. Parallèlement, la commercialisation réussie de l’aprocitentan est la clé du remboursement d’anciennes dettes s’élevant à 774 millions de francs. 

Il y a un an, ces dettes ont été transférées, avec les droits sur l’Aprocitentan et deux actifs en développement, vers une société financière indépendante pour éviter la faillite d’Idorsia. Les créanciers devraient se montrer moins indulgents quant au temps nécessaire à la conclusion d’un accord de commercialisation pour l’aprocitentan. En effet, tant que le produit ne rapporte pratiquement rien, ils restent avec leurs créances sur les bras.

Répertorié par l’agence américaine des stupéfiants

Même Quviviq, seul produit qui contribue actuellement au bilan d’Idorsia, pourrait connaître un meilleur sort. Ce produit figure sur la liste de la DEA, l’agence américaine de lutte contre les stupéfiants. 

Depuis les drames liés aux barbituriques et aux benzodiazépines addictifs tels que le Valium, les autorités de lutte contre les stupéfiants sont prudentes. Les nouveaux somnifères sont inscrits à titre préventif sur une liste de substances addictives, jusqu’à ce qu’il soit prouvé qu’ils ne présentent aucun risque de dépendance. Dans la pratique, cela conduit les médecins à faire preuve de retenue lors de la prescription et la commercialisation est fortement restreinte.

Les données prometteuses d’une étude menée auprès d’enfants et d’adolescents âgés de 10 à 17 ans, présentées fin mars, laissent espérer que le Quviviq pourrait bientôt être retiré de cette liste. Le médicament s’est révélé très bien toléré, même à des doses élevées et chez des patients de faible poids corporel, et aucun signe de potentiel de dépendance ni de symptômes de sevrage n’a été observé. 

Mieux encore: les résultats se sont révélés particulièrement bons chez les enfants fortement affectés, dont l’insomnie était liée au TDAH ou à l’autisme; cela pourrait même ouvrir de nouvelles voies thérapeutiques, écrit l’entreprise. Les données recueillies par Idorsia au fil des ans auprès d’adultes indiquent également que le Quviviq ne crée pratiquement pas, voire pas du tout, de dépendance. Il reste toutefois à voir si cela suffira à la DEA pour retirer le principe actif de la liste. L’agence a en effet la réputation de suivre son propre rythme.

Idorsia reste un pari sur l’avenir

Quoi qu’il en soit, avec la nomination de Roland Wandeler au poste de nouveau PDG, Idorsia s’est débarrassée d’un problème. Le fait d’avoir réussi à recruter un dirigeant chevronné du secteur pharmaceutique, doté d’un sens aigu de la science, joue en faveur des pionniers de la biotechnologie d’Allschwil.

Jean-Paul Clozel a posé les jalons ces derniers jours. Quant à savoir si son pari portera ses fruits, c’est une autre histoire. Pour l’instant, Idorsia reste donc ce qu’elle a toujours été: une jeune entreprise de biotechnologie à l’avenir incertain. Les investisseurs peu enclins au risque devraient donc continuer à éviter les titres d’Allschwil. Même si ceux-ci sont actuellement en hausse.

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