Un rare moment de bonheur pour la ministre des Finances, Karin Keller-Sutter. Habituellement contrainte d'annoncer des coupes budgétaires en raison de la situation financière tendue, elle a cette fois pu présenter une bonne nouvelle: les recettes de l'impôt sur les sociétés dépassent les attentes, ce qui permet de renoncer à un nouveau programme d'austérité en 2027 et de dégager des moyens supplémentaires pour moderniser l'armée.
Cette manne fiscale repose sur un nombre très limité d'entreprises. A peine 0,5% des sociétés acquittent à elles seules les trois quarts de l'impôt sur les bénéfices. Portées notamment par les groupes pharmaceutiques implantés dans les cantons de Bâle, Zurich et Lucerne, les recettes fiscales devraient dépasser les prévisions de 1,8 milliard de francs suisses.
Une entreprise se distingue particulièrement: le groupe pharmaceutique MSD Suisse, filiale helvétique du groupe américain MSD dont le siège est à Lucerne. Considéré comme le premier contribuable du pays, le groupe a versé 1,8 milliard de francs d'impôt sur les bénéfices en Suisse en 2025. Cette contribution a largement participé au succès de la politique de faible fiscalité des entreprises menée par le canton de Lucerne, qui affiche désormais les impôts sur les sociétés les plus bas de Suisse, devant Zoug. C'est aussi le canton de Lucerne qui a négocié l'accord fiscal conclu avec MSD.
L'image que Trump se fait de la Suisse
Cette situation pourrait toutefois replacer la Suisse dans le viseur de Donald Trump. Aux yeux du président américain, MSD illustre les reproches qu'il adresse à la Suisse, en raison de sa fiscalité avantageuse et des écarts de prix des médicaments entre les deux pays. Lors du Forum économique mondial (WEF) à Davos, il avait ainsi affirmé que la Suisse était riche parce que les Etats-Unis lui permettaient de gagner beaucoup d'argent. «Ils nous exploitent», avait-il déclaré à la chaîne américaine Fox Business.
Quoi qu'il en soit, l'administration fiscale américaine a MSD dans sa ligne de mire, rapporte la «SonntagsZeitung». Selon le journal alémanique, le groupe affirme avoir économisé 1,4 milliard de dollars d'impôts grâce à un régime fiscal lui permettant de déclarer ses bénéfices en Suisse. Les autorités américaines contestent cette pratique et reprochent à MSD de transférer à l'étranger des bénéfices qu'elles estiment devoir être imposés aux Etats-Unis.
Selon la «SonntagsZeitung», MSD pourrait aussi avoir attiré l'attention des autorités américaines et de Donald Trump en raison du prix de son traitement anticancéreux Keytruda. Ce médicament coûte environ 73'000 francs par patient et par an en Suisse, contre plus de 200'000 dollars aux Etats-Unis.
Donald Trump veut faire baisser le prix des médicaments aux Etats-Unis et mettre un terme aux financements croisés dont bénéficient, selon lui, d'autres pays. Si ce projet était pleinement appliqué, les prix des médicaments pourraient augmenter en Suisse, tout comme les primes d'assurance maladie. Selon le Conseil fédéral, cela représenterait un surcoût pouvant atteindre 4,8 milliards de francs pour les assurés, soit environ 530 francs par personne et par an.
Qui d'autre paie beaucoup d'impôts?
MSD n'est pas la seule entreprise à gonfler les recettes de la Confédération. A Genève, le canton n'a pas envoyé d'avis d'imposition provisoires à plusieurs grands groupes. Il devra donc reverser davantage d'argent à la Confédération, soit entre 600 et 800 millions de francs de plus que prévu sur la période 2025-2028.
Cette hausse des recettes s'explique notamment par les grands groupes de négoce de matières premières installés à Genève, mais aussi par le secteur de la logistique. La compagnie maritime MSC, dont le siège se trouve dans la cité rhodanienne, y contribue également. Si le leader mondial du transport maritime de conteneurs ne publie pas ses résultats, son bénéfice aurait atteint 36,2 milliards d'euros en 2022, porté notamment par la pandémie. La famille Aponte, propriétaire de l'entreprise, compte parmi les cinq plus grandes fortunes de Suisse.
Selon le classement fiscal établi par la «Handelszeitung», le plus gros contribuable de Suisse est le groupe pharmaceutique Roche. Il devance Nestlé, Novartis, ainsi que le géant des matières premières Glencore. D'après ce classement, Roche verse 3,2 milliards d'impôts sur les bénéfices dans le monde, dont 1,29 milliard en Suisse. Nestlé y paie 875 millions de francs et Novartis 765 millions.