L'analyse d'un politologue
Le vol Flydubai a frôlé le désastre… Quel impact géopolitique sur la guerre en Iran?

Ce mercredi, un violent incident a failli provoquer le crash d'un vol flydubai à destination de Tel Aviv. Que sait-on actuellement de ce drame évité de justesse et quelles pourraient être les conséquences géopolitiques? Un spécialiste nous répond.
Les 170 passagers du vol flydubai entre Dubai et Tel Aviv, dont une majorité d'israéliens, sont finalement arrivés sains et saufs en Arabie saoudite.
Photo: Erik Marmor
Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Les 170 passagers du vol FZ1073 de Flydubai, à destination de Tel Aviv, semblent avoir effleuré une terrible catastrophe, ce mercredi 30 septembre. Forcé d'atterrir en urgence en Arabie saoudite, l'avion serait devenu le théâtre d'un violent incident, lors duquel le copilote aurait, selon les accusations de Benjamin Netanyahu, poignardé le pilote, le capitaine Smit Machchhar, dans le but de précipiter l'avion vers le sol.

Selon les informations du site de traçage aérien Flightradar24 et les témoignages des passagers à bord, l'appareil aurait effectivement chuté de près de 5'200 mètres en moins de deux minutes, rappelle la BBC. Plusieurs passagers, dont un dentiste et un plombier, auraient aidé le pilote grièvement blessé à maîtriser le copilote: l'un d'eux aurait même saisi les commandes de l'avion pour le relever in extremis, imitant un geste aperçu maintes fois dans la série documentaire canadienne «Air Crash Investigation». Un troisième pilote présent à bord lui serait rapidement venu en aide, évitant le pire.

Des héros applaudis par Nétanyahou

Pour le ministre de la Défense israélien, Israel Katz, il s'agirait d'une «tentative d'attaque terroriste djihadiste». Benyamin Nétanyahou, quant à lui, invoque la radicalisation du copilote, un homme d'origine omanaise qui aurait, selon lui, agi au nom de l'Iran. Le premier ministre israélien applaudit les «agissements héroïques» du pilote, d'origine indienne, qui serait parvenu à ouvrir la porte du cockpit pour permettre aux courageux passagers de retenir son agresseur. Or, pour le moment, rien n'est sûr. Ce jeudi 1er octobre, le procureur général des Emirats arabes unis a affirmé qu'une enquête venait d'être ouverte, tandis que la compagnie aérienne flydubai souligne l'importance de «s'abstenir de toute spéculation prématurée», indique «Le Monde».

Les vols entre Dubai et Tel Aviv ont été temporairement suspendus, alors que le nombre de compagnies réalisant ces trajets a drastiquement chuté depuis le début du conflit: ces derniers mois, flydubai et Etihad Airways étaient les seules à assurer ces vols, indique le média spécialisé Aero Telegraph. Alors que ces liaisons aériennes, largement développées ces dernières années, fleurissaient à toute allure.

Un incident difficile à comprendre

Pour l'heure, aucun lien entre l'incident aérien et l'Iran n'a pu être établi, malgré ce qu'avance Benjamin Netanyahu. En attendant les premières révélations de l'enquête, la situation semble incompréhensible et illogique: pourquoi un copilote omanais potentiellement radicalisé aurait-il cherché à tuer un pilote indien entre les Emirats arabes unis et Israël? Rien ne fait sens. D'autant plus que son potentiel recrutement par le mouvement djihadiste, ou un éventuel lien avec l'Iran, n'est absolument pas établi. Il ne s'agit que de simples hypothèses, qui rendent la situation encore plus énigmatique.

«Benjamin Netanyahu a lui-même indiqué qu’il était encore trop tôt pour conclure sur une implication iranienne», note le professeur Frédéric Esposito, politologue et chargé de cours à l'Université de Genève, où il enseigne la 'Géopolitique du terrorisme'. Oman entretient des relations étroites avec l’Iran, mais précisément dans le cadre d’une politique étrangère fondée sur la neutralité et la médiation.» Sans oublier que le Sultanat d'Oman et l'Iran ont négocié ensemble, en 2026, sur les conditions permettant de rétablir une navigation sûre dans le détroit, pointe notre intervenant.

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Il existe une contradiction importante lorsqu’on évoque simultanément une piste djihadiste de type État islamique et une piste iranienne.
Professeur Frédéric Esposito, politologue et chargé de cours à l'Université de Genève
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Les djihadistes sunnites voient l'Iran comme un adversaire

Il s'avère par ailleurs qu'Oman n'est pas non plus un foyer important du djihadisme: «Il existe en outre une contradiction importante lorsqu’on évoque simultanément une piste djihadiste de type État islamique et une piste iranienne, poursuit Frédéric Esposito. Les organisations djihadistes sunnites telles que l’État islamique considèrent l’Iran chiite comme un adversaire et l’ont elles-mêmes frappé à plusieurs reprises, notamment lors de l’attentat de Kerman en janvier 2024. Il faudrait donc des éléments opérationnels précis avant de transformer une radicalisation islamiste supposée en indice d’une implication iranienne.»

Alors, pourquoi Benyamin Nétanyahou s'est-il empressé de suggérer une implication iranienne et d'accuser la radicalisation du copilote? «Pour Israël, cet événement peut alimenter le récit d’une menace terroriste qui dépasse son territoire et touche directement les liaisons aériennes avec les Etats ayant normalisé leurs relations avec lui, répond notre expert. Si un quelconque élément iranien apparaissait dans l’enquête, Israël chercherait vraisemblablement à l’inscrire dans le dossier plus général de la confrontation avec Téhéran.»

Une situation délicate pour les Emirats

Depuis le début du conflit, les Emirats arabes unis, et notamment la flamboyante Dubai, se trouvent dans une position infiniment délicate. «Ils cherchent simultanément à préserver leur partenariat avec Israël, issu des accords d’Abraham de 2020, et à éviter d’être entraînés davantage dans la confrontation entre Israël, les États-Unis et l’Iran», résume Frédéric Esposito. Ainsi, leur traitement de ce drame évité de justesse risque de prendre une grande importance.

Pour notre expert, Oman aurait plutôt intérêt à rappeler que le parcours individuel de son ressortissant ne reflète pas l'orientation politique du Sultanat entier. «Pour les Emirats, l’objectif sera de ramener autant que possible l’événement sur le terrain de l’enquête judiciaire, de la sûreté aérienne et de la responsabilité individuelle, afin d’éviter qu’il ne devienne un nouvel épisode de la confrontation régionale», pointe-t-il.

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Si une connexion avec Téhéran devait être démontrée, l’incident pourrait être interprété comme une tentative de porter cette confrontation jusque dans l’aviation civile des États du Golfe.
Professeur Frédéric Esposito, politologue et chargé de cours à l'Université de Genève
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Dubai veut récupérer son image de sécurité

Le problème majeur, selon Frédéric Esposito, est que cet incident remet en cause une stratégie importante choisie par les Emirats, depuis l'aube de la guerre: celle de rester proche d'Israël sans devenir un front avancé du conflit israélo-iranien. «Les Emirats ont toujours cherché à se tenir à distance de l’affrontement militaire, analyse le politologue. Ils ont notamment affirmé que leur territoire et leurs bases ne seraient pas utilisés pour lancer des attaques contre l’Iran et ont appelé à plusieurs reprises à une désescalade. Ils ont eux-mêmes subi des attaques iraniennes dans le contexte du conflit régional.»

La situation est donc très délicate pour Dubaï, qui tente désespérément de reconstruire son image initiale de robuste sécurité et de revenir à la normale aussi vite que possible: «Un incident terroriste ou une tentative de destruction d’un avion de Flydubai à destination de Tel Aviv fragilise symboliquement cette fonction de 'hub' régional, constate Frédéric Esposito. C’est pourquoi les autorités émiraties ont intérêt à montrer très rapidement trois choses: que l’enquête est indépendante, que les mécanismes de recrutement et de contrôle des équipages sont fiables et que le territoire émirati ne constitue pas une base arrière pour des opérations dirigées contre Israël.»

Quelles conséquences pour la suite?

Rien ne peut être affirmé ou déterminé avec assurance, tant que l'enquête n'aura révélé ou confirmé certains éléments. En attendant, davantage de contrôles aériens et une sélection plus stricte des pilotes, notamment ceux devant assurer des trajets sensibles, seront mis en place, note Reuters.

Par ailleurs, selon le politologue, si l'enquête vient à révéler un acte individuel ou une radicalisation sans réseau organisé, les conséquences se limiteront à des décisions sécuritaires. «Si, en revanche, apparaît une organisation, une structure de recrutement ou une opération préparée depuis plusieurs pays, nous changerions complètement de dimension. Et si une connexion avec Téhéran devait être démontrée, l’incident pourrait devenir un épisode majeur de la confrontation entre Israël et l’Iran et être interprété comme une tentative de porter cette confrontation jusque dans l’aviation civile des Etats du Golfe.»

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