Volodymyr Zelensky est plus seul que jamais. Impossible en effet, depuis l’agression russe du 24 février 2022, de dissocier le président ukrainien de son chef de cabinet Andryi Yermak, qui vient de démissionner. Yermak était à la fois la porte de la présidence, mais aussi l’un des interlocuteurs privilégiés des alliés de l’Ukraine. Il avait été le premier, dès le mois de mai 2022, à prononcer un discours sur la future reconstruction du pays à Chatham House, à Londres. Détenteur de nombreux secrets, ce colosse qui mesure près de deux mètres avait la confiance du chef de l’Etat. Mais maintenant, Yermak risque de manquer cruellement à Zelensky, au moins pour ces 5 raisons.
Le chef du cabinet de la présidence ukrainienne (depuis 2020) était détesté par les partis d’opposition. L’ancien président Porochenko est même accusé, aujourd’hui, d’avoir comploté dans l’ombre pour le faire chuter, alors qu’il n’est pas directement impliqué – du moins, jusque-là – dans l’énorme scandale de corruption dans les approvisionnements énergétiques, révélé après les perquisitions effectuées le 15 novembre par les deux services supposés «incorruptibles»: le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) et le Bureau du procureur spécialisé anticorruption (SAPO).
Dans un pays où la situation politique est souvent délétère, et alors que la loi martiale prévaut toujours, l’ancien avocat Andryi Yermak était un bouclier politique. Il allait aussi devenir un boulet. Mais comment le remplacer?
Le président ukrainien, comédien de profession, a eu la plus grande peine à s’imposer face aux généraux de son armée. On le dit aujourd’hui toujours en conflit avec son ancien chef d’Etat-major Valeri Zaloujny, ambassadeur d’Ukraine à Londres (où il aurait refusé, ces derniers jours, de recevoir Andryi Yermak, alors de passage). L’ex-directeur de cabinet servait donc d'intermédiaire avec l’armée, pour le meilleur et pour le pire. Il avait endossé le treillis, comme son patron. Il permettait à Zelensky de s’octroyer le beau rôle de défenseur des combattants.
Volodymyr Zelensky va-t-il, demain, faire face à des révélations compromettantes de la part de son ancien dirigeant de cabinet, dont le domicile a été perquisitionné ce vendredi 28 novembre? C’est un risque que le président ukrainien, cible de constantes campagnes russes de désinformation, a évidemment en tête. L’une des dernières campagnes, pour mémoire, a eu lieu cet été lorsque plusieurs médias russes ont accusé le frère d’Andriy Yermak d’être l’opérateur d’un trafic de drogue au plus haut niveau.
Les secrets que beaucoup redoutent de voir exposés concernent bien sûr la corruption et l’argent, alors que l’Ukraine a désespérément besoin de fonds européens pour tenir. Plus de 70 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine sont indispensables pour lui permettre de résister en 2026, estime la Commission européenne. Va-t-on vers un grand déballage?
Une image résume les pourparlers de dimanche 23 novembre à Genève. L’on voit, sur la même photo, Andryi Yermak se féliciter du résultat des discussions avec Marco Rubio, le chef de la diplomatie des Etats-Unis. Comment le remplacer dans ce rôle d’émissaire et d’entremetteur? D’une certaine façon, Andryi Yermak, avocat de profession passé par l’industrie du cinéma (comme producteur), ressemble à Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Trump pour les conflits. Il dirigeait, depuis le début de la guerre, le Conseil de défense et de sécurité nationale.
Mais attention, le vent tournait de toute façon en sa défaveur. «Le monopole de longue date de Yermak sur les relations Ukraine – Etats-Unis s’est progressivement retourné contre lui, sapant la confiance et affaiblissant le soutien bipartisan crucial à l’Ukraine à Washington», estimait récemment la presse ukrainienne. «Washington n’en peut plus d’Andriy Yermak», titrait en juin le média Politico.
Lorsque le ministre de l'Energie et celui de la Justice ont démissionné, après l’éclatement du scandale de corruption à la mi-novembre, Andryi Yermak a tenu la barre. Il se savait menacé, car il connaissait évidemment tous les protagonistes. Mais l’influent conseiller de Zelensky croyait être indispensable. «Dans la politique ukrainienne, Yermak était devenu un redoutable homme de main, connu pour écarter tout fonctionnaire qui parlait à contretemps ou devenait trop populaire. Il absorbait également les critiques du gouvernement en ce qui concernait la guerre», juge le «New York Times».
Va-t-on voir, après son départ, un renforcement du pouvoir de la Première ministre Yulia Svyrydenko, nommée en juillet 2025? Et quid de l’autre homme fort du pays, le commandant en chef Oleksandr Syrskyi?