D'abord son très populaire ministre de la Défense et maintenant le chef de son armée! En l'espace de quelques jours, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a limogé ses deux principaux responsables militaires. Et ce, malgré les récents succès remportés par ses soldats contre les envahisseurs russes.
Sous la pression de la population, entre autres, Zelensky mène une manœuvre extrêmement risquée en pleine guerre. Les nouveaux dirigeants de l’armée doivent désormais obtenir des résultats, sans quoi la situation deviendra critique pour le président ukrainien. Qui est ce nouveau chef de l’armée? Quelle est sa stratégie? A quel point Zelensky se met-il en danger?
Qui est le nouveau chef de l'armée?
Le nouveau commandant en chef s’appelle Mikhaïlo Drapati. Ce quadragénaire s’est fait connaître dans tout le pays en 2014 lorsqu’il a enfoncé au volant d’un char une barricade érigée par des séparatistes pro-russes afin de libérer des otages près de Marioupol, dans l’est du pays. Mikhaïlo Drapati a gravi les échelons de la hiérarchie militaire et occupait jusqu'à récemment le poste de commandant des forces terrestres.
Mikhaïlo Drapati incarne un changement générationnel. Alors que son prédécesseur, Olexander Sirski, agissait encore selon l’ancienne école soviétique, Mikhaïlo Drapati mise sur les normes modernes de l’OTAN, la haute technologie et les drones. Il a été responsable de plusieurs secteurs de front difficiles et serait parvenu à freiner de manière décisive l’avancée russe vers Kherson durant l’été 2024.
Les soldats voient en lui un homme accessible et capable de gérer les crises. Il mise sur la responsabilité individuelle, les processus décisionnels rapides et moins de bureaucratie. Il a été vivement félicité pour avoir assumé ses responsabilités après une attaque à la roquette contre un centre d'entraînement qui a fait plusieurs morts. A peine entré en fonction, le Kremlin a déjà lancé un mandat d’arrêt contre lui.
Comment la guerre va-t-elle évoluer?
Loin des combats sanglants, Mikhaïlo Drapati privilégie une guerre de haute technologie avec des frappes de précision: il est plus enclin aux réformes techniques qu'à la guerre d'usure prônée par Olexander Sirski. «Je m’attends à une accélération de l’intégration des drones et d’autres technologies sans pilote», déclare Marcel Berni, expert en stratégie à l’Académie militaire de l’EPFZ.
Mais Mikhaïlo Drapati ne peut pas changer l’orientation de l’armée aussi rapidement. «Un nouveau commandant en chef modifie les conditions-cadres. Toutefois, le nouveau commandant ne pourra pas résoudre du jour au lendemain les problèmes structurels tels que la pénurie de personnel et les difficultés d’approvisionnement», explique Marcel Berni.
Pourquoi la situation est-elle si tendue?
Les tensions couvaient depuis quelque temps au sein des hauts gradés de l'armée. Olexander Sirski était en conflit avec le très populaire ministre de la Défense, Mychajlo Fedorov. Zelensky a donc limogé Mychajlo Fedorov la semaine dernière, précisément au moment où l’Ukraine parvenait à renverser la situation et à infliger des dégâts considérables aux Russes. Les détracteurs de Zelensky soupçonnent un conflit personnel derrière ce limogeage: la popularité de Mychajlo Fedorov serait devenue trop dangereuse pour le président ukrainien.
Le limogeage de Mychajlo Fedorov a déclenché des manifestations et pour apaiser l'opinion publique, Zelensky a finalement sacrifié Olexander Sirski. Cette stratégie est une arme à double tranchant selon Marcel Hirsiger, expert en Europe de l’Est à la Haute école spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse: «Zelensky montre certes qu’il est à l’écoute des préoccupations de la population, mais il se rend ainsi vulnérable au chantage.»
Le pouvoir de Zelensky est-il menacé?
Ses décisions en matière de personnel, les problèmes de corruption non résolus et les accusations de concentration du pouvoir attirent à Zelensky des critiques de plus en plus virulentes. Parallèlement, les appels à de nouvelles élections se font de plus en plus pressants.
«Malgré les critiques, une large majorité d’Ukrainiens s’accorde à dire que les élections ne doivent avoir lieu qu’après la conclusion d’un accord de paix», affirme Marcel Hirsiger. Après tout, personne ne veut diviser le pays de l’intérieur. De toute façon, aucun concurrent n’est actuellement en vue.
Selon Marcel Hirsiger, Zelensky est toujours accepté en tant que président, notamment après les frappes réussies contre les Russes. Le nouveau chef de l’armée doit désormais s’appuyer sur ce succès, autrement la situation risque de devenir vraiment critique.