Des chaises que l’on bouscule. Des tables qui vacillent. Un tintamarre de couverts et d’assiettes tombés à terre. Près de deux mille convives en tenue de gala priés de se jeter au sol. Des agents du «Secret Service», en tenue de combat, lourdement armés, qui quadrillent l’immense salle de bal du Washington Hilton à la recherche d’un possible second tireur. Il est 20 h 34, ce samedi 25 avril, lorsque tout bascule au sous-sol de cet établissement de plus de mille chambres, considéré jusque-là comme l’annexe mondaine de la Maison-Blanche. Juste à l'étage au dessus, l'alarme sécuritaire est maximale. Le président des Etats-Unis, son vice-président et les membres de son administration sont en danger de mort. Ils doivent être évacués.
Donald Trump est arrivé sur place, dans la salle de bal de l'hôtel située à l'étage -1, peu avant 20 heures, accompagné de son épouse. Le président des Etats-Unis, tout sourire avec son noeud papillon, a cette fois accepté de se rendre au dîner de gala annuel des correspondants de la Maison-Blanche, qu’il avait jusque-là boycotté comme chef de l’exécutif. Un moment idéal pour mener l’indispensable contre-offensive médiatique, alors que la guerre contre l’Iran s’enlise et que le blocus naval du golfe Persique menace de mettre à bas l’économie mondiale.
Reprendre la main
Au Washington Hilton, à l’angle de Connecticut Avenue et de T Street, le rire doit lui permettre de reprendre la main. Son discours, ciselé par ses conseillers, sera, selon lui, «le plus inapproprié jamais prononçé» en ces lieux. Comporte-t-il les inévitables plaisanteries exigées par ce rendez-vous prisé de la planète médiatique, chaque année depuis sa création en 1921? Sans doute, mais il est aussi truffé d'attaques contre les médias. Trump est venu deux fois comme invité à ce diner de gala du tout Washington, en 2011 puis en 2015. Il en est, il y a quinze ans, reparti groggy. Barack Obama l’avait humilié en public, tout sourire, moquant son complotisme et l’accusant de croire aux extraterrestres. L’heure, en 2026, est à la revanche. Tous ces médias propagateurs de «fake news» et si peu «patriotes» vont voir que l’ancien promoteur immobilier new-yorkais sait lui aussi manier l’humour, pour en faire une arme de persuasion massive.
Le décompte des minutes qui suivent est aujourd’hui dans les mains du FBI, la police fédérale, et du Département de la Justice, devant lequel Cole Tomas Allen, un Californien de 31 ans, a été déféré lundi 27 avril, inculpé de tentative de meurtre sur policiers et de tentative d'assassinat du président. 19h53: la «motorcade» — le convoi motorisé — de Donald Trump s’arrête devant le Hilton, imposant bâtiment d’un millier de chambres où les clients ordinaires côtoient, ce soir-là, les deux mille invités en smokings et robes longues, dont l’ambassadeur de Suisse aux Etats-Unis, Ralf Heckner. 20h08: le président et son épouse pénètrent dans la salle de bal, accompagnés par l’orchestre, pour rejoindre la table d’honneur, tandis que son vice-président — fait exceptionnel — s’installe à proximité. 20h16: l’assistance se lève pour entonner le «Star-Spangled Banner», l’hymne national. Trump et Melania ont, à l'américaine, la main sur le coeur. 20h25: le mentaliste réputé Oz Pearlman, l’une des vedettes de la soirée, prend le relais pour effectuer, devant l’homme le plus puissant du monde, le premier tour de magie d’une supposée longue série.
Pearlman est le choix de la Maison-Blanche: Donald Trump a en effet décliné la présence d’humoristes vedettes, habitués de l'événement. Trop risqué. Ses altercations médiatiques avec deux d’entre eux, Tom Green et Jimmy Kimmel (dont il a depuis demandé à nouveau la démission pour une blague déplacée sur son épouse), auraient pu transformer leur rencontre en duels oratoires malencontreux.
Au Hilton avec un fusil de chasse
20 h 34. L’heure fatale. Débarqué quelques jours plus tôt à Washington Union Station du train «Coast Starlight» en provenance de Los Angeles, Cole Tomas Allen a choisi ce moment pour tenter le pire. Au Hilton, où il séjourne comme client, sa chambre n’a pas été fouillée par la police du District of Columbia ou par les agents du Secret Service, en charge de la sécurité présidentielle. Cet ex-enseignant, diplômé de la prestigieuse Université de technologie de Californie (Caltech, l'équivalent du Polytechnique), s'est même félicité, dans un email envoé à ses proches, de cette faille béante dans la sécurité. Cole Allen est ingénieur. Son profil personnel et professionel est tout, à priori, sauf celui d'un excité radicalisé. L'homme est connu pour avoir travaillé sur un système de frein pour fauteuils roulants. Il a réussi à pénétrer au Hilton avec un fusil de chasse, un pistolet et des couteaux, tous légalement acquis. Dès le lundi 27 avril, le FBI montrera en détail les images de ces armes..
La suite est connue, montrée en boucle sur les écrans du monde entier. Dans un manifeste envoyé à sa famille juste avant de prendre l'ascenseur pour se ruer sur le diner de gala, Cole Stangler a tout écrit. «Je ne suis plus prêt à permettre à un pédophile, violeur et traître de recouvrir mes mains de ses crimes» est la phrase qui résume sa motivation meurtrière. Le passage à l'acte suit, immédiat. Arrivé à l'entresol, le Californien se précipite en courant à travers le portique de détection des métaux du premier barrage de sécurité. L'échange de coups de feu qui s'ensuit est entendu jusque dans la salle de bal. Quatre détonations. Un policier est touché par un tir, dont l’origine n’est pas déterminée.
Puis vient l’interpellation du suspect, jeté à terre, mis torse nu et aussitôt entravé aux pieds et aux mains. La photo fait aussitôt le tour du monde. Cole Tomas Allen vient d’entrer dans l’histoire des tentatives d’attentat contre le président des Etats-Unis, tout comme cela avait été le cas de John Warnock Hinckley Jr., l’auteur des tirs qui blessèrent gravement Ronald Reagan le 30 mars 1981, à sa sortie d’un discours prononcé devant le syndicat AFL-CIO dans ce même hôtel. A cette différence près que l'auteur de l'attentat de 1981 était un marginal dérangé et obsessionnel, pas un surdiplômé.
L’image iconique de Butler
Attentat. Echec. Miracle. Ces trois mots collent désormais encore plus à Donald Trump, qui, dans ce cas précis, n’a jamais été directement dans le viseur du suspect, et encore moins menacé physiquement. L'ancien promoteur immobilie new-yorkais reste d'ailleurs calme, tandis que son épouse Melania s'est penchée sous la table. Le président des Etats-Unis conservera d'ailleurs ce calme lors de sa conférence de presse convoquée dans la foulée à la Maison-Blanche, vers 22 heures. Place, à partir de là, à la riposte politique.
L'occasion est parfaite de se comporter comme un «miraculé». En pleine campagne électorale pour la présidentielle, le 13 juillet 2024 à Butler, en Pennsylvanie, le tir qui a failli lui coûter la vie a donné naissance à une image iconique le montrant, le visage ensanglanté, le poing levé, en train d’être évacué par ses gardes du corps. Le 15 septembre 2024, pas d’images, mais une nouvelle arrestation d’un tireur en possession d’une arme longue, en bordure de son golf de Mar-a-Lago. Au total, depuis sa première élection en novembre 2016, Donald Trump a été visé par quatre tentatives d’attentat infructueuses, dont une attribuée à l'Iran bien avant le conflit. Un record. La preuve, selon l’intéressé, «qu’il est bel et bien protégé par Dieu».
Retour dans la salle de bal du Washington Hilton, en cette soirée de samedi devenue folle. Tous les membres de l’administration Trump ont vécu cette folle soirée dans leur chair, souvent aux cotés de leurs conjoints. Tous étaient là, convoqués par leur patron, y compris — fait exceptionnel, car les deux hommes doivent éviter les événements publics conjoints pour des raisons de sécurité — son vice-président J. D. Vance. Ont-ils assisté, en direct, au basculement de ce second mandat présidentiel, menacé par le risque d’une guerre «sans fin» au Moyen-Orient, répétition des conflits perdus en Irak et en Afghanistan, si détestés par l’opinion américaine?
Failles de la sécurité
Jointe au téléphone, une universitaire américaine basée à Boston commence par nuancer. L’emballement médiatique légitime après un tel événement n’est, selon elle, pas certain d’engendrer une vague de sympathie, comme cela avait été le cas après le tir à Butler: «Le contexte n’est pas du tout le même. A Washington, la polémique va de nouveau porter sur les failles du dispositif de sécurité. Trump n’a jamais été en danger. La salle de bal est restée hors d’atteinte. Il n’y a pas eu de miracle. Juste un chaos, une panique et la preuve qu’aux Etats-Unis, en 2026, la violence politique est omniprésente.»
Génie du populisme médiatique, Trump le « miraculé » sait, d’ailleurs, que ce dîner fou des correspondants de la Maison-Blanche doit être manié avec précaution. Sa promesse de le reprogrammer sous trente jours, et sa référence amusée à la nécessité d’une salle de bal attenante à la résidence présidentielle — qu’il fait actuellement construire, malgré la controverse entourant le projet — ont avant tout cherché à anticiper toute polémique. Son appel au calme et au respect mutuel l’a fait, samedi 25 avril, apparaître sous un jour bien différent du dénonciateur en chef des «fake news» qui n’hésite pas à insulter les journalistes, préférant les remplacer par des influenceurs acquis à sa cause. Logique. Dans l’univers complotiste prisé par les sympathisants du mouvement MAGA (Make America Great Again), de tels attentats déjoués sont à double tranchant.
Rumeurs redoutables
Les rumeurs sur les réseaux sociaux sont, de fait, redoutables. Le tireur tué par les policiers en Pennsylvanie aurait, à en croire la sphère complotiste, été éliminé. D'où les questions: le suspect interpellé au Washington Hilton fera-t-il l’objet d’une enquête impartiale du FBI, cette police fédérale dirigée par le très controversé Kash Patel, qu’une enquête du «Wall Street Journal» vient d’accuser d’être souvent en état d’ébriété, annonçant son possible limogeage? Et qu’attendre du Département de la Justice, désormais dirigé par Todd Blanche, un ancien avocat de Trump, déjà empêtré dans la mise en ligne des millions de documents relatifs à l’affaire du milliardaire pédocriminel Jeffrey Epstein? Le dîner «fou» du 25 avril, transformé en page d’histoire à 20 h 34, n’a pas encore accouché d’un verdict politique.
Et pour cause: nourries par la violente colère anti-élites et anti-establishment si prisées du locataire de la Maison-Blanche, les fractures américaines peuvent aussi, à six mois des législatives de mi-mandat en novembre, accoucher d'un poison politique redoutable pour ce survivant nommé Donald J. Trump: le ras-le-bol d'une Amérique de plus en plus radicalisée, fracturée et violente. Une sacrée faille dans le mythe du président «miraculé».