Anti-Bad Bunny
Kid Rock, le country man qui chante les louanges de Trump

Le chanteur révélé dans les 90s, autrefois archétype du rockeur excessif, est désormais le plus grand supporter de Trump dans le monde de la musique. Au point d’assurer le show alternatif de la mi-temps du Super Bowl, en face de Bad Bunny.
. Il a été la tête d’affiche d’un concert alternatif organisé par l’organisation conservatrice Turning Point USA.
Photo: IMAGO/ABACAPRESS
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Il a débarqué en sautant comme un cabri, bermuda en jean sur les fesses, gilet en (fausse) laine de mouton sur le dos et chapeau de cow-boy sur la tête, avant de saisir son micro. Dimanche soir dernier, le chanteur Kid Rock s’est produit devant une foule en délire et plusieurs millions de personnes les yeux rivés à la retransmission live de son concert.

Avant et après, les New Englands Patriots et les Seattle Seahawks se sont livrés un combat acharné en football américain, qui s’est soldé par la victoire des seconds. Ainsi s’est achevé le Super Bowl, finale du championnat de la NFL, la ligue nationale américaine. Mais si vous vous êtes levé dans la nuit pour regarder, ou que vous êtes tombé sur les vidéos du fameux show de la mi-temps du match, il est fort à parier que le gilet en (fausse) laine de mouton vous ait échappé. Car Kid Rock n’était pas au stade.

A sa place, il y avait Bad Bunny, superstar portoricaine récemment couronnée du prix du meilleur album de l’année aux Grammy Awards, qui a livré une performance joyeuse, dantesque et intégralement en espagnol. Kid Rock, lui, était chargé… de la contre-programmation. Un show alternatif, mis sur pied par Turning Point USA, l’organisation MAGA fondée par le militant Charlie Kirk assassiné en septembre. Un concert représentatif de la «véritable Amérique», selon ses organisateurs.

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Comprendre: pas celle, multiculturelle et LGBT+ friendly, d’un Bad Bunny devenu le pire ennemi des trumpistes. Kid Rock, lui, chante en anglais, n’aime ni les gays ni les trans, et s’affiche en soutien de Donald Trump de la première heure. Plus que cela, le chanteur, peu connu en Europe sinon pour avoir été un temps marié à Pamela Anderson, mais extrêmement populaire de l’autre côté de l’Atlantique, a directement œuvré à la victoire du candidat Républicain en 2024.

Chanteur-prêcheur

Difficile de saisir comment en se basant uniquement sur ce «All-American Halftime Show» regardé par 6,1 millions de gens (contre plus de 128 millions pour Bad Bunny) tant tout avait l’air un peu bricolé. Kid Rock a interprété l’un de ses tubes, «Bawitdaba», sur un playback extrêmement embarrassant (arguant depuis qu’il s’agissait d’un problème de «décalage»), puis est revenu en ayant troqué bermuda et stetson contre pantalon et casquette pour une balade, «‘Til You Can’t», qui parle de restaurer une Pontiac et partir à la pêche avec son père avant qu’il soit trop tard. Mais c’est la suite qui est intéressante: le chanteur s’est mué en prêcheur, modifiant les paroles de la chanson, pour encourager tout le monde à relire la Bible et «donner sa vie à Jésus».

Et prêcher la bonne parole trumpiste en musique, c’est exactement le rôle que tient Kid Rock depuis plusieurs années. Le quinquagénaire, natif du Michigan et qui s’est imposé sur la scène musicale de Detroit dans les années 1990, accompagne son champion depuis 2016. Cette année-là, il clôture pendant l’été la Convention républicaine, traditionnel grand raout des campagnes présidentielles américaines, avec un concert grandiose de plus d’une heure. Quelques mois plus tard, juste avant les élections, il lance aussi une ligne de vêtements MAGA aux slogans percutants: «God Guns & Trump» («Dieu, des revolvers et Trump»), «Make American Bad Ass Again» ou encore un t-shirt avec une carte des États-Unis sur laquelle tous les Etats pro-démocrates sont notés comme le «Dumbfuckistan» (que l’on pourrait poliment traduire par «pays de débiles»).

Il n’est pas si fréquent de voir des artistes aussi impliqués dans une campagne politique républicaine. Traditionnellement aux États-Unis, le monde des arts est plutôt enclin à voter de l’autre côté du spectre et, même si les chanteurs sont, et c’est un comble, moins audibles que l’industrie du cinéma sur le sujet, les candidats et candidates démocrates sont plus souvent ceux qui font chauffer leurs salles avec des célébrités. Mais plus encore qu’une exception, Kid Rock va surtout plus loin que ses pairs dans son engagement.

Festivals sur-mesure

Pendant la campagne de 2024, le chanteur, qui a commencé par le rap et le hip-hop avant de se tourner vers le rock country, organise toute une tournée au nom bien choisi, «Rock the country». Officiellement, il s’agit de réunir les artistes adeptes du genre à travers les États-Unis. En réalité, c’est un événement sur-mesure pour cette Amérique blanche, conservatrice et classe moyenne tendance rurale qui s’estime lésée par à peu près tout, de la mondialisation aux droits civiques. Un espace convivial pour les soutiens de Donald Trump, qui démarre en avril à Gonzales, en Louisiane, pour finir en juillet par deux jours de fête à Anderson, en Caroline du Sud. 

Kid Rock a chanté durant la Convention nationale des républicains en juillet 2024.
Photo: Getty Images

Sur place, on trouve des chapeaux proclamant «Taxes are gay» ou «I’m voting CONVICTED FELON 2024» («Je vote pour un criminel condamné», en référence à la condamnation de Donald Trump pour avoir soudoyé une actrice pornographique avec laquelle il aurait eu une liaison), beaucoup de santiags et de chapeaux de cowboy, et quelques appels à la guerre civile, comme en témoigne à l’époque un reportage «New-York Times». Le répertoire des artistes parle de patriotisme, d’amour, de camions et de Dieu. Des chauffeurs de salle appellent à la prière. Et Donald Trump se fend parfois d’une vidéo pré-enregistrée pour saluer un public acquis à sa cause. 

Dans une vidéo promotionnelle pour Rock the country, Kid Rock explique avoir décelé «un vide» dans les festivals de musique existants «pour… vous pouvez les appeler les gens de droite, les MAGA, ce que vous voulez, moi je les appelle des travailleurs qui aiment ce pays». Shane Quick, l’un des organisateurs de l’événement, renchérit: «J’ai le sentiment que beaucoup de festivals sont montés pour une seule partie de ce pays. Nous voulions en faire un pour le camp d’en face.»

Des excès peu républicains

Auprès du «New-York Times», toujours en 2024, Kid Rock assume de «mettre les mains dans le cambouis» pour son «pote» Donald Trump. «Parce que je crois en sa politique.» Pourtant, Robert James Ritchie de son vrai nom n’a pas toujours été de ce côté de la barrière. Certes, ce fils d’un concessionnaire automobile aisé et fièrement républicain ne fait que suivre aujourd’hui l’exemple paternel. Mais entre les deux, il y a quelques louvoiements. 

Longtemps, Kid Rock se décrit comme un «libertarien» plutôt républicain sur les questions économiques mais nettement moins conservateur sur les mœurs, notamment concernant le droit à l’avortement, qu’il a longtemps défendu. Difficile d’imaginer en enfant de chœur celui qui se fait connaître, au début de sa carrière puis lors de son explosion en 1998 avec l’album «Devil Without A Cause», pour sa propension aux doigts d’honneur et aux excès très rock’n’roll. Ses chansons parlent de son goût pour la fête, l’alcool, la drogue et la drague. Il se montre sur scène en tenue de proxénète des années 1970 avec un revolver possiblement chargé à la ceinture et écope même d’un charmant surnom (qu’il se donne lui-même): «Pimp of the nation», autrement dit le «Maquereau de la nation». 

Kid Rock a été brièvement marié à Pamela Anderson.
Photo: IMAGO/Avalon.red

En 2004, Kid Rock est sur la scène de la mi-temps du Super Bowl (la vraie, cette fois) avec un drapeau américain en guise de poncho, ce qui implique d’avoir découpé un trou dans le sacro-saint symbole de son pays. L’Amérique conservatrice grince des dents – mais toujours moins que pour le vrai scandale de ce show décidément mouvementé, à savoir l’apparition impromptue d’un sein de Janet Jackson en mondovision. En réalité, l’image du chanteur est si éloignée de celle des Républicains que Kid Rock est écarté par l’équipe de George W. Bush de la fête d’inauguration de ce dernier en 2005. 

Trump est son «meilleur pote»

Que s’est-il passé pour retourner ainsi la situation en l’espace de dix ans? Et même de huit, puisque Kid Rock a salué l’élection de Barack Obama en 2008? La société américaine s’est retrouvée prise dans une grande lessiveuse accentuant les forces centrifuges et les images des deux camps ont changé. Avec Donald Trump, le clan conservateur est devenu celui des doigts d’honneur, du rock’n’roll, de la richesse qui ne s’excuse pas de se montrer et de l’individualisme libertaire. Après avoir renoué avec les Républicains grâce à l’usage de l’une de ses chansons, «Born Free», par Mitt Romney en 2012, Kid Rock est beaucoup plus aligné avec ce candidat iconoclaste qui rejette, comme lui, tout «politiquement correct». Auprès de «Rolling Stone», il le considère même comme son «meilleur pote». 

Peut-être parce que son arrivée au pouvoir, et le glissement net vers la droite que cela représente, lui permettent d’afficher de nouveau sur scène le drapeau confédéré, considéré comme un symbole des suprémacistes blancs, que le chanteur avait abandonné en 2011 après moult controverses. Les deux hommes se retrouvent sur beaucoup de choses, notamment le golf, qu’ils pratiquent régulièrement ensemble, et leur haine de tout ce qui est «woke».

Photo: AFP

En 2022, son album «Bad Reputation» aligne les chansons qui fustigent les mesures de protection contre le Covid et tournent en ridicule les jeunes générations qui s’offusquent de tout. En 2023, ulcéré par la décision de la marque de bière Bud Light de collaborer avec Dylan Mulvaney, une influenceuse transgenre, le chanteur se filme en train de dégommer des cannettes avec une arme à feu. En 2024, il dézingue dans les colonnes de «Rolling Stone» «toute cette merde woke» qui semble le submerger. 

Motivé par le business

En réalité, Kid Rock est l’archétype de ces hommes qui ne vivent plus avec leur temps. Ceux qui l’ont connu dans ses années de débauche ne le reconnaissent pas et s’interrogent, à l’instar du producteur Mike E. Clark dans les colonnes de «Rolling Stone»: «Qu’est-ce que ce pays ne lui a pas donné? Pourquoi est-il aussi énervé?» L’ancien avocat de Kid Rock, Thomas Valentino, y voit de l’opportunisme: «C’est un gars qui a toujours su deviner qui était son audience. Je pense que beaucoup de ce qu’il fait n’est motivé que par le business.» Et aujourd’hui, l’audience des anciens rockeurs des années 1990 a glissé vers la droite dure. 

Sûrement Kid Rock se reconnaît-il aussi dans Donald Trump et ses manières, cette volonté de gagner coûte que coûte, cette débauche assumée de moyens, cette vulgarité autrefois dévolue précisément aux artistes dans son genre. Brian Harmon, rappeur qui évoluait dans le même milieu à ses débuts, le résume bien auprès de «Rolling Stone»: «Est-ce que je pense que Kid Rock est un pur raciste? Non. Est-ce que je pense que c’est un abruti? Oui.»

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