Ils ont frappé. Ils ont tué Khamenei, le Guide suprême de la République islamique d'Iran, mais aussi le ministre de la Défense Amir Nasirzadeh, le commandant des «Gardiens de la révolution» Mohammad Pakpour et celui des services de renseignement. Ils sont, depuis le déclenchement de l'opération «Epic Fury» (Fureur épique) samedi 28 février à 8 heures du. matin heure de Téhéran, les maîtres du ciel du Moyen-Orient. Et pourtant? Au second jour de cette guerre, Donald Trump et Benjamin Netanyahu sont des vainqueurs à la fois incontestables et ambigus. Incontestables, parce que leur puissance de feu est inégalable et que l'Iran entier est sous le feu. Ambigus, parce que l'explosion consécutive du Moyen-Orient serait, pour les Etats-Unis comme pour Israël, très difficile à gérer. Premiers gagnants, premiers perdants.
Trump, maître des opérations
Le président des Etats-Unis a le sort du Moyen-Orient entre ses mains. En choisissant de déclencher une vague de frappes aériennes contre l'Iran et en appelant la population iranienne à prendre le contrôle du pays, Donald Trump tente de réaliser l'impossible: renverser un régime honni et ennemi sans troupes au sol de façon massive (en sachant que la présence de forces spéciales américaines sur le terrain est en revanche probable).
Il est le maître des opérations, menées conjointement avec l'armée de l'air et les services de renseignement israéliens. Problème: Trump a tout à perdre si cette victoire débouche sur un chaos ou une guerre civile en Iran. Pour l'heure, il a vengé, avec son pays, l'affront constitué en 1979 par la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran, puis par l'échec de l'opération «Eagle Claw» (Serres d'aigle). Mais déjà, un fantôme hante son administration: celui de l'invasion de l'Irak en 2003.
Netanyahu, l'œuvre d'une vie
Le Premier ministre israélien a toujours voulu s'en prendre à l'Iran, dont il a sans cesse dénoncé la menace existentielle que ce pays, aux mains des mollahs, faisait peser sur Israël. «Bibi» voulait frapper l'Iran. Sa ministre adjointe des Affaires étrangères, Sharren Haskel, nous l'avait clairement répété à la mi-février dans son bureau de Jérusalem, à la Knesset: «Concernant l’Iran, la situation actuelle ne laisse aucun doute: ce régime veut nous détruire. Tout comme il veut détruire l’Amérique. La République islamique n’hésiterait pas, si elle le pouvait, à anéantir les États-Unis.»
Maintenant, la suite de l'opération «Fureur épique» s'annonce beaucoup plus compliquée, car l'Etat hébreu se retrouve exposé à la riposte iranienne. Plusieurs Israéliens ont déjà trouvé la mort vendredi sous une frappe de missiles. Quid de frappes sur les réserves d'eau ou les infrastructures du pays?
Le régime iranien, touché au cœur
Qui commande aujourd'hui en Iran, où le prétendant à la fonction de Guide suprême, l'ayatollah Alireza Arafi, est connu pour ses positions anti occidentales ? Qui ordonne les frappes de drones et de missiles? Poser cette question revient, pour les observateurs, à approcher d'un trou noir. La mort confirmée du Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei, âgé de 86 ans, et celle d'une dizaine de dignitaires du régime n'ont pas décapité le pouvoir. Il est touché au cœur, mais le fait d'être agressé lui donne paradoxalement une raison d'être et de résister.
Sa force réside aujourd'hui dans sa capacité de nuisance régionale. Des frappes iraniennes contre les réserves d'eau de Dubaï, par exemple, plongeraient les Émirats arabes unis dans une crise majeure. Le régime iranien a perdu. Il est à genoux. Mais il continue d'inspirer la peur. Et c'est sa meilleure arme, y compris face à sa population. Grande question: la Russie et la Chine, jusque-là très silencieuses, sont-elles prêtes à voir disparaître la République islamique?
L'Arabie saoudite, grande gagnante
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) s'est longtemps opposé à une attaque contre l'Iran. Il redoutait la déstabilisation régionale. Et il ne veut surtout pas qu'Israël devienne la puissance hégémonique au Moyen-Orient. Reste la réalité: voir l'Iran chiite à genoux est une satisfaction pour le leader sunnite.
La panique à Dubaï, ce centre financier des Émirats arabes unis dont il ne supporte pas la concurrence, lui convient aussi. Protectrice des lieux saints de l'islam, l'Arabie saoudite est incontournable. Donald Trump veut toujours lui faire signer les Accords d'Abraham élargis avec Israël. Plus les frappes se poursuivent, plus MBS va devenir un interlocuteur choyé par tous.
Dubaï et le Qatar, grands perdants
Les Emirats arabes unis et le Qatar ont tout à perdre d'un chaos régional qui les marginaliserait. Dubaï ne peut être prospère que dans un Moyen-Orient pacifié, pour continuer de servir de pont entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Le Qatar, qui se veut médiateur malgré sa proximité avec les Frères musulmans, ne peut poursuivre dans cette voie que si sa médiation est acceptée et reconnue. La réalité est qu'une déflagration régionale renforcerait de facto les grands acteurs comme l'Arabie saoudite, l'Égypte ou la Turquie. Ces deux pays sont les grands perdants de la nouvelle donne régionale qui pourrait résulter de l'opération «Fureur épique» (Epic Fury) déclenchée par Trump et Netanyahu.