Le Yalta de Trump
Entre l'Ukraine et le Groenland, les Européens doivent choisir

Donald Trump joue sur deux tableaux: il met une pression maximale sur le Danemark avec le Groenland. Dans le même temps, le président américain assure les Européens de son soutien à Kiev face à Moscou.
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La coalition des volontaires, qui soutient l'Ukraine, s'est réunie à Paris ce mardi 6 janvier.
Photo: keystone-sda.ch
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Richard WerlyJournaliste Blick

L'abandon du Groenland en échange d'une sécurité garantie pour l'Ukraine? Les dirigeants européens réunis ce mardi 6 janvier à Paris n'ont évidemment pas formulé ainsi ce choix. Logique: leur position commune est de vouloir à la fois protéger l'intégrité du territoire arctique sous souveraineté danoise et obtenir une paix juste et durable pour l'Ukraine face à l'armée russe.

Sauf que tenir sur ces deux fronts va, dans les faits, devenir de plus en plus difficile. Car Donald Trump, lui, a choisi. Il l'a dit et redit depuis l'enlèvement spectaculaire du président vénézuélien: il veut le Groenland maintenant. Il a même fixé un délai de «vingt jours» à son émissaire chargé du dossier arctique, le gouverneur de Louisiane Jeff Landry. Quitte à faire, en contrepartie, des concessions militaires aux Européens sur l'Ukraine, afin de garantir l'avenir de ce pays si les pourparlers de paix avec Moscou devaient s'engager et aboutir.

Chorégraphie à Paris

Cette chorégraphie s'est déroulée ce mardi à Paris, où se tenait une réunion cruciale de la «coalition des volontaires», qui réunit les 35 pays alliés de l'Ukraine. Vingt-huit chefs d'Etat ou de gouvernement européens étaient présents dans la capitale française pour ce sommet. Or, pour la première fois, la «convergence» était au rendez-vous entre cette coalition, l'OTAN et les Etats-Unis. Mais à quel prix?

Les envoyés de Trump, son gendre Jared Kushner et son vieil ami Steve Witkoff, ont fait savoir à leurs partenaires que les Etats-Unis sont d'accord pour participer directement aux garanties de sécurité qui seront données à l'Ukraine. Garanties pour la surveillance du cessez-le-feu. Soutien à la future force militaire européenne déployée en Ukraine et dans les pays frontaliers. Assurance d'une riposte commune en cas de nouvelle agression russe. 

Les émissaires de la Maison Blanche n'ont pas officiellement posé, en échange, de conditions sur le Groenland. Mais qui peut penser que les Européens, après l'octroi en décembre d'un prêt de 90 milliards d'euros à Kiev, ne donneront pas la priorité à ce dossier plutôt qu'à l'immense territoire du Grand Nord, dont ils n'ont pas les moyens d'assurer la sécurité, si Trump tentait un coup de force?

Pas encore gagné!

Le président des Etats-Unis n'a bien sûr pas gagné la partie. Le Danemark et le Groenland, ce territoire placé sous la souveraineté du second qui ne fait pas partie de l'Union européenne, continuent conjointement de lui dire «non». «La sécurité dans l'Arctique reste une priorité essentielle pour l'Europe et est cruciale pour la sécurité internationale et transatlantique. Le Royaume du Danemark, y compris le Groenland, fait partie de l'OTAN. La sécurité dans l'Arctique doit donc être assurée collectivement, conjointement avec les alliés de l'OTAN, y compris les Etats-Unis», énonce un communiqué signé, à Paris, par les cinq grands pays de l'Union (France, Royaume-Uni, Pologne, Italie, Allemagne) aux côtés du Danemark.

Le Groenland et le gouvernement danois ont annoncé mardi vouloir rapidement rencontrer Marco Rubio pour dissiper les «malentendus» après que le président américain a, une nouvelle fois, réaffirmé ses intentions d'annexer l'île. Trump dit envisager de mobiliser l'armée, soulignant que l'acquisition du Groenland était «une priorité de sécurité nationale pour les Etats-Unis».

Dans tous les cas de figure, un vote au Parlement danois sera de toute façon nécessaire pour valider toute solution politique. Mais comment résister si un «deal» devait survenir, sur le terrain, entre les autorités groenlandaises et Washington?

Les termes d'un futur échange «sécurité de l'Ukraine contre contrôle du Groenland»? Côté pile, «les Américains acceptent de participer à des garanties de sécurité légitimes pour l'Ukraine», s'est félicité Emmanuel Macron. Côté face: une forme de tutelle économique et militaire de Washington sur le Groenland, dont les 56'000 habitants se verraient offrir un statut à définir. Trump entrerait ainsi dans l'histoire comme le président qui a réalisé l'annexion revendiquée de longue date par son pays, l'année du 250e anniversaire de l'indépendance des Etats-Unis, qui sera célébrée en juillet prochain.

Bientôt un «deal»?

Ce «deal» peut-il avoir lieu malgré l'engagement des principaux pays européens à soutenir le Danemark face à Washington? Oui, si deux conditions sont remplies. La première est l'assentiment du gouvernement groenlandais. La seconde, loin d'être obtenue, est une négociation avec l'Union européenne sur l'avenir du territoire et sur le couloir maritime de l'Arctique, destiné à devenir, dans le futur, une grande voie commerciale entre l'Asie et l'Europe.

Alors «deal»? Pas encore. Mais plus les Européens se félicitent du rapprochement avec les Etats-Unis sur l'Ukraine, plus la probabilité d'un «donnant-donnant» sur le Groenland devient sérieuse.

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